LA RENTRÉE DES CENDRES DE L'EMPEREUR
Décembre 1840.
Lorsqu'on nous racontait ces beaux jours de victoire Ou la France brilla d'une immortelle gloire , On nous disait un nom de roi , de conquérant , Qui résonnait sonore^à nos jeunes oreilles , Qui remplissait d'émoi nos songes et nos veilles , Un nom : Napoléon-le-Grand !
Et lorsque nous voulions aller avec la France , Dans un élan d'amour et de reconnaissance , Poser sur son tombeau des fleurs et des regrets , Une insolente voix venait crier : « Arrière ! » Entre sa tombe et vous s'élève une barrière : » Il est prisonnier des Anglais! »
Que de fois , à ces mots , étourdis par la rage , Nos cœurs ont frissonné de honte et de courage. Lui captif, dans l'exil.... 0 douleur! ô remord! * Mais pourquoi resserrer les anneaux de sa chaîne? Pourquoi des fers sur lui ? Bourreaux de Sainte-Hélène, Ne tremblez plus; il est bien mort....
Enfin , songeant encore à sa grandeur passée , La France a voulu voir cette honte effacée ; Appuyant une main sur son épée en deuil , Elle vint dire un jour à la pâle Angleterre : « Je ne veux plus qu'il dorme exilé sur la terre, » Je veux reprendre son cercueil. »
L'Anglais a bien flairé la tombe du grand homme , Craignant de voir encor le terrible fantôme A ces chants de retour glorieux se dresser ; Puis l'Anglais regarda la France , sa rivale , Debout, le glaive en main , l'œil en feu, le front pâle : Il n'osa point lui refuser....
Déjà sous notre ciel le voilà qui s'avance , Fendant les flots pressés d'une foule en silence ; Napoléon revient , le voici parmi nous ;
A genoux , ô France ! à genoux !
Le voici celui dont nos pères
Chantaient près de notre berceau
Le nom , la gloire et les misères !
Le voici de retour... et nos mains seront fières De toucher son épée et son mâle tombeau. Son tombeau ! . . . Dieu ! ce mot a glacé notre joie , C'est un cercueil muet que l'Anglais nous renvoie. Dérision ! O temps , ô sort , qu'en as-tu fait? Qu'as-tu fait du lion qui, dressant sa crinière, D'un seul bond, d'un seul cri troublait l'Europe entière, Fascinant du regard les rois qu'il renversait? Qu'as-tu fait , sort cruel , de cette grande armée Qui suivait le héros à travers fleuve et mont , Se nourrissant de gloire et couronnant au front
La France qu'il a tant aimée î Et nous rêvions , hélas ! de revoir le géant Comme le peint l'histoire , heureux et triomphant Avec ses aîles d'aigle et planant dans l'espace ,
Lorsque tout un peuple guerrier,
Volant à l'envi sur sa trace , Offrait aux ennemis sa poitrine d'acier. Courbons-nous et pleurons. Les cendres du martyre ,
Des généraux à cheveux gris ,
Cent grenadiers , pauvres débris , Voilà Napoléon , ses soldats et l'Empire.
Pour les grands de la terre , ô sublime leçon \
Cette multitude empressée
Qu'agite une seule pensée De piété , d'amour et de sainte union ; Quels que soient leur parti, leur esprit, leurs bannières,.
Ils sont tous Français et tous frères
Près du char de Napoléon , Parce que la grandeur est toujours adorée Et que son étendard n'est pas une livrée ; Si le peuple est parfois oublieux , inconstant , Souverains, il ne sait être ingrat qu'un instant. Bien des fois a rugi le lion populaire , Bien des fois a tonné son aveugle colère , Depuis qu'Henri-le-Grand dormant dans le cercueil Fut arrosé des pleurs de notre France en deuil ;
Mais son immortelle statue, Aux révolutions pour jamais survivant , Dans le sein de Paris s'élève fièrement ; La France de Juillet tous les jours le salue ,
Quoiqu'il ait un panache blanc !
Pourtant , Napoléon , dépouille ton suaire ; Sors , ô noble César , de ton lit funéraire ,
Tu peux te réveiller encor ; Tu peux faire vibrer ta foudre des batailles , Eclipsant rois , soldats , généraux et murailles
Au soleil de tes aigles d'or !
Tu régnerais encor sur l'Europe alarmée.... Et l'on ne dira pas que tu n'as plus d'armée :
Notre France nouvelle est là Qui , si tu ranimais la poudre de ton trône , Avec tes étendards , ton glaive et ta couronne ,
Crîrait : « Général , me voilà ! »
Parmi ces jeunes gens sans épée et sans gloire , Portant habit serré , barbe et moustache noire r
Tu trouverais de bons guerriers , Fils de tes vieux soldats et pétris de leur cendre , Qui tous diraient au feu : Nous mourons sans nous rendre!
Comme avaient dit tes grenadiers.
Tu le vois : la patrie est grande et belle encore , Et peut recommencer une seconde aurore
D'enthousiasme et de splendeur.
Tu l'entends! tu l'entends !... Il est des voix fidèles Qui redisent encor nos hymnes immortelles
Au cri de vive l'Empereur !
Et devant le cercueil qui marche aux Invalides , Ils ont crié : « Salut , aigle des Pyramides ! » Salut , fameux vainqueur d'Austerlitz et d'Eylau ! » Mais ils n'ont point songé qu'au fond de la Russie Il dut fuir de Moscou le funèbre incendie Qui lui préparait Waterloo.
La guerre ! clamez-vous ; peuple ! tu veux des armes; La guerre ! Allons, du sang, des lauriers et des larmes. La guerre ! Pourquoi donc et que viens-tu chercher ? La gloire? — Eclair , néant! — Ton héros , ton génie A râlé dans l'exil une lente agonie , Puis il est mort sur un rocher.