‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 7 sur 143 · LE POÈTE ET LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

LE POÈTE ET LA JEUNE FILLE

LA JEUNE FILLE

Tu veux mourir, jeune homme, et tu n'as que vingt ans; Parce qu'un jour ton front plia sous les autans , Et que la sourde voix d'une courte tempête Comme un sinistre bruit a vibré sur ta tête. Tu veux mourir; déjà , pour te percer le sein , Tu saisis avec rage un poignard assassin , Et pour trouver le mot dit mystère suprême, Tu vas finir tes jours par un lâche blasphème»

Arrête: près de fuir , n'entends-tu, plus ces voix , Qui dans ton jeune cœur murmuraient autrefois ? Ces mots mystérieux qui bercent l'existence, Ne te parlent-ils plus d'avenir, d'espérance? Quel orage a passé sur tes illusions , Pour que ton beau soleil ait perdu ses rayons?

LE POÈTE

Ciel ! quelle douce voix a rafraîchi mon âme

Que la fièvre brûlait? Parle encor , jeune femme.

Alors je suis heureux , et je ne pense pas

A trouver lâchement l'asile du trépas !

Parle, mon bon génie. — Oh ! non, tais-toi. Sans doute,

Le sort que j'ai maudit t'envoya sur ma route,

Pour tromper mes douleurs avec un fol espoir

Qui s'évanouira comme une ombre du soir.

L'avenir ! l'espérance ! encore ces chimères :

Non , non ! j'ai tant vicié d'infortunes amères,

Tant souffert du destin la froide inimitié,

Que je ne crois à rien . pas même à ta pitié,

LA JEUNE FILLE

Poète , n'as-tu plus une âme harmonieuse

Où chante mollement l'espérance oublieuse ?

Hier, je m'en souviens, ton luth avait des sons

Doux comme une eau qui pleure , et comme les chansons

Des oiseaux printaniers... Et je t'avais cru l'ange

Qui verse à l'Eternel la sublime louange.

Tu parlais de bonheur , d'extases et d'amour.

Aujourd'hui , tu veux fuir ce terrestre séjour

Comme un séjour ingrat , désert, et sans sourire.

Qu'as-tu fait de ton cœur, qu'as-tu fait de ta lyre 1

Tu souffres, ton soleil est obscur , mais demain

Un nouvel horizon dorera ton chemin !

La tempête n'a pas de rigueurs éternelles ,

Sur toi la poésie étendra ses deux ailes ;

Tu veux mourir; mourir! Sais-tu si pour toujours

L'Éternel a voilé l'azur de tes beaux jours, Et s'il n'est pas aux cieux une étoile inconnue Qui t'illuminera , dès que va finir la nue?

LE POÈTE

J'ai chanté, j'ai chanté; car je sentais en moi

Un écho d'harmonie , une céleste foi.

L'aurore éblouissante inondait ma paupière ,

Et je brûlais à Dieu l'encens de ma prière !

Tout me disait bonheur ; mais ce destin vermeil

N'était que l'horizon d'une heure de sommeil,

Et bientôt s'envola l'essaim de mes fantômes.

Bientôt, triste réveil !... j'ouïs la voix des hommes

Qui raillaient mes concerts; les méchants n'ont-ils plus

Qu'un égoïsme froid, des désirs corrompus?

N'ont-ils rien dans le cœur?... La jeunesse outragée,

Par leurs honteux dédains vite découragée ,

Se fane et s'étiole ainsi qu'un arbre vert

Qui meurt au premier vent d'un rigoureux hiver.

— Et celle que j'aimais plus que ma jeune lyre , J'aurais donné mon sang rien que pour son sourire ; Cette femme... j'allais vers elle avec des chants , Mélodieux soupirs que je croyais touchants !

Elle ne comprit pas , digne fille du monde ,

Le désir qui brûlait ma parole profonde ;

« Poète , me dit-elle , ah ! cesse ton accord ,

» Pour posséder mon cœur il faut avoir de l'or.,.

» Il me faut des bijoux , rayonnante parure ,

» Dont tu viendras orner ma noire chevelure.

» Ma compagne est trop fière , et je veux l'effacer :

» Pour chaque diamant, je te donne un baiser !... »

— Oui , ce fut sa réponse; et moi , glacé dans l'âme, Avec tendresse encor regardant cette femme,

Je lui parlais d'amour avec des mots bien doux... Mais l'amour est trop pauvre et n'a pas de bijoux ! Depuis , je ne crois plus aux femmes ! C'est étrange! Avoir un cœur si dur sous une forme d'ange !

