VIRGINIA
Rome , au nom glorieux , Rome jadis si fière , Pleurait sa liberté dispersée en poussière ; Rome , le sein gonflé de déchirants soupirs , 0 honte l se courbait sous un joug tyrannique : Le malheur écrasait la morne république Avec la main des décemvirs.
(1) Le touchant épisode qui fait le sujet de cette poésie est suffisamment connu. Vers l'an 450 , sous le décemviral romain , Appius , l'un des décemvirs , s'éprit d'amour pour une jeune plébéienne , nommée Virginia , fille du centurion Virginius. Il la fit revendiquer comme esclave par Claudius , l'un desesaffidés. Et lui-même , juge et partie , décida que Virginia n'était que l'esclave de ce Claudius. Alors le malheureux père , préférant la mort de sa fille à son déshonneur , lui plongea un couteau dans le sein. A cette vue, le peuple et l'armée se soulèvent, et les décemvirs sont renversés.
La Terreur déployait ses ailes sur la ville , Et buvait plus de sang que la guerre civile ; Partout planaient le deuil et la proscription ; Appius et les siens , le front ceint de colères , Pétrissaient sous leurs doigts les douleurs populaires : Les tigres bravaient le Lion !
Nul n'ose stimuler ce peuple qui recule : Il n'est plus de tribuns ni de chaise curule ; Le pouvoir tutélaire , hélas ! s'est écroulé ; Le Forum reste vide à ce moment suprême , Tous les héros sont morts.... et le sénat lui-même Sur son noble siège a tremblé.
Les décemvirs régnaient. — Sous l'apparence auguste De raffermir les lois , l'équilibre du Juste , On les avait créés maîtres , législateurs ; Us gravèrent le Droit sur l'airain des Dix Tables , Puis se firent bourreaux de leurs lois équitables , Magistrats et profanateurs.
Un surtout.... Appius , tyran à face humaine, Vampire en son amour , et serpent dans sa haine , Il enroulait la ville en ses hideux replis ; Dans son cœur bouillonnait l'ambition sauvage ; Déjà par lui le peuple , aux fers de l'esclavage , Tendait ses deux bras assouplis.
Non !... ce n'est plus l'orgueil qui règle sa pensée , La fièvre des grandeurs pour une heure est passée. Appius ! Appius ! tu veux des jeux nouveaux ; Assez longtemps pour toi Rome , oubliant sa gloire , A par des lâchetés souffleté son histoire Et renié ses fiers travaux.
Assez de longs soupirs ont réjoui ton âme : Une autre passion te dévore et t'enflamme ,
Une plus douce proie allèche le vautour; Il faut pour ta rudesse une molle litière ; Il faut , pour délasser l'ambition altière , La couche où repose l'amour !
Tel le roc escarpé qui domine les ondes , Fatigué de la nuit , des ténèbres profondes , Reflète , avec le jour, les cieux au front vermeil ; Tel le fier décemvir , las des sombres orages , Veut , sitôt que l'aurore a percé les nuages > Le plus chaud baiser du soleil....
A peine elle avait quinze années , La vierge que paraient les grâces , les vertus ; Quand partout se courbaient les rameaux abattus , Elle croyait de fleurs ses routes couronnées ; L'illusion versait les fraîches destinées
Sur l'enfant de Virginius.
Elle était belle ! elle était pure , Comme l'eau qui se plisse en roulant son murmure , Comme l'arbuste en fleurs , l'ornement du chemin ;
Et dans sa prunelle azurée ,.
D'une vive ardeur colorée ,
Brillait le feu du sang romain.
Dans son sein palpitait son âme
Que gonflaient de chastes désirs ; Ses blonds cheveux , jouets des folâtres zéphirs , Semblaient la couronner d'une légère flamme ; Son corps était flexible ainsi que le roseau ,
Et dans sa voix de jeune femme
Gazouillait le chant de l'oiseau.
C'était Virginia , la beauté radieuse
Que la sainte Pudeur voilait comme un trésor ;
Son âme s'adonnait encor Aux purs enivrements de l'enfance rieuse.
Elle aimait son vieux père et son beau fiancé , Le noble Icilius , l'appui de sa faiblesse ;
Puis dans cette double tendresse Elle puisait la joie et l'espoir insensé !
Joie, amour!... folle rêverie Quand près de nos plaisirs sanglotte la Patrie , Quand de communs malheurs empoisonnent les airs !
Ainsi meurt la rose exilée Qui , loin du ciel natal , se fane étiolée
Et s'effeuille au vent des déserts.
Vainement sur la jeune fille Reposent le bonheur , la vertu , la famille ; Vainement si pudique elle est bien chère aux Dieux. Trop tôt de ses quinze ans l'allégresse est finie ,
Un sombre et malfaisant génie A couvé ses appas d'un regard odieux.
Un regard d'Appius !... il vous pèse, il vous broie ;
C'est l'œil de la vipère enchaîné sur la proie ;
Oui , ce tyran debout sur un char triomphant ,
Apercevant sous lui Rome lâche et fragile , Songe qu'il sera bien facile D'asservir l'amour d'une enfant !
Le jour funeste a lui.--- Sur la place publique S'étalent les faisceaux du pouvoir despotique , La multitude accourt comme au bruit d'un signal ; Virginia , de crainte et d'horreur agitée , Marche en habits de deuil ; elle est déjà citée Devant le hideux tribunal.
Cîaudius , le suppôt du décemvir infâme , Courtisan d'Appius, et bourreau d'une femme, Accable la vertu qu'il devrait protéger; H réclame la vierge , il la dit son esclave j
Sans redouter les Dieux et les Romains qu'il brave , C'est Appius qui doit juger.
