‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 65 sur 143 · AUX POETES MODERNES · texte numérisé non relu

AUX POETES MODERNES

Septembre 1848.

Poètes, dormez- vous?... — Quelle brise glacée Enchaîne en vos esprits les flots de la pensée?... N'êtes-vous plus les fils de l'Immortalité? Notre belle patrie est-elle donc maudite?

Le poète l'habite , Mais il est froid de crainte et de stérilité !

Non , le chant cadencé qui s'exalte ou qui pleure Ne vient plus ennoblir la terrestre demeure Ni répandre l'oubli des humaines douleurs ; Ange de poésie ! ô sublime espérance !

Vole loin de la France, JL.es orages du peuple ont fait mourir tes fleurs !

Naguère les enfants des arts et du génie Modulaient sous nos cieux leur puissante harmonie Plus d'un nom bien-aimé s'inscrivait sur l'airain ; Le peuple tout-à-coup fait mugir ses tempêtes ,

Et la voix des poètes Meurt sous le vaste cri du bruyant souverain !

Lamartine , effeuillant son laurier poétique , Livre toute sa gloire à la mer politique : Du tigre populaire il veut être l'ami ! Hugo quitte sa muse à la voix de tonnerre

Pour discuter la guerre ; Némésis n'enfle plus le fier Barthélémy!

Sainte-Beuve , l'enfant de la tendre élégie , Ne sait plus écouter sa touchante énergie ; On n'entend plus Musset , le poète éclatant ; Ponsard , qui s'asseyait à la table des princes ,

S'endort dans les provinces , Ainsi qu'après la course un lion haletant.

Qu'importe le vulgaire et sa houle importune ! Rien ne doit arrêter votre illustre fortune : Le Dieu qui vous fit grands vous a tracé des lois. Le poète ici-bas , divin comme le prêtre ,

Au peuple parle en maître , De même qu'il parlait à la face des rois !

Quoi ! vous cherchez l'éclat des dignités humaines s Vous allez respirer l'atmosphère des haines , Cet air empoisonné des lâches courtisans 1 Chantez ! sans vous flétrir à ces brises impures,,

Et les races futures Sur vos tombeaux sacrés iront brûler l'encens.

Arrière des mortels la faveur vagabonde !

La cour où vous trônez , poètes , c'est le monde

Qui vénère l'éclat de votre royauté :

Chantez pour conquérir l'éternelle mémoire ;

Votre sceptre est la gloire, Votre peuple fidèle est la postérité!

La foule , autre tyran , veut rendre l'homme esclave. Elle inonde le sol d'un océan de lave Qui menaçait déjà d'engloutir l'univers.

Votre front de géant doit braver cet orage ,

Comme un rocher sauvage , Invincible colosse , apparaît sur les mers.

Parlez à Punivers au nom du Dieu qui tonne ; De vos mâles accords que la foule s'étonne : L'humanité perverse a besoin de vos chants; Il vous faut raffermir dans une ardeur nouvelle

La vertu qui chancelle Et se débat en pleurs sous les coups des méchants.

Oui , montrez le Dieu fort gardant notre patrie , Versant tous ses bienfaits sur la France chérie , A qui la Liberté sourit du haut du ciel ; Mais si le peuple aimé prend les sentiers du vice ,

Le glaive de justice Plane... comme il planait sur les fils d'Israël !

Sachez venger ainsi , par un effort suprême , La vertu qu'on opprime et le Dieu qu'on blasphème.. Que cette mission réveille vos transports. Quand par vous l'Eternel exprime sa colère ,

Le torrent populaire N'ose plus envahir la digue de ses bords.

Et vous tous, dont la voix est encore inconnue , ■ Nouveaux enfants de l'art qui cherchez dans la nue Une heureuse lueur du soleil glorieux , N'allez-vous plus franchir une indigne barrière?....

Au bout de la carrière La noble palme attend les fronts victorieux !

Maîtres ! rappelez-vous les héros du vieux âge : Lucain , poète altier , dont le sombre courage Défiait hautement le courroux des Césars ; Horace , Juvénal , et d'autres qu'on renomme ,

Osant flageller Rome Sous la vive satire et la verve des arts.

Et dans un siècle affreux , plus rapproché du nôtre, Rappelez-vous Chénier , ce courageux apôtre , Bravant à pleine voix la sanglante Terreur.... Sur l'échafaud hideux il parle, il chante encore ;

Aux bourreaux qu'il abhorre Il lance un dernier cri d'héroïque fureur 1

Mais si vous êtes nés sous une blanche étoile Et qu'un souffle tranquille enfle seul votre voile , Si vous voulez chanter l'hymne de nos beaux jours , Allez , des tendres cœurs gracieux interprètes ,

Dans vos douces retraites Butiner le miel pur des fleurs et des amours.

Faites-vous un asile où votre âme s'inspire , Où la vague du monde en murmurant expire ; Tels chantent dans leurs nids les oiseaux abrités. Et qu'un zéphyr léger nous porte vos paroles ,

Mystérieux symboles Qui d'un air de bonheur parfument les cités l

Ou versez vos accords sur une tombe amie , * Pleurez sur une mère $ une sœur endormie : La Muse aime à cueillir une larme à vos yeux. Au milieu des tombeaux montrez l'ange fidèle ,

Sans la forme mortelle , Perdu pour cette terre et vivant pour les cieux.

Mais salir votre gloire au contact de ce monde ,

Rêver l'ambition et sa faveur immonde ,

Au banquet des grandeurs vous enivrer encor !.!..,

— 2oô-~

Si tel est votre dieu , si telles sont vos fêtes ,

Soyez maudits , poètes , Car vous aurez jeté votre encens au veau d'or !

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