‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 58 sur 143 · LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

LA NOBLESSE

La Noblesse n'est plus S — D'un rude coup d'épaule Le peuple a renversé son brillant monopole ,v Et l'orgueilleux soleil du colosse puissant Tomba... puis s'éteignit dans un fleuve de sang. Ils ne sont plus , ces jours de lâche tyrannie Où le titre et le rang tenaient lieu de génie , Où l'éclat des honneurs paraissait bien acquis Lorsqu'on portait un nom de duc ou de marquis. Naguère , la Bastille aux tours pyramidales Engloutit , en croulant , les splendeurs féodales Qui mouraient siècle à siècle et tombaient pas à pas : Ce fut quatre-vingt-neuf qui sonna le trépas !

(1) L'auteur proteste contre toute application fâcheuse qu'on prêterait à cette poésie. Il a v/oulu seulement attaquer ces quelques personnages de la noblesse, heureusement fort rares, qui rêvent encore les erreurs et les préjugés de l'ancien régime , mais il respecte ceux qui ont reçu de leurs pères un nom noble et glorieux.

Et depuis ce beau jour de liberté vengée ,

Depuis ce grand réveil , où la France outragée

Renvoya d'un seul coup les nobles insulteurs

Qui nous rivaient des fers et buvaient nos sueurs ,

Il n'est plus d'encens vil brûlé pour un fantôme ,

La loi plane sur tous : l'homme du peuple est homme !

Depuis , l'on voit pourtant le cadavre brisé ,

Par un reste de vie encor galvanisé ,

Ouvrir son œil vitreux , et d'un regard farouche

Chercher un vieux blason dans sa funèbre couche ;

La noblesse enterrée agite son linceuil ,

Elle veut soulever la pierre du cercueil ;

Mais, pour dompter l'espoir de cette poudre altière ,

Nous ne songerons pas à mieux sceller la pierre :

La liberté se rit d'aussi frêles efforts ;

L'on ne revient jamais de l'empire des morts.

Reste donc , ô noblesse , au sommeil résignée !

Ton corps gît au sépulcre , et ton âme indignée

Veut secouer en vain de vieux membres meurtris :

Noblesse ! tu ne peux raviver un débris !

0 vous qui survivez aux races trépassées , Souvenez-vous pourquoi nous les avons chassées : Le peuple a châtié de cruels déshonneurs.... Souvenez-vous du temps où d'insolents seigneurs , Les habits couverts d'or , et la face rougie , Enivraient leur mollesse au milieu de l'orgie : Ils dépensaient leur âme en d'ignobles ébats , Lorsque les travailleurs mouraient sur des grabats. Pour ces beaux fainéants la mollesse et la plume , Les voluptés , l'amour, le vin qui brûle et fume.... Pour eux les douces nuits , les danses du sérail ! Au peuple le mépris ! la faim pour son travail ! ! La faiml ! — Car bien souvent , d'une rude parole, A l'ouvrier souffrant ils refusaient l'obole ; Les manants-créanciers n'entraient point sous leur toit ;

C'est par trop peuple aussi de payer ce qu'on doit !

Des dettes et du vice ils faisaient grande gloire :

Un créancier volé , c'était une victoire ;

Mais retenus encor par un peu de raison ,

Ils n'osaient pas graver la victoire au blason !

N'importe ! nous savons ce que souffraient nos pères

Dans ce temps glorieux de Noblesses prospères ;

Oh! ce n'était pas tout d'être battu , pillé ,

Par de plus vils affronts le peuple était souillé. ...

Parfois , — pour varier ses voluptés infâmes , —

Le Noble nous prenait nos filles ou nos femmes ;

Monseigneur voulait bien , abdiquant sa fierté ,

Chérir une heure ou deux la vulgaire beauté ;

Puis ses lâches valets rejetaient dans la rue

Cet amour de bourgeois , favorite déchue,

Qui , pour trouver l'asile et le repas du soir ,

A l'époux outragé demandait son pain noir !

Et le mari , gardant pour d'autres sa colère ,

Mêlait ses pleurs de rage aux pleurs de l'adultère. . . .

Alors , si l'ouvrier , longuement insulté ,

Demandait sa vengeance à la sainte équité ,

Le Noble avait sous lui des magistrats fidèles ,

Habiles à juger de semblables querelles :

Un manant qui se plaint de torts seigneuriaux,...

Ce n'est pas un procès digne des cas royaux !

Le bailly , sur son siège , a décidé l'affaire ,

Et le manant n'a plus que son excuse à faire !

