‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 6 sur 143 · SUR LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

SUR LA MONTAGNE

Eh bien î voyons ici tout l'univers en face : Oui, du haut de ces monts interrogeons l'espace; Que mon âme , brûlant d'une pieuse ardeur , Rejette le fardeau des misères humaines , Et de l'immensité, dont j'aperçois les plaines , Sonde la profondeur.

Assez de fois ma lyre en de vaines paroles ,

A murmuré l'écho de poèmes frivoles ;

Ne chantons plus l'amour, les beaux soirs , les zéphirs

Le poète n'est pas le courtisan des femmes : \

Jl doit , plein de nouvelles flammes , Quitter la douce Omphale et les vagues soupirs.

Il faut savoir enfin le mot de l'existence , Et peser ce que vaut notre humaine espérance , Et chercher Dieu que voile un pli de l'univers : Il faut d'un œil hardi contempler la nature , Etudier le monde, et sa grande structure , Et ses agents divers !

Du sommet de ces monts je plane. . . et sur ma tète Le ciel courbe la voûte où mon regard s'arrête; En bas sont dispersés les champs dorés d'épis ; En cercle sont rangés les clochers et les villes ,

Les jardins , les moissons fertiles , Et les jeunes forêts au murmurant tapis.

0 monde ! ô nature l ô merveilles !

Je vois luire de toutes parts Des feux , des clartés sans pareilles Qui m'éblouissent les regards :

Est-ce l'Eden qui se révèle Avec une grâce nouvelle Aux yeux d'un mortel ébahi ?...

Vais-je encor sur ces hautes cimes Entendre les foudres sublimes , Les oracles de Sinaï ?. . .

Arrière la rumeur funeste D'un monde anxieux et jaloux :

Son murmure que je déteste Ici ne vient pas jusqu'à vous.

Tfe puis donc , seul avec moi-même * Franchir la montagne que j'aime Et m'y promener en rêvant ; J'y puis nourrir mon âme altière , Et peut-être apporter ma pierre A l'édifice du savant.

Quel spectacle ! la mer de sa voix éternelle Chante pour Jehova son ode solennelle ; Partout c'est la splendeur et la fécondité ; Mais là bas... dans ce coin blanchi par la poussière Je vois surgir les croix d'un pâle cimetière Par les morts habité.

Oh ! le flot remuant de mes folles pensées Roule comme la mer aux vagues hérissées ; Le doute fait pâlir mon lumineux espoir ;

Pourquoi ce lieu funèbre au milieu de la vie ?...

Quand palpite une âme ravie , Images du trépas ! pourquoi vous faire voir?

N'es-tu , champ du sommeil , que l'aspect véritable , Le suprême destin , la leçon redoutable Que la loi du Très-Haut retraça sur mes pas ? Dois-je toujours savoir qu'au centre de ce monde , Quand l'immortalité m'environne et m'inonde , J'appartiens au trépas ?...

Par ces mornes accords dois-je finir mon rêve?... Je vous entends , longs flots qui blanchissez la grève , Je t'aperçois, rocher par les ans respecté ; 0 nature... les jours ne peuvent te détruire ,

Quand l'homme , traînant son martyre , Voit par un cercle étroit son âge limité I...

Ainsi l'ont proclamé les livres de nos pères Qui furent comme nous des rêveurs éphémères : Nous savons qu'en leurs jours c'était comme à présent : Un soleil non moins chaud torréfiait la plaine , • La nature riait , quand l'existence humaine Avait des pleurs de sang.

Les siècles ont roulé sur les siècles sans cesse , Et toujours l'univers a sa part de richesse ; Les saisons et les jours n'ont point changé de lois : Les sillons ont jauni par les mêmes cultures ,

La terre a les mêmes parures Que la main du Seigneur lui donnait autrefois.

Et l'homme... l'homme seul, ridicule pygmée, Ne peut franchir d'un bond la carrière fermée; Lorsqu'il marche aux confins d'un siècle, il doit périr; Il se fait des honneurs , des trônes , de la gloire ; Mais lequel des hochets qui brille en son histoire L'empêcha de mourir?