Raillé par les mortels , je devins froid comme eux.

Sans amour , sans espoir, je suis bien malheureux..,

Sur moi pèsent toujours de mornes rêveries ;

Les roses que j'aimais se sont toutes flétries,

Et je dis , en voyant l'asile, du repos :

Oh ! l'homme ne dort bien qu'au milieu des tombeaux.

LA JEUNE FILLE

Pauvre âme de poète , âme crucifiée ,

Aux terrestres douleurs par le destin liée ,

Tu subis les affronts d'une trop dure loi.

Va , je sais te comprendre , et je pleure avec toi ;#

Oui , je pleure avec toi les souffrances secrètes

Qui rongent la pensée et brisent les poètes.

Mais la femme n'est point toujours vile et sans cœur %

Elle n'a point toujours l'air cruel et moqueur ;

La femme est un reflet de sainte poésie ;

Et son amour parfois recueille l'ambroisie

Que répand à longs flots un accord enflammé.

Pour la voix de ce luth tu pourras être aimé.

Chante encor l'Eternel ! Reprends ta lyre sainte ,

Ou le ciel maudira ton éternelle plainte ,

Ou tu seras déchu... *Toi pleurer, toi gémir,

C'est lâche 1 — Souviens-toi, pour apprendre à souffrir,

Que Jésus a porté sa croix jusqu'au calvaire

Sans qu'il laissât tomber une parole amère.

LE POÈTE

Tais-toi : je suis maudit par Dieu ! Souvent , vois-tu , Je voulais réveiller mon esprit abattu ; Et, sourd aux grincements des hurlantes tempêtes , J'enivrais ma pensée au milieu de leurs fêtes... Lorsqu'en moi bouillonnait la fièvre des désirs , Délirant, j'essayais des vulgaires plaisirs. Bien souvent dans ma coupe a fermenté l'écume De ce vin généreux qui pétille et qui fume ; Ken souvent , vers le soir , mon amour dépravé

À cherché des Lais qui couvrent le pavé !

Espérant endormir mes saignantes blessures,

J'achetai, pauvre fou, des caresses impures.

Mais le feu de l'orgie est un affreux poison

Qui mine sourdement le cœur et la raison ,

Et je souffrais toujours !... L'instinct de poésie

Que'je tenais captif brûlait mon sang, ma vie;

Des images de femme , infernales beautés ,

Tourmentaient mon sommeil d'amères voluptés.

Et je souffrais toujours!... Las enfin de mes chaînes,

Lié par un réseau d'infortunes humaines ,

Mon esprit torturé s'indigne ; et vers le ciel

Je lève avec fureur un regard plein de fiel ;

Ce regard résuma toute ma peine entière ,

Puis je fis un blasphème au lieu d'une prière :

« Mon néant! mon néant! criai-je à Dieu, rends-moi

» Le néant , ie sommeil. Non , tu n'es pas mon roi ,

» Tu n'as point de bonté, de grandeur, de justice !'

» Je vis pour amuser ton aveugle caprice.

)> Je vis ; est-ce là vivre ? Oh ! mieux cent fois mourir.

» Et de quel droit, Seigneur , me fais-tu donc souffrir?

» C'est là ton équité ! . . . Lorsque tu me fis naître ,

» Dis-moi, père cruel, t'ai-je demandé l'être?

» N'ai-je donc pas souffert assez pour ton bonheur ?

» Je suis vaincu ; justice ! Il faut à ma douleur

» Le sommeil du néant... Fais vivre cette foule

» Que tu pousses du pied comme l'onde qui roule...

» Les hommes sont contents , parce qu'ils ont de l'air,

» Et qu'ils boivent leur vie en un calice amer. . .

» Moi ! ... je voulais , Seigneur , un rayon de ta vie !

» Mais traîner sur la terre une âme endolorie ,

» Sans foi, sans avenir , sans espoir , sans amours ;

» Mais disputer au temps les lambeaux de ses jours ,

» River son énergie à des œuvres glacées ,

î> Jusqu'à ce que la force et l'âme soient usées ;

» Pleurer , prier , gémir... et pendant soixante ans

» Voir minute à minute effeuiller son printemps ,

» Pour aller se heurter enfin contre une tombe. . .

» Voilà ce qu'ils font tous. Seigneur Dieu ! je succombe,

» Et je veux mon néant... Vivez, mortels, adieu;

» Vivez , je vais sonder la justice de Dieu. »

' — • Tu frémis , jeune fille , en voyant mon délire ;

Ainsi , quand il se brise , un luth toujours soupire !

