UN MYOSOTIS ECLOS SUR UNE TOMBE
Le ciel était brumeux , l'air sombre ; et le poète , Aux champs du grand sommeil promenant sa douleur Debout , près drune tombe , avait courbé la tête : Le poète pleurait sa sœur 1
Son ange bien aimé ! l'image de sa mère , Sa sœur !... dont la tendresse était son monde à lui ;. Mais elle ne jeta qu'un éclat éphémère Sur des jours voués à l'ennui.
Depuis , seul ici-bas , l'âme tout ulcérée * Le poète vivait sans amour , sans accords : Il évoquait toujours la mémoire adorée , Il ne parlait qu'avec les morts î
11 croyait que parfois cette ombre vacillante Du fond des noirs tombeaux se dressait pour le voir Il retrouvait sa sœur dans l'aurore brillante , Dans les pâles vapeurs du soir.
En fixant — ce jour-là — ses regards sur la pierre , Le poète aperçut un bleu myosotis Qui s'ouvrait sur les bords de la couche dernière : Il crut y voir un doux souris.
Longtemps il contempla la gentille corolle , Cet emblème touchant de son bonheur perdu ; Ses yeux roulaient des pleurs... et son cœur éperdu Laissa couler cette parole :
» Bleu myosotis éclos A l'âpre champ du repos , Sur ton front que dois-je lire ?
Que veux-tu , charmante fleur ?
Es-tu l'âme de ma sœur Qui revient pour me sourire ?
» Tu me dis : N'oubliez pas L'ange envolé d'ici-bas Comme une pauvre colombe !
— Est-ce un dernier souvenir ?
Est-ce un reproche, un soupir Qui s'exhale de la tombe?
» Sais-tu que chaque matin Je viens pleurer le destin Près de son ombre charmée?
Sais-tu que son frère en deuil Versa les fleurs du cercueil Dont sa couche est embaumée ?..,
» Sais-tu que dans le saint lieu Je vais souvent prier Dieu
Pendant la journée entière ?
Je lui parle de ma sœur , Et je verse tout mon cœur Dans cette longue prière !
» Sais-tu que depuis le jour , Où ce chaste et pur amour A disparu de ce monde , Sous les funèbres rameaux Je vis avec les tombeaux , Avec ma douleur profonde !
» Ainsi, fleur du Souvenir, Pourquoi te vois-je venir?
Est-ce pour me parler d'elle ?
Alors , salut , tendre fleur...
Et sois, comme ma douleur, Toujours vivace et nouvelle !
» Je veux t'aimer , doux envoi , Qui du ciel viens jusqu'à moi, Fleur par un ange posée ; Fleur éclose sous mes pleurs , Qui furent pour tes couleurs Une céleste rosée î
» Toi qui parais sur ces bords , N'as-tu pas avec les morts Un mystérieux langage ?
Quand meurt le jour éclatant , Vois-tu son fantôme blanc Voltiger dans le feuillage ?
» Dis-lui que je veux mourir , Auprès d'elle m'endormir :
C'est le seul bien que j'envie.
Froid sommeil sous les cyprès ,
Gomme on te désire , après Les orages de la vie !
» Sans doute en ce dernier lit Où le mortel s'assoupit , Notre âme respire encore ; Elle entend les chants nouveaux Du feuillage et des oiseaux Saluant la fraîche aurore !
» Ce sommeil est mon espoir !
Quand son ombre, pour le voir „ Glissera 'sur la feuillée , ' Dis-lui que , selon ses vœux , Le poète malheureux Ne l'avait pas oubliée !
» Mais jusqu'au suprême jour , Avant que j'aille à mon tour Dans le ténébreux empire , Reste ici , gentille fleur ; En toi je crois voir ma sœur Qui revient pour me sourire ! »
Lorsqu'il eut modulé ces funèbres accords , Le poète quitta le pâle champ des morts ; Et tout en s'éloignant \ il regardait encore Ce bleu myosotis qu'un tombeau fit éclore ; Il voulait chaque jour l'arroser de sa main : Mais il ne le vit plus ; car, dès le lendemain , On entendit le glas à la triste harmonie Tinter au sein des airs une jeune agonie.
Le poète mourait ! Et selon son désir Sous l'arbre funéraire il allait s'endormir ! On ouvrit cette couche où sommeillait son ange Le trépas couronnait leur ineffable amour :
Ils étaient dans la mort réunis sans retour !
Par un mystère étrange Le bîeu myosotis mourut le même jour.