Eh quoi ! tu ne meurs pas, ô monde ! et je succombe ; La main qui te soutient me guide vers la tombe , Par un sol rocailleux mes pieds seront meurtris : Monde ! Dieu t'alimente , alors qu'il me condamne:

L'orgueil humain qui se pavane t Squelette au manteau d'or , n'est demain qu'un débris.

Pourtant, s'il l'eût voulu , Dieu m'eut fait séculaire , Et si je n'étais pas l'enfant de sa colère , J'aurais eu la vigueur et l'âge du rocher ; Par quelles tristes lois suis-je cendre et ruine , Lorsqu'un rayon sacré de l'essence divine . Sur moi vint s'épancher ?. . .

Hélas ! j'ai cru grandir , en franchissant les routes D'un mont majestueux ; en contemplant les voûtes Qui sont du firmament l'édifice et l'autel , J'ai voulu m'élever. .. et , pendant mon extase

La divine splendeur m'écrase !

Je suis auprès des cieux plus humble et plus mortel»

Mais voici qu'à pas lents le soir, couvert de voiles, S'avance en promenant son cortège d'étoiles. Je me dis : ces flambeaux allumés dans les airs , Suspendus à l'arceau de ces voûtes profondes , Sont des globes roulants , des millions de mondes Aux scintillants éclairs.

J'ai cru la terre immense... et, dans le grand ouvrage , Le globe des humains n'est qu'un simple rouage , Imperceptible point dans le firmament bleu ; Ce n'est qu'un frêle atome égaré dans l'espace ,

Un grain de sable qui s'efface , Et que pousse , en jouant , le souffle de mon Dieu (

Mille globes sont là peuplés , errants , sans nombres ; Eclairés par le jour, s'allumant pour les ombres , Ils attestent le bras d'un pouvoir protecteur.

L'ensemble radieux de la vaste harmonie N'a pour se conserver , qu'un unique génie , Un Roi... le créateur !

Oh 1 cessons de penser , et quittons la montagne. Lorsqu'on plane dans l'air, le vertige vous gagne. Dieu défend aux humains d'approfondir ses lois ; Ce n'est pas aujourd'hui que je les puis connaître.

Seul, Moïse a pu voir son maître , S'armer de son tonnerre et parler par sa voix.

Mais , quand je me retrouve au milieu de la ville , Je veux , je veux crier à la foule servile : « Pourquoi remuez-vous , amas d'ambitieux ? » Vous baissez les regards l vous cherchez dans le sable » Quelque débris d'honneur à l'éclat périssable : » Debout ! voyez les cieux \

» Quoi ! vous vous disputez la brillante poussière » Qui décore un seul jour votre faiblesse altière? » En rampant sur le sol, vous vous appelez grands ; » Mais quelle est votre vie? un court moment de fièvre,

» Et vous corrodez votre lèvre » En y portant le suc de poisons dévorants.

» Expliquez , comprenez la structure et l'essence » De ce qu'a fait éclore une sagesse immense , » Ou sous votre ignorance , hommes , sachez plier ! » Mais dans le vil blasphème où votre orgueil se plonge, » Ne connaissant pas Dieu , vous l'appelez mensonge , » Vous osez le nier.

» La foudre va gronder ! Tremblez, peuples rebelles, » N'encensez plus Baal , ô races infidèles ; » Nebrûiez plus d'encens aux idoles d'un jour; » Méditez et priez sur les monts , sur les rives :

» Veillez ! . . . . — Au jardin des Olives , » Jésus l'a commandé dans son pieux amour. »

Hélas ! en vain je parle à la foule qui passe, En redisant les chants que j'ai lus dans l'espace Un murmure confus a dominé ma voix ; En vain j'ai ressaisi la lyre des prophètes Et hégayé ces mots que de puissants poètes Modulaient autrefois.

On ne sait plus ouïr ces chants pleins d'énergie , Qu'étouffent les amours et les cris de l'orgie ; On dresse le festin sur l'angle d'un tombeau, Jusqu'à ce qu'on arrive à ce moment terrible

Où la main d'un ange invisible Des fils de Balthazar éteindra le flambeau,

Et moi-même, perdu dans la foule oublieuse , Livrant aux vents légers mon âme insoucieuse , Jouet de l'inconstance ou de riants démons , Trop vite j'oublîrai les traces fugitives De mes rêves éclos près des vagues plaintives Sur la cîmedes monts.

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