C'était mon dernier cri ; quand tu vins par hasard

Dans mes fiévreuses mains arrêter le poignard»

Je ne t'écoute point, mon beau fantôme , arrière!

Va porter loin d'ici ta mielleuse prière ,

Je vais interroger le calme du trépas.

Et tous ces vains discours ne me séduiront pas.

LA JEUNE FILLE

Meurs donc , blasphémateur , puisque ta bouche impie

Exhale les venins d'une sombre furie ,

Puisqu'en ton désespoir tu pouvais oublier

Que Dieu ne maudit pas ceux qui savent prier.

Meurs... et n'espère plus la voix consolatrice

Que tu cherchas partout même au milieu du vice.

Il n'est plus en ton sein ni fibre ni remords...

Frappe ; ce qu'il tè faut , c'#t le séjour des morts.

Tu ne veux plus d'amour ! mais avant je te donne

Mon secret virginal... et que Dieu me pardonne!

Tu me croiras peut-être ; et dans ton dernier chant ,

Tu n'auras plus, ami , le râle du méchant.

Poète , quand ta lyre encore belle et dorée

Modulait en chansons la parole adorée ,

Une femme écoutait dans son pieux bonheur

Cette jeune harmonie et ce luth plein d'ardeur ;

Et , par tes mots divins tendrement caressée ,

Elle unissait à toi sa timide pensée.

Une femme en silence aspirait tes concerts ,

Elle aimait à sentir bouillonner en tes vers

Le fougueux battement de tes jeunes artères.

C'est que la poésie est riche de mystères.

Pour nous , la poésie est une autre Ariel

Qui caresse nos fronts et nous montre le ciel. Puis, tu ne chantas plus , jeune homme ; les orgies Eclairèrent tes soirs de leurs flammes rougies. Ivre , tu poursuivis le plaisir en tous lieux , . Hélas ! et te croyant abandonné des cieux , Tu voulus de la vie enfin rompre la trame. Alors un cœur saignait, un pauvre cœur de femme. Tu détournes la tête... et tu ne comprends pas Quelle fatalité me pousse sur tes pas.

Si tu vis , je vivrai ; si tu meurs , ma paupière Pour la dernière fois se ferme à la lumière. Souvent avec sanglots je me disais: Pourquoi Le poète souffrant ne vient-il près de moi?

LE POÈTE

Tu m'aimes ! Toi m'aimer ! Non, non, c'est un beau songe; Ce mot consolateur est sans doute un mensonge... Pourtant tu ne mens pas ; tu ne dois pas mentir. Trouverai-je en ma vie assez de repentir?... Tu ne mens pas... 4a voix est trop douce et trop pure , Trop naïf est l'accent que ta bouche murmure; — Et j'allais repousser ce miel pour mes douleurs ! Pardonne : j'étais fou... Coulez, coulez, mes pleurs. Loin de moi ce poignard ; loin de moi ces blasphèmes. Je veux vivre , et je veux aimer Dieu... car tu m'aimes î Tu m'aimes ! Pour toi seule encor j'aurai des sons Beaux comme tes soupirs , et comme les chansons De ma joyeuse enfance. Oh ! tu peux , bien-aimée , Tu peux entendre encor ma parole embaumée... Viens ! nous allons goûter loin des hommes jaloux Le repos le plus pur , les plaisirs les plus doux. . . Viens ! béni soit le sort qui sur tes pas m'envoie ; Nous allons être à deux tout un monde de joie ; Tu seras mon beau ciel , mon horizon , mes fleurs , Et tout ce que j'aimais!... Coulez, coulez, mes pleurs..* J'ai retrouvé l'espoir, l'avenir... Et ma vie Pourra donc s'embellir dans les bras d'une amie...

Loin d'un monde cruel qui m'abreuvait d'affront,

Je vais pouvoir dormir , ton baiser sur mon front.

Sur ton sein palpitant je coucherai ma tête :

Là je ne craindrai plus ni périls , ni tempête ;

Je chanterai pour toi , ma belle... Et tous les soirs ,

Tes mains s'enlaceront dans mes longs cheveux noirs;

Lors je frissonnerai sous ta noble caresse,

Je boirai sur ta lèvre une féconde ivresse...

Et chaque lendemain , plus heureux et plus fort ,

Mon luth te bercera d'un plus suave accord.

■ — Seigneur , par vos bontés la grâce est arrivée :

C'est avec son amour que mon âme est sauvée.

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