‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 66 sur 143 · ODE NATIONALE · texte numérisé non relu

ODE NATIONALE

Avril 1850.

Prions , frères , prions pour la France éplorée. La Patrie en émoi , notre mère adorée , Sombre , les yeux en pleurs , penche vers le cercueil ; Le flot roulant qui bat nos mugissants rivages , Bouillonne , tourmenté par le vent des orages ; Il recèle plus d'un écueil !

Ne reverrons-nous plus les jours grands et prospères Où l'on dormait paisible au foyer de ses pères , Sans entendre de loin la tempête venir?... Ne pourrons-nous jamais voir dans nos cieux limpides , Sans présages affreux , sans nuages perfides ,

Briller le soleil d'avenir?...

* Quoi l l'illustre pays que la splendeur couronne , Que l'éclat du passé de rayons environne , Que les âges nouveaux devaient grandir toujours : LA FRANCE !..., ce beau nom qui colore l'histoire , Ce géant qu'ont nourri dix-huit siècles de gloire ,

Devant lui n'aurait plus deux jours?...

0 douleur 1 ... Et pourtant les sinistres prophètes Font aujourd'hui frémir ces accents sur nos têtes,

Comme l'oiseau des mers au cri retentissant ; Et pour justifier leur plaintive harmonie, Des révolutions ils montrent le génie Debout sur le roc menaçant.

Us le montrent, hélas i de leurs bras prophétiques, Debout sur les débris des colosses antiques, La Discorde là-bas veut des banquets humains ; Après avoir jeté naufrage sur naufrage , Et pulvérisé Rome , et la Grèce , et Carthage , La foudre est encor dans ses mains !

Il ne suffira plus à ses sanglants délires D'avoir , avec fracas , brisé les vieux empires ; Ce monceau de néant n'est pas encore assez ; La Révolution qui partout nous assiège Veut sans pitié broyer sous un pied sacrilège La poudre du peuple français.

Ecoutez et voyez : la terre est ébranlée , D'une sombre vapeur l'atmosphère est cerclée , Un sourd mugissement gronde au sein du repos ; L'on tremble , Ton pressent une vaste colère , Hélas!... et l'.on se dit h « Le volcan populaire » Veut jeter sa lave à grands flots ! »

En vain , Paris , bercé par ses fêtes aimées , Etalant ses plaisirs , ses femmes parfumées , Dort , couronné de fleurs , sous la foi du hasard ; Les chants seront couverts par le cri des batailles ; Quand le festin reluit , voyez sur ces murailles . La sentence de Balthazar.

Impure capitale , ô courtisane folle , Qui vis au jour le jour ton existence molle Et t'enivres au bord des gouffres écumeux , Vois aujourd'hui grandir l'abîme de tes vices ,

Paris ! il a fallu pour tes sombres caprices Plus de sang que de vin fumeux ï

Dieu protège la France !... Est-ce donc qu'elle expie Les jours du parricide et du désordre impie Qui marquent nos enfants d'un signe originel ? Pour couvrir nos forfaits , combien faut-il de tombes , Et combien devrons-nous immoler d'hécatombes Au grand courroux de l'Eternel?

Non ; le peuple n'a pas expié tous ses crimes , Quatre-vingt-treize encor crie au fond des abîmes ; Page horrible! gravée au livre du destin , Quand le sol glorieux de Louis quatorzième Rêvait un Charlemagne... et tombait , ô blasphème l A Robespierre , à Guillotin !

Or, aujourd'hui , chantant les hymnes infernales , Les disciples nouveaux de ces rouges annales D'un règne de terreur rajeunissent les lois ; Quoi! le sang précieux qui baigna la campagne, Versé par les Caïns de la vieille Montagne , Ne sait pas étouffer leurs voix ?. . .

Lève-toi donc , Chénier , dans ton jeune suaire , Finis ton chant coupé par le fer populaire ; Sois un autre Lazare et notre saint flambeau , Et que ta poésie , encore mâle et belle , Emprunte tout-à coup une force nouvelle A la majesté du tombeau.

Lève-toi, lève-toi de ta couche glacée, Toi qu'ils ont à la mort si vite fiancée , O Charlotte Corday !... martyre au doux regard ; Toi qui , venant frapper le tigre à face humaine , As réhabilité les pièges de la haine Et sanctifié le poignard !

Lève-toi , rejeton d'une race royale , Louis-Seize , tombé sous la hache fatale , Viens , la tête à la main comme un saint triomphant ; Montre-leur le pardon de ton dernier sourire , Et puissent-ils aussi voir le touchant martyre D'une reine et de son enfant.

Venez aussi, venez , ô foule de victimes , Qu'atteignirent jadis des lois illégitimes. Femmes, enfants, vieillards, pauvre peuple innocent , Emmené dans le char du dernier sacrifice Qui , depuis les prisons jusqu'au lieu du supplice , Inscrivait deux sillons de sang.

Debout, spectres vengeurs ! Annoncez à la terre Que la main du Seigneur tourmente le tonnerre ; Comme au temps de Saùl , parlez , parlez , ô morts ! Et nous tous , déposons une vaine arrogance. C'est assez de combats , c'est assez de vengeance , Frères ! c'est assez de remords !

Devant quatre-vingt-treize et ses mille fantômes , Que des inimitiés s'envolent les symptômes ; La faulx de la Discorde en a trop moissonnés ; Mais si de nos martyrs la mémoire vivante Ne jette pas aux cœurs une sainte épouvante , C'est que Dieu nous a condamnés.

Et pourquoi nous haïr?... pourquoi sans paix ni trêve Nous défier l'un l'autre , et faire appel au glaive ? L'on veut au prix du sang tout niveler encor, Quand les grands ici-bas vont s'abaissant d'eux-mêmes, Et que la charité de ses bontés suprêmes Prodigue le plus doux trésor.

Pourquoi les échafauds , quand la loi souveraine Tous sous le même joug nous plie et nous ramène?...

Pourquoi parler d'amour et souffler les combats ?... O vous qui réveillez les sentiments contraires , Quoi ! vous aimez la France en détestant vos frères ?. La France ne vous aime pas !

L'on a trop oublié qu'une même patrie Couvre tous ses enfants de son aîle chérie , Et que la foi du Christ doit éclairer ce lieu ; Né sur le sol français d'une mère commune , Soyons purifiés par la même infortune Et plions sous la main de Dieu !

Trouvera-t-on encor dix justes dans nos villes Pour racheter le mal de nos passions viles?... Roi du ciel ! comment fuir ton courroux destructeur i Lorsqu'hier , au milieu des sinistres bannières , Le peuple osa tremper ses luttes meurtrières Dans le sang d'un noble pasteur ?. . .

Prions !... Et quand l'éclair va sillonner la nue ^ N'allons pas essayer une mer inconnue ; Craignons le flot perfide et le vent de l'orgueil : De ce qui nous fit grands conservons la mémoire. Le passé ! le passé 1... c'est toute notre gloire , Et l'avenir !... c'est notre deuil (1).

(i) Heureusement l'énergie d'un grand homme , guidé par la Providence , a fait mentir ce triste pronostic. Et nous pouvons pousser le cri national : vive l'Empereur î

Page 1