LES DÉMAGOGUES
Août 1848.
Lorsque le géant populaire , Secouant tout-à-coup le joug des vieilles lois ,
Eut dans sa puissante colère
Brisé l'orgueil des derniers rois , On s'inclina devant cette victoire immense Qui d'un nouveau soleil illuminait la France ;
Puis l'on dit au peuple vainqueur :
« La royauté qui tombe est à jamais frappée ; » Peuple 1 laisse dormir ta formidable épée ,
» Laisse à présent parler ton cœur !
» Tes ennemis sont dans la poudre ; » Et tous ces rangs altiersde peureux courtisans » N'ont pas osé braver ta foudre » Qui vibrait ses feux menaçans.
» Peuple ! que maiutenant la clémence t'anime :
» Sors des débris royaux comme uu dieu magnanime ,
» Offre aux vaincus ta noble main ; )> Est-ce encore le temps des sanglantes misères ? » Non ; — dans tous les Français tu ne vois que des frères
» De la veille ou du lendemain. »
Alors , se couchant dans sa gloire , Ge peuple qui trônait dans la grande cité
Voulut léguer à notre histoire
Une ère de fraternité !
D'une foule tremblante il bannit les alarmes , Aux murs de sa chaumière il appendit ses ai mes ,
Content d'avoir brisé ses fers ; Et sans prendre une goutte au fleuve d'opulence , Il livra de nouveau sa rigide existence
En exemple à tout l'univers!
Mais , au milieu des simples fêtes Que la France donnait aux fils de Spartaeus ,
Quelle voix soufflait les tempêtes
Et criait : Malheur aux vaincus !
Quelle voix , réveillant les haines assoupies , Appelait les Français à des luttes impies ?
Quel génie au sombre regard Invoquait lâchement les horreurs d'un autre âge Et préparait au loin des scènes de carnage
Aux reflets du rouge étendard?. . .
C'étaient les fougueux démagogues Qui criaient à leur tour : « Peuple victorieux !
» Ces jours ne sont que les prologues
» De jours encor plus glorieux.
» Regarde autour de toi des ennemis sans nombre , » Contre ton grand triomphe ils conspirent dans l'ombre;
» Tous ces riches sont des voleurs ! ! » Qu'ils meurent î trop longtemps ils te firent envie ,
» Qu'ils meurent ! trop longtemps ils te prirent la vie , » En spéculant sur tes douleurs.
» Quoi ! disaient-ils, vous êtes maîtres, » 0 tristes parias ! — Et vous laissez encor
» Ces aristocrates , ces traîtres
» Se coucher sur leurs monceaux d'or?
» Qui vous arrête ?— Dieu , le droit ! — Choses sacrées » Qui furent trop longtemps des hommes vénérées ;
» Que votre foi soit le néant !
» Rugis , lion!... Rugis , victorieuse foule ; » Et , déjà lézardé , le vieux monde s'écroule
» Sous le pied hardi du géant ! »
Puis ces hommes à voix de flamme Rappelaient ces longs jours où l'ouvrier pensif
Souffrait la faim près de sa femme ,
Près de son enfant maladif ; Ils évoquaient ces temps de torture et de rage ; Et pour mieux aiguiser un barbare courage ,
Ils lui montraient dans le lointain Les mille voluptés de la richesse molle Baignant ses pieds lascifs aux flots d'or du Pactole ,
Sous le ciel de son beau destin.
Honte à cette démagogie Qui veut livrer le pauvre à son instinct fatal ,
Et raviver son énergie
Pour mieux le pousser vers le mal !
Maudits soient ces tribuns dont la voix ou la plume Roule avec chaque mot une sanglante écume!
Qu'ils tombent sous un bras puissant !
Liberté ! nous voulons ton règne évangélique ; Mais ces fils de Marat rêvent la République
Avec un cauchemar de sang !
Dans la doctrine sacrilège Que ces prêtres du mal s'en vont préconiser ,
La famille est un privilège ,
Un préjugé qu'il faut briser !
La pudeur de la femme... ils l'appellent chimère ; Ils veulent sans scrupule arracher une mère
A l'amour de ses fils tremblants !
Barbares ! la famille est une loi suprême , Songez-y : dans les bois la tigresse elle-même
Veut nourrir les fruits de ses flancs 1
Sur leurs fronts que le remords pèse : Leurs mains ont fait sonner de terribles trépas t
Ils ont semé quatre-vingt-treize ,
Ils ont récolté des combats.
Malheureux égarés qui suiviez leur bannière , Demandez à vos chefs , cohorte meurtrière ,
Les biens qu'ils vous avaient promis :
La mort , de toutes parts , étendit ses ravages, Et vous irez mourir sur de lointains rivages !
Remerciez bien vos amis !
Vous qu'un malheureux peuple écoute, Tribuns ! ne formez plus de hideux bataillons ,
N'assemblez plus sur votre route
De nouveaux soldats en haillons.
Il est beau d'assoupir les haines insensées Qui tournent le malheur vers de lâches pensées
Ou vers des rêves inconnus.
Que la fraternité comble notre espérance ! Unissons franchement les fils de l'opulence
A l'enfant du peuple aux bras nus.
Le peuple porte sa misère Avec bien des sueurs , mais avec dignité ;
Il sait contempler sans colère
La richesse et sa vanité.
Que meurent à jamais les discordes civiles , Ces démons qui soufflaient leurs flammes sur nos villes
Où gémissaient de longs soupirs !
Que l'antique vertu soit notre gardienne ! Et la paix revivra comme la foi chrétienne
Dans le sang des nouveaux martyrs.
Et vous, qu'on nomme heureux du monde, Dans vos palais brillants , vos salons parfumés ,
Ecoutez la plainte profonde
De tant de pauvres affamés !
A vous les gais festins , les vêtements de soie ! Mais sur l'humble maison répandez l'humble joie
Et la pure sérénité.
Souvenez-vous que Dieu mit les splendeurs mortelles Et cet or en dépôt dans vos mains fraternelles
Pour éprouver la charité !