‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 59 sur 143 · LA MORT DE LOUIS XVI · texte numérisé non relu

LA MORT DE LOUIS XVI

Le ciel est voilé ; c'est l'hiver :

L'air est glacé comme la tombe ;

La neige aux blancs nuages tombe ;

D'un linceul le monde est couvert ! . . . À peine un jour blafard vient éclairer la terre.... Déjà , déjà Paris , bourdonnante cité , Roule , au sein de ses murs , le grand peuple agité ! Le tambour gronde au loin comme un vague tonnerre ; On entend les clairons pousser leur cri perçant ; Les canons sont roulés sur le sol gémissant ; Les soldats empressés assemblent leurs cohortes.

Pourquoi cet appareil puissant?...

Est-ce que l'ennemi vient menacer nos portes?...

Ou , lorsqu'on voit frémir ce peuple si joyeux ,

Tantôt grave et silencieux , Tantôt clamant les chants d'un hymne frénétique f On se demande encor si la France , en ce jour , De bataillons vainqueurs célèbre le retour ,

Si c'est une fête publique?...

0 France! pourquoi ce transport?

Sur ton front radieux , où la gloire étincelle ,

Quelle est l'auréole nouvelle?...

Ah ! c'est un roi captif qu'on conduit à la mort ! !

Louis-Roi, fils des Rois!... renversé par l'onge , Va boire jusqu'au fond la coupe de l'outrage; Seul , des siècles passés il va payer l'erreur; Dieu l'a , comme Jésus , livré pour sacrifice :

A lui tout le fiel du calice , L'amertume de la douleur.

ïl faut qu'un sang royal abreuve leur fureur!... Louis , par ces méchants renversé de son trône , Perd ses jeunes splendeurs et sa vieille couronne : Au nom de cette idole , infâme liberté , Que les républicains vont nommer leur patronne , Louis, le bon Louis , dans les fers est jeté !... Vers la prison du Temple une foule l'entraîne ,

Avec la fière et noble reine Que la France entourait de son amour jaloux; Avec ses deux enfants que jadis la Patrie

Couvait de son aile chérie

Comme son gage le plus doux.

0 saisissant retour de nos grandeurs humaines ! Hélas ! ce roi si doux , naguère tant béni , Voit dans son horizon le nuage des haines

S'amonceler à l'infini.

Déjà ce tribunal , fantôme populaire , Du saint nom de justice appelle sa colère :

C'est un prince qu'on va juger.

Il fut roi, . . c'est son crime ! — En vain pour sa défense On le montre si pur , et vivant pour la France 1 . . . Même de ses vertus ils veulent se venger....

Aux juges de quatre-vingt treize

En vain on montre Louis-Seize Fidèle ami du peuple , et sauveur de la loi. Jamais sa royauté ne sera pardonnée ; La Terreur veut lancer à l'Europe étonnée

La tête sanglante d'un roi.

Il doit mourir ; l'arrêt injuste

Va livrer sans appel la victime aux bourreaux , Et le sang baignera la terre des tombeaux....

C'est là qu'on veut planter l'arbuste Qui doit germer , grandir pour les siècles nouveaux ! Mais la France jamais ne partagea le crime ; Par eux l'appel au peuple est déjà rejeté ;

Ils craignent la voix magnanime

Du peuple et de la vérité.

De la France en courroux la voix reste étouffée : Oh ! les grands plébéiens , les juges généreux !

Ils auront ce hideux trophée ,

Dont le sang rejaillit sur eux.

La veille du trépas , Louis fait sa prière ; Tranquille, il peut sourire aux fraîcheurs du sommeil

Attendant la couche dernière ,

Ou plutôt l'éternel réveil.

Et , refoulant les cris de son âme indignée ,

A sa famille résignée

Louis dit le dernier adieu....

Les pleurs qu'il a versés près d'une épouse en larmes Sont le dernier tribut des terrestres alarmes....

Maintenant... il n'est plus qu'à Dieu.

Au milieu des soldats , dont le flot l'environne , Louis marche... expiant ses jours de royauté ;

Il n'a plus sa riche couronne ;

Il a toujours sa majesté !

L'auréole qui brille au front de la victime Aux bourreaux aveuglés ne peut montrer leur crime ;

Lui... s'appuie au bras du pasteur ,

Et malgré sa longue souffrance ,

Louis prie encor pour la France

Qu'opprime un tyran destructeur.

L'entendez-vous , tourbe inhumaine?

Le boa Louis pardonne au troupeau meurtrier....

Et puissiez-vous , au jour du jugement dernier , Voir ce pardon fléchir la rigueur souveraine ! Quoi l le bourreau prépare un indigne lien ! D'abord , le fils des rois fièrement les repousse : « Non, je ne suis plus roi... je ne suis qu'un chrétien, Dit le martyr d'une voix douce....

L'heure frappe dans l'air douze coups lents et sourds; Voici l'heure fatale !... et l'infâme Santerre Fait gronder aussitôt les funèbres tambours ;

0 jour funeste entre les jours !

Un juste va quitter la terre.

Avant de prendre son essor, Louis veut dominer ce roulement immense ;

Au peuple il veut parler encor , Et ses bras enchaînés veulent bénir la France ! « Montez, montez au ciel, enfant de saint Louis!... Dit le prêtre chrétien d'une voix inspirée ; Et le fer a tranché cette tète sacrée;

Déjà les bourreaux sont maudits

Par la multitude égarée ! !

Un jeune homme paraît sur l'échafaud hideux :

Il saisit la tête royale ,

La couve d'un regard haineux

Et la montre à la capitale !

Paris est arrosé du sang d'un roi martyr ; Et l'enfant des bourreaux , sans craindre l'anathême , S'écrie : « 0 liberté ! tu ne peux plus mourir :

» Tiens! peuple... voici le baptême !.. .»

Oui , France 1 l'on t'a fait cette marque de sang , Dans ce royal cercueil on a couché ta gloire , Et tu n'as pas bondi ! tu n'as pas craint l'histoire Dont l'arrêt planait menaçant!

Et lorsqu'on voit cesser ce terrible délire , Lorsque tous les partis ont maudit ces horreurs ^ France !... tu ne viens pas verser de nobles pleurs

Sur le jour qui vit un martyre!

Tu ne veux plus songer à de saintes douleurs....

Dieu fut-il moins clément que n'était la victime? Il nous a pardonné , l'agonisant sublime; Et malgré cet élan d'un amour paternel , Nous avons vu souvent les discordes civiles

Ensanglanter nos villes ; Bien des fois a grondé le courroux éternel!... Tes prières , Louis , sont-elles donc stériles ?

Nous avons bien gémi. — Souvent la mère en deuil A vu son fils gisant dans un sanglant cercueil ; Le coursier du cosaque a foulé notre terre ; Nous avons bu le fiel , la honte et la misère!

France ! interroge le mystère Du châtiment divin qui frappe ton orgueil!... Mais , sans oser ici sonder la Providence , Sans parler aux partis de haine ou d'espérance,

Nous voulons crier à la France :

« Patrie ! oh ! ne perds pas le souvenir des morts. » Pleure tes échafauds et ton quatre-vingt-treize , » Et songe que le jour où périt Louis-Seize ,

» Croyant respirer plus à l'aise, » Sur ton cœur oppressé tu mis un long remords!

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