ROMANCERO DEUXIÈME AU REVOIR , SENÛRA
Dix heures ! . . . c'est l'heure maudite Allons ! il faut que je te quitte , Bon Gusman va rentrer de suite ; Que damné soit le vieux jaloux l Le cœur qui bat dans ma poitrine Doit se taire , bonté divine !
îl faut que mon amour s'incline Auprès de son titre d'époux.
Il faut te fuir , belle maîtresse 1 Hélas! et j'avais tant d'ivresse A te parler de ma tendresse ;
J'étais si bien dans ton boudoir :
L'amour sommeillait sur ta couche ; Tes baisers erraient sur ma bouche ;' Mais il vient , l'espion farouche :
Senora , ma brune , au revoir !
La nuit bien sombre et bien muette
Va favoriser ma retraite;
Grâce à cette porte secrète ,
Il ne me rencontrera pas.
Mon bras est sûr, ma dague est bonne ;
Malheur à lui , par la Madone !
Si son bon ange l'abandonne ,
Et le laisse errer sur mes pas î
A soixante ans , le cas est rare !
Il a voulu , ce vieil avare, Te plier à sa loi barbare ; Il t'a presque volé ta main ; Mais il doit savoir une chose , C'est qu'il est sot , et qu'il s'expose A trouver l'épine à la rosé , Et des galants sur son chemin.
— Hé ! Laura !... fais-tu sentinelle?
Vient-il? — Non, pas encor... — Ma belle ! Un mot de tendresse nouvelle , Un seul mot avant le départ :
Qu'auprès de moi ton amour pleure; Peut-être est-ce ma dernière heure , Et ne vais-je fuir ta demeure Que pour tomber sous un poignard ?
Si de mon bonheur il se doute , — C'est là tout ce que je redoute,-— Il apostera sur ma route Une bande de ses valets
Qui , bien payés et forts en nombre , Surgiront lâchement dans l'ombre ; Et , là-bas , près du chemin sombre , Me frapperont de leurs stylets !
Si telle est leur trame fatale , Malheur à sa bande infernale !
Malheur sur eux ! . . . Tu deviens pâle : Senora , je suis sans terreur.
Crois-tu que mon âme s'oublie, Et qu'à la crainte elle se plie ?. . . Non l... je donne plus que ma vie, Lorsque j'ai donné tout mon cœur, . . .
Oh 1 si ton mari , Caroline , Etait jeune et de fière mine , Ayant forte et large poitrine , J'irais vers lui , moi... dès demain , Lui crier injure , anathème , Lui disputer son bien suprême , Lui dire en face que je t'aime , Avec mon épée à la main !
Mais il est fort avec son âge
Et ses cheveux blancs, — dont j'enrage
Satan ! — qu'il me faut de courage
Pour te laisser toujours à lui.
Faut-il que ta lèvre adorée ,
De nos plaisirs tout enivrée ,
Sur sa lèvre décolorée
Se refroidisse chaque nuit î
Malheur ! cela me désespère !
C'est l'ambition de ton père Qui voulut te livrer naguère A ce vieillard noble , opulent.
Moi, je n'offrais richesse aucune,
Et n'avais pour toute fortune Rien que ma chevelure brune , Mon glaive et mon amour brûlant.
Jeunesse, amour!... choses futiles...
Ce qu'on donne aux vierges nubiles } Ce sont des maris plus utiles :
Qu'importe s'ils sont vieux et laids ; Le monde met dans sa balance Le rang , les titres , l'opulence ; Mais ton amour, c'est ma vengeance ; Plus je t'aime , et plus je le hais.
Il vient ! il vient ! Laura nous crie Qu'il vient !... Debout, belle assoupie. Debout ! Le sort veut que je fuie î Senora , ma brune , au revoir !
Remets ta parure défaite , C'est à lui qu'il faut faire fête ; C'est pour lui qu'un baiser s'apprête.
Adieu donc... jsuqu'à demain soir!!