‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 67 sur 143 · AU POÈTE VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

AU POÈTE VICTOR HUGO

ENNEMI DE LÀ MONARCHIE EXILÉE (l). Août 1851.

Poète radieux , à la muse sonore ,

Victor Hugo ! . . . grand nom que l'univers honore ,

Homme au front de géant ; Tandis que vous marchez fièrement dans la foule , Je n'ai , moi , qu'un vain nom dont la source s'écoule

Dans le flot du néant.

De l'immortalité l'auréole infinie , Enveloppant déjà votre belle harmonie ,

Est faite pour troubler....

Pourtant vous le voyez : est-ce audace ou délire?... Le plus obscur disciple ose prendre une lyre

Afin de vous parler.

Jadis, il nous souvient que des vers magnanimes En l'honneur d'un berceau faisaient sonner les rimes : On brûlait de l'encens , .

(1) On se rappelle que le poêle Victor Hugo, après avoir , en 1820, chanté brillamment la naissance et le baptême du duc de Bordeaux , est devenu un des plus ardents républicains depuis 1848. Ses discours fougueux contre la monarchie n'en ont fourni que trop de preuves. Ce singulier revirement forme le sujet de cette poésie. Depuis , le poète a lui-même vécu sur la terre d'exil , où plusieurs fois on l'a vu servir de coryphée aux démagogues.

Lorsque le descendant d'une maison royale

Essayait dans la pourpre une aile triomphale

Et des regards puissans.

Oh ! quels accords pompeux saluaient sa venue ! C'était le jeune aiglon prêt à fendre la nue ,

Le symbole de foi ; C'était votre Joas qui comblait l'espérance , C'était votre soleil et celui de la France....

Il devait être Roi !

Il devait être Roi; vous étiez son grand-prêtre , Le Joad inspiré divinisant le maître

Par un rhythme joyeux ; Vous nommiez Charlemagne avec Louis- le- Juste , Pour unir à l'éclat de l'orphelin auguste

L'éclat de ses aïeux.

Vos vers sont encor là conservés par l'histoire ; La France généreuse en gardera mémoire

En tous temps , en tout lieu:

Oui , la France a sa foi chrétienne et politique ; Elle a su démêler dans l'hymne poétique

L'oracle de son Dieu.

Mais les jours ont passé, les mois... puis les année; Envoyant dans l'exil les races couronnées :

Le froid vieillard n'est plus ; L'enfant surnage seul , débris de la tempête : C'est le doux orphelin rangé par le poète

Au nombre des élus !

Sans doute il va parler , le poète célèbre

Qui chantait le berceau couvert d'un deuil funèbre

Il va plaider ses droits ; Sans doute il va parler de Joas , de Messie ; Car les siècles l'ont dit : la fière poésie

Est le fleuron ides rois.

Aujourd'hui que les cieux sont rayés de nuages , Aujourd'hui que dans l'air bourdonnent les orages ,

Le poète plus fier Va sur son piédestal monter , savant génie , Et raviver l'accord de la noble harmonie

Qu'il murmurait hier.

Victor Hugo ! celui dont Taltière parole Sur l'enfant de Louis appelait l'auréole ,

Va prier le Seigneur ; Il veut ressusciter la poudre du vieux trône , En ce jour où le prince est ceint de la couronne

Que pose le malheur.

Peuple , écoutez le barde : il nous dit : « France aimée > Que fais -tu de ton âme et de ta renommée?

» Sans pitié tu bannis Le drapeau déployé sur un passé magique , Et le dernier enfant de la race héroïque

» Couchée à Saint-Denis !

» Tu livres au mépris des nations rivales » La pure fleur de lys , blason de tes annales ,

» Que l'ennemi tremblant » Vit sur tous nos combats briller sans paix ni trêve j » Lorsque le Béarnais disait ; Suivez mon glaive

» Et mon panache blanc.

» Tu foules sous tes pas , dans une fièvre impie , » La famille des Rois dans leur gloire assoupie ,

» Source de ta grandeur • » Oubliant leurs bienfaits comme un fils parricide, » Tu cours chercher loin d'eux la souveraine égide

» Et la neuve splendeur.

» Peuple ! . . . — nous dit encor le barde ami du prir.ce,— » Tu n'as des jours passés qu'un souvenir bien mince » Pour le monde étonné ;

» N'as-tu plus rien au cœur de l'immense tendresse » Qui t'inspira jadis ces longs moments d'ivresse » Lorsqu'un Roi nous est né?...