Appius est le juge!... et , bouillonnant de fièvre , Il rêve à ces baisers que va cueillir sa lèvre , Et sur son tribunal planent d'impurs amours. Il va , foulant aux pieds la majesté de l'homme , Violer la famille , envenimer pour Rome La honte de ses mauvais jours.
Pâle de ses douleurs , mais encore plus belle , Virginia s'avance où le tyran l'appelle ; Là se sont réunis tous les siens éplorés.... Elle a pour défenseur Virginius , son père , Qui naguère admirait dans sa maison prospère L'arbuste aux rameaux adorés !
Ce père est un soldat , brave entre les plus braves ! Est-ce d'un pareil sang que naissent les esclaves?.. Devant ce front rigide Appius a pâli ; Puis , au sein des parents dont la foule se presse , Icilius domine ; et sa verte rudesse Flagelle un vulgaire amolli.
En ce jour malheureux , la vierge désolée
N'ira pas à l'autel en victime isolée :
Elle a pour compagnons un père , un noble amant ,
Ces frères , ces amis dont s'agite le zèle ;
Et pour rempart suprême elle entend derrière elle
Rome qui mugit sourdement.
Mais un cri de fureur a vibré dans la place , La colère en ses flancs fait germer la menace : Appius a rendu son exécrable arrêt.
Et chacun , sur ce front que ride l'infamie, Voit s'allumer soudawi la luxure endormie , Chacun lit son affreux secret.
Appius a parlé : c'en est fait ; Virginie Du sol de la famille est pour jamais bannie ! Son sang et son honneur tombent au dernier rang. Virginia n'est plus fille ni fiancée ; Loin du toit paternel elle mourra glacée Par l'ardent baiser d'un tyran !
— « Dieux vengeurs! dormez- vous?... Et toi, fier Capitole, » De la splendeur romaine immaculé symbole , » Ne crouleras-tu pas devant de tels forfaits? » Peuple ! qui des Tarquins brisas la race impie , » N'as-tu pour Appius qu'une rage assoupie , » Des cris, des larmes sans effets?...
» Ne punirons-nous plus d'aussi lâches morsures ? » N'est-ce donc rien pour moi de montrer mes blessures, » Ma face de soldat , mes cheveux déjà blancs?... » Parce qu'ils ont volé l'appareil consulaire , » O rage l ils ont changé la masse populaire » En un troupeau d'agneaux tremblants.
» Souffrirez -vous ainsi , Romains I qu'on nous ravisse » Filles , femmes ou sœurs , les dîmes de leur vice? » Laisserons-nous rugir ces tigres parmi nous ? » Debout! debout ! Romains! ô citoyens sans âmes! » Ou livrez aujourd'hui vos vierges et vos femmes , » Acceptez l'opprobre à genoux ! »
Ainsi Virginius exhalait sa furie , Evoquant du cercueil l'ombre de la patrie. Mais le tyran aveugle appelait ses licteurs ; Le tyran défiait l'océan de la foule , Dont le Ilot débordé sur les villes se roule Comme les torrents destructeurs.
Non!... changement subit!... Ce père qu'on opprime, Virginius, n'a plus de foudres pour le crime;
Il parle avec douceur : est-ce qu'il va plier ? Avant d'abandonner son enfant , faible proie , D'un entretien suprême il implore la joie. Appius l'entend supplier :
« Une dernière fois, ma fille , mon idole, » La voir... lui dire un mot devant le Capitole. » Appius ! laisse-moi ce bonheur, parles Dieux. » — Le décemvir sourit d'une telle prière; Il jette avec dédain cette faveur dernière , L'amère faveur des adieux.
Les voilà réunis , la fille avec le père ,
Réunis , enlacés.... mais sous l'œil du vautour ;
Il faut ne plus se voir , et se fuir sans retour ,
Vierge! tu vas languir dans l'infâme repaire.
« C'en est donc fait, dit-il , ma fille , oh ! c'est pour lui,
» Pour le vil Appius , que mon trésor a lui !
» Plus heureuse est ta mère au sein de l'Elysée ;
» Elle ne verra pas sa chaste enfant brisée ,
» Elle ne verra pas le sceau du déshonneur ,
» Comme d'un fer brûlant marquer notre bonheur !...
— » Mon père , défends-moi, disait l'enfant mourante , » J'aimais Icilius et non le décemvir ,
» J'aimais la liberté, moi qu'on veut asservir , » Je me voue avec joie à la mort dévorante!
— » Oh! fit Virginius , dans un effroi nouveau,
» Tu veux te racheter... même au prix du tombeau?
— » Oui 1 dit-elle avec force... »— Et le vieillard s'égare, Horrible excès d'honneur ! sublimité barbare î
Dans sa main frémissante il saisit le couteau î
Voilons , voilons l'horreur de ce noble homicide.
Déjà Virginius a frappé son enfant ;
L'enfer est dans son cœur ; mais d'un bras triomphant
Il jette un froid cadavre au tyran parricide.
La victime n'est plus : déjà loin de ces lieux
Son ombre avec I'honneur vole au séjour des Dieux.
Elle refleurit dans l'histoire , La vierge qui tomba sous le fer paternel ; Le iaurier des martyrs rajeunit sa mémoire ;
Tant d'héroïsme nous fait croire A l'honneur pour qui Rome eut un culte éternel ! Mais le sang précieux ne fut pas inutile :
L'offrande en fut pure et fertile.
Appius , à son tour , du piédestal jeté , Exhala sous le fer une âme méprisée ; Et sur le sol rougi par la vive rosée , Reparut la vengeance avec la Liberté.