LA MORT DE LOUIS XVI
Le ciel est voilé ; c'est l'hiver :
L'air est glacé comme la tombe ;
La neige aux blancs nuages tombe ;
D'un linceul le monde est couvert ! . . . À peine un jour blafard vient éclairer la terre.... Déjà , déjà Paris , bourdonnante cité , Roule , au sein de ses murs , le grand peuple agité ! Le tambour gronde au loin comme un vague tonnerre ; On entend les clairons pousser leur cri perçant ; Les canons sont roulés sur le sol gémissant ; Les soldats empressés assemblent leurs cohortes.
Pourquoi cet appareil puissant?...
Est-ce que l'ennemi vient menacer nos portes?...
Ou , lorsqu'on voit frémir ce peuple si joyeux ,
Tantôt grave et silencieux , Tantôt clamant les chants d'un hymne frénétique f On se demande encor si la France , en ce jour , De bataillons vainqueurs célèbre le retour ,
Si c'est une fête publique?...
0 France! pourquoi ce transport?
Sur ton front radieux , où la gloire étincelle ,
Quelle est l'auréole nouvelle?...
Ah ! c'est un roi captif qu'on conduit à la mort ! !
Louis-Roi, fils des Rois!... renversé par l'onge , Va boire jusqu'au fond la coupe de l'outrage; Seul , des siècles passés il va payer l'erreur; Dieu l'a , comme Jésus , livré pour sacrifice :
A lui tout le fiel du calice , L'amertume de la douleur.
ïl faut qu'un sang royal abreuve leur fureur!... Louis , par ces méchants renversé de son trône , Perd ses jeunes splendeurs et sa vieille couronne : Au nom de cette idole , infâme liberté , Que les républicains vont nommer leur patronne , Louis, le bon Louis , dans les fers est jeté !... Vers la prison du Temple une foule l'entraîne ,
Avec la fière et noble reine Que la France entourait de son amour jaloux; Avec ses deux enfants que jadis la Patrie
Couvait de son aile chérie
Comme son gage le plus doux.
0 saisissant retour de nos grandeurs humaines ! Hélas ! ce roi si doux , naguère tant béni , Voit dans son horizon le nuage des haines
S'amonceler à l'infini.
Déjà ce tribunal , fantôme populaire , Du saint nom de justice appelle sa colère :
C'est un prince qu'on va juger.
Il fut roi, . . c'est son crime ! — En vain pour sa défense On le montre si pur , et vivant pour la France 1 . . . Même de ses vertus ils veulent se venger....
Aux juges de quatre-vingt treize
En vain on montre Louis-Seize Fidèle ami du peuple , et sauveur de la loi. Jamais sa royauté ne sera pardonnée ; La Terreur veut lancer à l'Europe étonnée
La tête sanglante d'un roi.
Il doit mourir ; l'arrêt injuste
Va livrer sans appel la victime aux bourreaux , Et le sang baignera la terre des tombeaux....
C'est là qu'on veut planter l'arbuste Qui doit germer , grandir pour les siècles nouveaux ! Mais la France jamais ne partagea le crime ; Par eux l'appel au peuple est déjà rejeté ;
Ils craignent la voix magnanime
Du peuple et de la vérité.
De la France en courroux la voix reste étouffée : Oh ! les grands plébéiens , les juges généreux !
Ils auront ce hideux trophée ,
Dont le sang rejaillit sur eux.
La veille du trépas , Louis fait sa prière ; Tranquille, il peut sourire aux fraîcheurs du sommeil
Attendant la couche dernière ,
Ou plutôt l'éternel réveil.
Et , refoulant les cris de son âme indignée ,
A sa famille résignée
Louis dit le dernier adieu....
Les pleurs qu'il a versés près d'une épouse en larmes Sont le dernier tribut des terrestres alarmes....
Maintenant... il n'est plus qu'à Dieu.
Au milieu des soldats , dont le flot l'environne , Louis marche... expiant ses jours de royauté ;
Il n'a plus sa riche couronne ;
Il a toujours sa majesté !
L'auréole qui brille au front de la victime Aux bourreaux aveuglés ne peut montrer leur crime ;
Lui... s'appuie au bras du pasteur ,
Et malgré sa longue souffrance ,
Louis prie encor pour la France
Qu'opprime un tyran destructeur.
L'entendez-vous , tourbe inhumaine?
Le boa Louis pardonne au troupeau meurtrier....
Et puissiez-vous , au jour du jugement dernier , Voir ce pardon fléchir la rigueur souveraine ! Quoi l le bourreau prépare un indigne lien ! D'abord , le fils des rois fièrement les repousse : « Non, je ne suis plus roi... je ne suis qu'un chrétien, Dit le martyr d'une voix douce....
L'heure frappe dans l'air douze coups lents et sourds; Voici l'heure fatale !... et l'infâme Santerre Fait gronder aussitôt les funèbres tambours ;
0 jour funeste entre les jours !
Un juste va quitter la terre.
Avant de prendre son essor, Louis veut dominer ce roulement immense ;
Au peuple il veut parler encor , Et ses bras enchaînés veulent bénir la France ! « Montez, montez au ciel, enfant de saint Louis!... Dit le prêtre chrétien d'une voix inspirée ; Et le fer a tranché cette tète sacrée;
Déjà les bourreaux sont maudits
Par la multitude égarée ! !
Un jeune homme paraît sur l'échafaud hideux :
Il saisit la tête royale ,
La couve d'un regard haineux
Et la montre à la capitale !
Paris est arrosé du sang d'un roi martyr ; Et l'enfant des bourreaux , sans craindre l'anathême , S'écrie : « 0 liberté ! tu ne peux plus mourir :
» Tiens! peuple... voici le baptême !.. .»
Oui , France 1 l'on t'a fait cette marque de sang , Dans ce royal cercueil on a couché ta gloire , Et tu n'as pas bondi ! tu n'as pas craint l'histoire Dont l'arrêt planait menaçant!
Et lorsqu'on voit cesser ce terrible délire , Lorsque tous les partis ont maudit ces horreurs ^ France !... tu ne viens pas verser de nobles pleurs
Sur le jour qui vit un martyre!
Tu ne veux plus songer à de saintes douleurs....
Dieu fut-il moins clément que n'était la victime? Il nous a pardonné , l'agonisant sublime; Et malgré cet élan d'un amour paternel , Nous avons vu souvent les discordes civiles
Ensanglanter nos villes ; Bien des fois a grondé le courroux éternel!... Tes prières , Louis , sont-elles donc stériles ?
Nous avons bien gémi. — Souvent la mère en deuil A vu son fils gisant dans un sanglant cercueil ; Le coursier du cosaque a foulé notre terre ; Nous avons bu le fiel , la honte et la misère!
France ! interroge le mystère Du châtiment divin qui frappe ton orgueil!... Mais , sans oser ici sonder la Providence , Sans parler aux partis de haine ou d'espérance,
Nous voulons crier à la France :
« Patrie ! oh ! ne perds pas le souvenir des morts. » Pleure tes échafauds et ton quatre-vingt-treize , » Et songe que le jour où périt Louis-Seize ,
» Croyant respirer plus à l'aise, » Sur ton cœur oppressé tu mis un long remords!