‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 55 sur 143 · ROMANCERO DEUXIÈME AU REVOIR , SENÛRA · texte numérisé non relu

ROMANCERO DEUXIÈME AU REVOIR , SENÛRA

Dix heures ! . . . c'est l'heure maudite Allons ! il faut que je te quitte , Bon Gusman va rentrer de suite ; Que damné soit le vieux jaloux l Le cœur qui bat dans ma poitrine Doit se taire , bonté divine !

îl faut que mon amour s'incline Auprès de son titre d'époux.

Il faut te fuir , belle maîtresse 1 Hélas! et j'avais tant d'ivresse A te parler de ma tendresse ;

J'étais si bien dans ton boudoir :

L'amour sommeillait sur ta couche ; Tes baisers erraient sur ma bouche ;' Mais il vient , l'espion farouche :

Senora , ma brune , au revoir !

La nuit bien sombre et bien muette

Va favoriser ma retraite;

Grâce à cette porte secrète ,

Il ne me rencontrera pas.

Mon bras est sûr, ma dague est bonne ;

Malheur à lui , par la Madone !

Si son bon ange l'abandonne ,

Et le laisse errer sur mes pas î

A soixante ans , le cas est rare !

Il a voulu , ce vieil avare, Te plier à sa loi barbare ; Il t'a presque volé ta main ; Mais il doit savoir une chose , C'est qu'il est sot , et qu'il s'expose A trouver l'épine à la rosé , Et des galants sur son chemin.

— Hé ! Laura !... fais-tu sentinelle?

Vient-il? — Non, pas encor... — Ma belle ! Un mot de tendresse nouvelle , Un seul mot avant le départ :

Qu'auprès de moi ton amour pleure; Peut-être est-ce ma dernière heure , Et ne vais-je fuir ta demeure Que pour tomber sous un poignard ?

Si de mon bonheur il se doute , — C'est là tout ce que je redoute,-— Il apostera sur ma route Une bande de ses valets

Qui , bien payés et forts en nombre , Surgiront lâchement dans l'ombre ; Et , là-bas , près du chemin sombre , Me frapperont de leurs stylets !

Si telle est leur trame fatale , Malheur à sa bande infernale !

Malheur sur eux ! . . . Tu deviens pâle : Senora , je suis sans terreur.

Crois-tu que mon âme s'oublie, Et qu'à la crainte elle se plie ?. . . Non l... je donne plus que ma vie, Lorsque j'ai donné tout mon cœur, . . .

Oh 1 si ton mari , Caroline , Etait jeune et de fière mine , Ayant forte et large poitrine , J'irais vers lui , moi... dès demain , Lui crier injure , anathème , Lui disputer son bien suprême , Lui dire en face que je t'aime , Avec mon épée à la main !

Mais il est fort avec son âge

Et ses cheveux blancs, — dont j'enrage

Satan ! — qu'il me faut de courage

Pour te laisser toujours à lui.

Faut-il que ta lèvre adorée ,

De nos plaisirs tout enivrée ,

Sur sa lèvre décolorée

Se refroidisse chaque nuit î

Malheur ! cela me désespère !

C'est l'ambition de ton père Qui voulut te livrer naguère A ce vieillard noble , opulent.

Moi, je n'offrais richesse aucune,

Et n'avais pour toute fortune Rien que ma chevelure brune , Mon glaive et mon amour brûlant.

Jeunesse, amour!... choses futiles...

Ce qu'on donne aux vierges nubiles } Ce sont des maris plus utiles :

Qu'importe s'ils sont vieux et laids ; Le monde met dans sa balance Le rang , les titres , l'opulence ; Mais ton amour, c'est ma vengeance ; Plus je t'aime , et plus je le hais.

Il vient ! il vient ! Laura nous crie Qu'il vient !... Debout, belle assoupie. Debout ! Le sort veut que je fuie î Senora , ma brune , au revoir !

Remets ta parure défaite , C'est à lui qu'il faut faire fête ; C'est pour lui qu'un baiser s'apprête.

Adieu donc... jsuqu'à demain soir!!

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