‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 48 sur 143 · UN MYOSOTIS ECLOS SUR UNE TOMBE · texte numérisé non relu

UN MYOSOTIS ECLOS SUR UNE TOMBE

Le ciel était brumeux , l'air sombre ; et le poète , Aux champs du grand sommeil promenant sa douleur Debout , près drune tombe , avait courbé la tête : Le poète pleurait sa sœur 1

Son ange bien aimé ! l'image de sa mère , Sa sœur !... dont la tendresse était son monde à lui ;. Mais elle ne jeta qu'un éclat éphémère Sur des jours voués à l'ennui.

Depuis , seul ici-bas , l'âme tout ulcérée * Le poète vivait sans amour , sans accords : Il évoquait toujours la mémoire adorée , Il ne parlait qu'avec les morts î

11 croyait que parfois cette ombre vacillante Du fond des noirs tombeaux se dressait pour le voir Il retrouvait sa sœur dans l'aurore brillante , Dans les pâles vapeurs du soir.

En fixant — ce jour-là — ses regards sur la pierre , Le poète aperçut un bleu myosotis Qui s'ouvrait sur les bords de la couche dernière : Il crut y voir un doux souris.

Longtemps il contempla la gentille corolle , Cet emblème touchant de son bonheur perdu ; Ses yeux roulaient des pleurs... et son cœur éperdu Laissa couler cette parole :

» Bleu myosotis éclos A l'âpre champ du repos , Sur ton front que dois-je lire ?

Que veux-tu , charmante fleur ?

Es-tu l'âme de ma sœur Qui revient pour me sourire ?

» Tu me dis : N'oubliez pas L'ange envolé d'ici-bas Comme une pauvre colombe !

— Est-ce un dernier souvenir ?

Est-ce un reproche, un soupir Qui s'exhale de la tombe?

» Sais-tu que chaque matin Je viens pleurer le destin Près de son ombre charmée?

Sais-tu que son frère en deuil Versa les fleurs du cercueil Dont sa couche est embaumée ?..,

» Sais-tu que dans le saint lieu Je vais souvent prier Dieu

Pendant la journée entière ?

Je lui parle de ma sœur , Et je verse tout mon cœur Dans cette longue prière !

» Sais-tu que depuis le jour , Où ce chaste et pur amour A disparu de ce monde , Sous les funèbres rameaux Je vis avec les tombeaux , Avec ma douleur profonde !

» Ainsi, fleur du Souvenir, Pourquoi te vois-je venir?

Est-ce pour me parler d'elle ?

Alors , salut , tendre fleur...

Et sois, comme ma douleur, Toujours vivace et nouvelle !

» Je veux t'aimer , doux envoi , Qui du ciel viens jusqu'à moi, Fleur par un ange posée ; Fleur éclose sous mes pleurs , Qui furent pour tes couleurs Une céleste rosée î

» Toi qui parais sur ces bords , N'as-tu pas avec les morts Un mystérieux langage ?

Quand meurt le jour éclatant , Vois-tu son fantôme blanc Voltiger dans le feuillage ?

» Dis-lui que je veux mourir , Auprès d'elle m'endormir :

C'est le seul bien que j'envie.

Froid sommeil sous les cyprès ,

Gomme on te désire , après Les orages de la vie !

» Sans doute en ce dernier lit Où le mortel s'assoupit , Notre âme respire encore ; Elle entend les chants nouveaux Du feuillage et des oiseaux Saluant la fraîche aurore !

» Ce sommeil est mon espoir !

Quand son ombre, pour le voir „ Glissera 'sur la feuillée , ' Dis-lui que , selon ses vœux , Le poète malheureux Ne l'avait pas oubliée !

» Mais jusqu'au suprême jour , Avant que j'aille à mon tour Dans le ténébreux empire , Reste ici , gentille fleur ; En toi je crois voir ma sœur Qui revient pour me sourire ! »

Lorsqu'il eut modulé ces funèbres accords , Le poète quitta le pâle champ des morts ; Et tout en s'éloignant \ il regardait encore Ce bleu myosotis qu'un tombeau fit éclore ; Il voulait chaque jour l'arroser de sa main : Mais il ne le vit plus ; car, dès le lendemain , On entendit le glas à la triste harmonie Tinter au sein des airs une jeune agonie.

Le poète mourait ! Et selon son désir Sous l'arbre funéraire il allait s'endormir ! On ouvrit cette couche où sommeillait son ange Le trépas couronnait leur ineffable amour :

Ils étaient dans la mort réunis sans retour !

Par un mystère étrange Le bîeu myosotis mourut le même jour.

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