DE BARTHÉLÉMY
Mars 1845.
Ils t'ont, prostituée, ô sainte poésie !
Les fougueux écrivains qui souvent t'ont choisie
Pour servir de complice aux vaines passions
Qu'ils appellent bien haut des inspirations;
Ils t'ont prostituée , hélas!... les satiriques
Dont la muse s'anime aux luttes politiques,
Et veut faire plier le rythme harmonieux
A tout ce que leur voix a jeté d'odieux!...
Ces poètes de fiel et d'injustice amère
Sont des enfants ingrats qui trahissent leur mère ;
Et s'ils passent un jour à l'immortalité,
Leurs noms seront flétris par la postérité.
Oui, flétris!!... — Car le peuple, alors, beau de lumières,
Saura comprendre enfin ces clameurs rancunières
Dont se gonflent les vers de nos Barthélemys !...
Le peuple verra bien quels sont ses faux amis ! . . .
En attendant ce jour , les poètes farouches ,
Pour insulter plus fort , empruntent mille bouches....
Du milieu de Paris le premier cri jeté
Par l'écho de province est partout répété ;
(1) En 1845 , le poète Barthélémy publiait périodiquement dans le journal le Siècle des satires politiques très-acerbes. Ces satires ont inspiré à l'auteur ces vers,que nous publions dans se; œuvres complètes et qui ont emprunté des événements un grand intérêt historique.
Barthélémy s'épanche en longs flots d'amertume.... Et , docile à sa voix , toute la presse écume. On en trouve beaucoup de ces nobles journaux , Heureux de copier des outrages nouveaux ; On en voit par milliers de ces Brutus austères , Fiers de jeter le gant à tous les ministères , Parce qu'ils savent bien, quoi qu'il puisse arriver , Qu'on ne s'abaisse pas jusqu'à le relever ! Ils s'en vont hautement , sur la foi de leur maîlre , Accuser le pouvoir d'être vil , lâche et traître ; Ils gravent dans leurs vers les noms des députes Qui rejettent au loin leurs folles libertés ; Les listes des proscrits inondent leurs colonnes , De Fanathèmeaux uns , pour d'autres les couronnes! — A bas le trône! à bas le ministère! à bas 11.... — Tout cela ferait peur y si Dieu ne veillait pas. Quoi ! c'est Barthélémy , le chantre de l'Empire (1) , Qui pour de tels accents fait résonner sa lyre ; C'est lui qui ne craint pas de façonner en vers Les discours furieux des Billaults et des Thiers Dont l'impuissant orgueil s'échauffe et se récrie Pour monter au pouvoir et duper la patrie ! Oui , lui , Barthélémy , leur sert de piédestal. . . . Il sert de porte-voix à tout ce carnaval..,. Il signe de son nom ces injures stupides
Qu'en d'autres jours la France appelait parricides
Grand Dieu! n'a-t-il pas vu surgir à cette voix L'ombre de l'Empereur qu'il chantait autrefois? Cette ombre qui lui dit dans sa juste colère : « Poète de Billault! lu n'es plus mon Homère.... » Va , va leur demander un éternel renom , » Puisqu'il ne suffît pas de célébrer mon nom !; »
Et l'ombre disparaît ! .. . — Puis viennent par nuées
(1) Barthélémy est l'auteur d'un poème intitulé : Napoléon en Egypte.
Ces petits Apollons , les chantres des huées ,
Tous ces poètereaux que les républicains
Offrent , dans la province , aux modernes Tarquins . . .7
Ceux-là prônent du moins les satires nouvelles ,
Aux vers parisiens ils joignent leurs libelles....
On les entend crier dans un touchant accord :
« Vive Barthélémy... car il insulte fort !! »
Oh! le triomphe heureux , les sublimes louanges !
Barthélémy , sois fier !.. . ce sont là tes phalanges ,
Tes disciples aimés dont les vers glorieux
Sont plus grands que les tiens... car ils outragent mieux
Comme toi de Pritchard détestant le manège ,
Ils veulent désormais te servir de cortège....
Ces élèves chéris te consoleront bien
Si l'Empereur , au ciel , t'a renié pour sien !
Sois fier , Barthélémy , de tes jeunes armées!...
— Non ! regarde plutôt en pitié ces Pygmées
Qui , te prenant pour guide , espèrent que leurs cris ,
En se mêlant aux tiens , iront jusqu'à Paris....
Regarde ! ils font pitié tous ces pâles athlètes
Qui, malgré leurs vers faux, s'intitulent poètes,
Et , boiteux écrivains , rimant tant bien que mal ,
Blâment ce que la France a de grand , de loyal....
Regarde 1 ces héros se couvrent le visage Pour insulter les gens avec plus de courage ; Ils frappent , sans trembler , les titres et le rang : Mais ils sont bien cachés sous le nom du gérant ! On les entend de loin chanter la Marseillaise , Lorsqu'une bonne paix met tout le monde à l'aise.... C'est bien '.—Que feraient-ils, ces bardes valeureux , Si notre France, un jour, en comptant trop sur eux , Lançait à l'univers son gage de bataille?... — Iraient-ils affronter la guerre et la mitraille ?... Les verrait-on remplir le cadre des soldats ? Pourraient-ils renverser l'ennemi sous leurs pas? Ah ! dans ces jours de sang , nous croyons qu'un grand nombre
De noms si bien cachés demeureraient dans l'ombre : Ils ont peur du soleil qui brille dans l'azur , Ils trembleraient plus fort si l'air était obscur. Quand gronde le canon , ces gens de fière race Savent qu'il est malsain d'avoir la poudre en face; Ils craignent qu'un fusil soit trop lourd pour des mains Qui tenaient le bureau chez les républicains.... Eux! braver ce volcan de poudre et de bitume?... C'est bon pour des manants ! — Leur arme, c'est la plume !
Sont-ils dignes de toi , Barthélémy , ces gens
Qui se disent chez nous tes amis , tes agens ?
Est-ce bien noble à toi de marcher dans leur route?...
Ta muse des beaux jours s'est indignée!...— Ecoute
Le passé qui s'éveille et te rappelle à lui....
Sois digne d'autrefois! sois digne de celui
Que tu chantais naguère avec tant de génie 1
Va I laisse aux rimailleurs cette monomanie
De l'outrage insensé ! . . .—^Laisse-leur l'étendard
De la guerre à tout prix , de l'injure Pritchard.,..
Eh! ce titre royal qui les rend si moroses
Sert de texte à leurs vers , à défaut d'autres choses ;
Les dupes sont ceux-là qui hurlent avec eux !.. .
— Barthélémy ! crois-en ton passé plus heureux ;
Qu'un généreux élan te revienne en mémoire....
P^ougis de tels exploits , et retourne à ta gloire !