LES JOURNÉES DE JUIN
C'était vrai ! ! — Sous le sol de noire capitale Bouillonnait sourdement une lave fatale , Un noir volcan d'enfer ;
Et dans son antre affreux l'antique barbarie Minait depuis longtemps notre belle patrie De ses ongles de fer.
D'où venaient-ils ces gens , lâches rêveurs de crimes , Qui voulaient pour régner un trône de victimes ,
Un palais de douleurs ; Ces gens qui ne humaient que du sang pour breuvage , Et levaient sur Paris l'étendard du pillage
Aux sinistres couleurs?
Ils agitent dans l'air leur fratricide épée , Us traînent en hurlant une masse trompée
Qui roule sur leurs pas ; Au cœur des plébéiens ils soufflent la colère ; L'or qu'on répand à flots au seuil de la misère
Leur a fait des soldats !
Le signal est donné. — Paris tremble. — Le monde Gémit , et sent au loin la secousse profonde
De Satan révolté ; Oui ! Satan contre Dieu gronde et devient rebelle , Le monstre veut encor frapper l'œuvre immortelle
De la Société.
La France des combats est la sanglante arène ; Déjà de toutes parts la rage se déchaîne
Et peuple les tombeaux ; L'homme sent sous ses pieds la flamme du cratère , Et notre France , hélas ! . . . la reine de la terre ,
S'arrache par lambeaux.
Pendant plus de trois jours , les enfants et les femmes Se plongent avec eux dans ces fureurs infâmes ,
Sans pudeur, sans remords ; Aux captifs désarmés ils jettent leur injure , Et leurs-coups furieux , profanant la nalure ,
N'épargnent pas les morts !
Pendant plus de trois jours !!! Dans un sanglant déliré Avec ses propres mains la France se déchire ,
Dieu paraît impuissant :
De morts et de mourants la capitale est pleine , Le fer brille partout , le feu gronde... et la Seine
Roule des flots de sang !
Hélas! pendant ces jours de désespoir étrange , Il semblait que la terre eût perdu son bon ange ,
L'éternelle Raison. Mais Dieu veillait ! Sa main qui châtie et pardonne, Ainsi de temps eh temps nous foudroie et nous donne
Quelque grande leçon.
Dieu l'ordonne : à sa voix s'arrête le carnage ; Il courbe sous sa loi cette foule sauvage
Qui se croit un géant.
A son geste vainqueur , la horde famélique , Qui mordait au berceau la jeune République ,
Rentre dans le néant !
Aux mains de nos soldats l'Eternel met son glaive , Et la France , sortant d'un exécrable rêve ,
Ouvre ses yeux hagards :
Sur les débris en feu plane la Destinée ; Dans une mer de sang la Discorde enchaînée
Vient frapper nos regards 1
Ils sont vaincus ! —Chantons notre grande victoire, Que le cri du bonheur s'unisse aux cris de gloire ,
Puis courons adorer Le Dieu saint , le Dieu fort qui veillait sur nos têtes. Amis ! des chants, des fleurs, de l'encens et des fêtes. . . .
Mais il nous faut pleurer!
Après ces jours affreux , ces terribles batailles , Il faut suivre en pleurant de longues funérailles ; Et quand nos rangs vainqueurs
S'exaltent bruyamment et sont pleins d'allégresse , Que de veuves en deuil , que d'enfants en détresse Sentent briser leurs cœurs !
Au foyer paternel la place reste vide ;
Là c'est un fils qui tombe , un héros intrépide ,
De vivre insoucieux , C'est un beau fiancé qui , sentant fuir son âme , Redisait en mourant le doux nom d'une femme ,
Et s'envolait aux cieux !
C'est un vieux général , respecté par les balles , Vieux héros couronné de palmes triomphales ,
Blanchi dans les combats.
Sur notre sol impie il finit sa carrière , Et le soleil de France a caché sa lumière
En voyant ce trépas.
Négrier ! Négrier ! nous chanterons encore , Nous pleurerons ce nom que notre France honore ,
Que craignait l'étranger.
Honte à ces malheureux qui boivent tant de larmes ! Pourquoi sont-ils vaincus? Qu'ils reprennent leurs armes,
Nous courrons te venger I
Puis , là-bas , c'est encore un martyr, c'est un prêtre • De ce monde maudit il vient de disparaître
Avec un tendre adieu.
Pareil à la victime au jour du sacrifice , Il offrit humblement sa vie et son supplice
En holocauste à Dieu.
Monseigneur de Paris ! votre sainte mémoire Comme un grand souvenir apparaît dans l'histoire,
Se grave sur l'airain ; Rejoignez des martyrs les troupes éternelles , Et que votre nom vive , abrité sous les aï les
Du peuple souverain !
0 sainte Liberté ! Fraternité sublime !
Que loin de notre sol vos lois chassent du crime
Les instincts odieux !
Après avoir payé cette dette suprême , La jeune République a reçu son baptême
Terrible et glorieux !
Gloire à ceux qui sont morts ! Gloire à ceux qui survivent ! Que vers tous ces héros les chants du peuple arrivent,
Concert retentissant !
Soldats et citoyens , vieille et nouvelle armée , Vous avez racheté la France bien-aimée
Au prix de votre sang!