» France ! te souvient-il , lorsque nos voix unies » Redisaient les échos de paroles bénies ?

» Nous chantions, nous chantions » L'avenir lumineux qui prenait pour la fête » Les suaves couleurs d'un beau jour qui s'apprête ,

» Et ses plus doux rayons !

» Mais que vois-je à présent? le palais solitaire , » Le nom même des rois condamné sur la terre ,

» Le passé blasphémé ; » L'ombre du vieux Brutus remplaçant l'ombre sainte , » Et la France n'osant murmurer une plainte

» Pour un fils bien-aimé !

» Or , debout , Henri-Quatre et Louis quatorzième ; » Vous tous , héros!... posez l'antique diadème

» Sur vos fronts triomphants ; » Et venez châtier enfin le peuple étrange » Qui vous a pris la gloire... et veut rendre en échange

» L'exil à vos enfants ! . . . »

— N'est-ce pas un des chants qu'en ce moment module Victor Hugo... le barde à la rude férule ,

Pour venger l'orphelin Qu'il nous a peint venu d'une sanglante tombe , Et portant doucement le cœur d'une colombe

Sous des habits de lin?

Mais non ; je m'abusais dans un espoir stupide : Hugo , le grand poète , a le cœur plus rigide ,

Plus exempt de travers ; C'est un fier politique , il siège à l'Assemblée ! Par de trop graves soins il a 1 ame troublée

Pour songer à ses vers.

Henri n'est plus Joas ; ce n'est plus un prodige ; Certe , en mil huit cent vingt la France eut le vertige ,

Le charme est envolé ; L'orphelin ne vaut plus la rime d'un poète ! Allons ! laissons sur lui déborder la tempête :

II n'est plus qu'exilé!!

Poète, c'est bien mal, mais c'est votre langage ; Il paraît qu'à vos cieux le malheur fait ombrage ;

Vous aimez tendrement L'enfant qui de Clovis recevra le baptême ; Puis l'orage , en soufflant le naissant diadème ,

Souffle votre serment 1

N'y songerez-vous pas , vous qui dans la poitrine Couvez le feu sacré d'une muse divine?

Est-ce là voire cœur ?

N'aurez-vous plus un mot pour la douleur sublime? Ne serez-vous jamais superbe et magnanime

Qu'en face d'un vainqueur?

Le poète toujours fut. le soleil du trône ; Voyez dans le passé quelle cour environne

Les sceptres généreux :

Virgile eut-il maudit César dans l'infortune ? Racine eut>il lancé Fépigramme importune

Sur Louis malheureux ?

Quoi î vous êtes épris du souverain mobile Qui se nomme le peuple , et vous fera servile

En se raillant de vous !

Malgré ces flots d'encens dont votre orgueil le flatte , Il dira : « Cette muse est bien aristocrate

m Pour se mettre à genoux. »

Alors on se souvient que vous étiez vicomte , Pair de France, ennobli par les rois.,.. On raconte Que vous aviez de For ;

Oui, ces princes déchus, maintenant sans puissance, Pour solder le poète avec munificence Fouillaient dans leur trésor !

Ingrat ! vous qui savez les hommes et les choses , Croyez-vous qu'on épargne un front couvert de roses

Quand vient l'heure du deuil?

Un laurier ne sait pas conjurer leur furie : Chénier n'eut pour coucher sa tête endolorie

Que le bois d'un cercueil.

Si de la Terreur vile il faut revoir la honte , On guillotinera messire le vicomte ,

Malgré ses chants nouveaux, Et bien qu'il ait la force, à son heure suprême, D'écraser bravement quelque vieux diadème

Pour flatter ses bourreaux.

Le peuple est généreux , lorsqu'il vit sans inlrigue , Lorsque son torrent gronde en deçà d'une digue

Qui peut le maîtriser ; Mais songeons qu'un lion tue au moment qu'il joue , Et n'allons pas livrer follement notre joue

A son mordant baiser.

J'ai dit , Victor Hugo , ce que j'avais à dire ; Consoler l'infortune et chanter le martyre

Fut mon plus doux honneur.

Vous êtes glorieux , et moi... je suis fidèle ; On vous appelle grand ! j'aime que l'on m'appelle

Courtisan du malheur!

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