Heureux , si le pauvre homme , outragé dans ses droits,

Dans son bien, son honneur, assassiné cent fois ,

Contraint de se plier sous le sceptre du vice ,

Sans qu'à ses yeux brillât un rayon de justice ,

Heureux si ce vilain, sur le seuil du palais,

Echappait au bâton d'exécrables valets ! I

Nobles ! souvenez-vous par quels siècles d'outrage Vous avez des manants aiguillonné la rage.... Oui , par des flots de sang le peuple s'est vengé ;

Oui , le Lion-Géant qu'on avait outragé

S'est réveillé cruel , à force de tortures....

Mais vous avez raillé ses puissantes morsures ;

C'est vous qui , l'irritant par des affronts sans fin ,

Avez mis dans son cœur cette cruelle faim

Et cette horrible soif qui dévora ses veines.

Pour l'éteindre , il fallut des victimes humaines !

Le peuple dans le sang se plongea jusqu'au cou.

Nobles ! à vous le deuil l vous l'avez rendu fou ! !

Vous paîrez devant Dieu la dette populaire ,

Vous répondrez du sang versé dans sa colère ,

0 vous , tyrans altiers , qui , fiers de vos beaux jours ,

Pensiez que le sommeil nous glaçait pour toujours 1

Vous vous trompiez, barons ! marquis ! superbe engeance!

Chaque père à ses fils léguait une vengeance ;

Si bien, qu'au jour conquis par le peuple vainqueur,

Un vaste amas de fiel lui fermentait au cœur.

Alors , —délire affreux que notre histoire pleure ! —

Il voulut qu'on payât ses dettes en une heure ;

Et pour qu'aux yeux de tous ce fût une leçon ,

Les vaincus n'obtenaient ni grâce ni rançon ;

Il fallait qu'on payât l'affreux impôt des têtes.

Les peuples en courroux sont comme les tempêtes :

Devant leurs aquilons tout orgueilest plié!

Noblesse d'aujourd'hui! l'avez -vous oublié?

Noblesse d'aujourd'hui ! — Quoi ! sous l'ère nouvelle ,

Quand par la Charte (1) et Dieu chaque rang se nivelle ,

Quand le mot citoyen se donne même aux rois ,

On trouve encor des gens , fantômes d'autrefois ,

Dont l'insolent esprit ne pourrait se résoudre

A laisser leurs vieux noms endormis dans la poudre.

Quoi ! — Marquis de Saint-Flour ! baron de Loyola /...—

L'on entend résonner encor de ces noms-là ?

Quoi ! — Tous ces nains dorés pensent grandir leur taille,

(1) Ces vers ont été écrits avant la Révolution de février.

Quand leur titre est redit par quelque valetaille Dont les rouges habits et les honteux galons Servent d'escorte au maître et d'enseigne aux salons. Qu'ils sont fiers et hautains , ces fils de vieille race ! Pourtant ils n'osent plus braver le peuple en face.... Tout leur orgueil se borne à ne vous point parler , Lorsqu'on n'a pas un nom qui les puisse égaler.... Contre tout Plébéien leur orgueil se récrie ; L'homme de bon aloi n'est qu'en leur coterie -t Et l'on n'obtient la clef du cercle radieux Qu'après avoir prouvé que l'on a des aïeux ! Ainsi , le Noble encor , de ses faveurs avare , Enveloppé d'orgueil, du peuple se sépare ; Le fiel et le dédain habitent dans son cœur , Le débris des vaincus insulte au grand vainqueur ! ! ! Heureusement pour ceux qu'un tel orgueil anime , Ils ne réveillent pas une ardeur magnanime ; Ils sont , pour leur bonheur , trop frêles et trop bas , Et leur mépris d'enfant au peuple ne va pas : Leurs traits ne blessent pas le Lion de l'histoire , Ce peuple , — qui s'endort couché dans sa victoire ; Mais si le fier Lion s'irritait un moment , Il ne lui faudrait plus qu'un seul rugissement. . . . Et vite , au premier bruit du courroux populaire , On se rappellerait ce que vaut sa colère.... Et vite , tous ces ducs , blêmissant de pâleur , Aux caveaux des donjons cacheraient leur valeur !

Vous donc, pauvres déchus, vains restes d'un autre âge, Dans vos cœurs dédaigneux refoulez bien l'outrage ; Croyez-vous que ce peuple , où vit le mouvement , Peut se croire insulté par votre isolement ? C'est à vous , c'est à vous de nous demander grâce ; Laissez vos titres là!! réclamez une place Au milieu de ces gens qui , forts par la raison , Mirent l'intelligence au dessus du blason ! L'on vous pardonnera peut être vos lignées ,

Si , détestant enfin ces grandeurs dédaignées Vous vous glorifiez des habits plébéiens.... Cessez d'être marquis : vous serez citoyens ! .

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