ODE A JEAN BART
Noble muse de ma patrie ,
Que ta flamme échauffe mon cœur ;
Inspire à mes accords la mâle rêverie
D'où jaillit le poème au murmure vainqueur ! Jean Bart ! à ce nom prophétique , Debout , muse patriotique !
Viens.... Mais par son éclat mes yeux sont éblouis ;
Jean Bart ! c'est le reflet du beau soleil de France , Notre passé , notre espérance , Le grand fleuron du grand Louis.
En ces jours , le sol de la gloire
Vit fleurir Turenne et Villars ; Le génie , occupant les sommets de Fhistoire , Faisait étinceler les armes ou les arts !
Le siècle magnifique, illustre,
Répandait l'éclat de son lustre Sur nos bords fortunés de grands hommes couverts ; Et quand Louis montrait sa splendeur couronnée,
Rabaissant l'Europe étonnée....
Parut Jean Bart , le roi des mers !
Dunkerque, ô ville glorieuse ,
Tu fus la mère du guerrier; En vain d'un tel renom la Hollande envieuse Revendique un berceau qu'ombrage un fier laurier.
Bataves ! dans votre délire
A l'Europe qu'osez-vous dire?
Où croyez-vous puiser l'équité de vos droits ?
Jean Bart , de vos aïeux châtiant l'insolence ^ Prouva qu'au fond de sa vaillance Bouillonnait le sang dunkerquois.
Il est vrai : quand la paix encore
Effeuillait ses jours oublieux , Le héros , délaissant la France qu'il adore , Loin d'un repos indigne illustrait d'autres lieux.
Oui , sous Ruyterqui le commande,
Sous le drapeau de la Hollande , Il forma sa jeunesse au triomphe éclatant ; Mais soudain son pays va combattre et l'appelle ;
Tout son sang français se révèle ;
La Hollande!... est-ce qu'il l'entend?
Quoi ! les Anglais et les Bataves
Préparent leurs glaives sans foi.
A deux contre un , vraiment ! ces nations sont braves. Qu'elles tremblent ! leur ligue outrage le grand roi !
Après avoir grossi leur nombre
Dans la perfidie et dans l'ombre , De leurs doubles couleurs ils lèvent l'étendard ; Mais en vain l'Angleterre, appelant la fortune,
Se dit la fille de Neptune....
La France est mère de Jean Bart !
Guidé par un caprice étrange ,
L'Anglais demande un roi nouveau ; Jacques-Deux est banni; c'est au prince d'Orange Qu'on offre la couronne et le royal bandeau.
Traîtres ! arrêtez !... votre crime
Eveille un courroux légitime ; Louis étouffera votre rébellion :
Par son flambeau vainqueur la guerre est allumée;
Au sein de l'Europe alarmée
Retentit son cri de lion.
Soudain , un corsaire intrépide ,
Jean Bart , répond majestueux !
Les échos frissonnants de la plaine liquide Ont longuement redit ses coups impétueux.
La morne voix du canon gronde ,
Le bruit du fer, le bruit de Tonde, D'une terreur secrète accablent les plus forts ; Dès que surgit Jean Bart , ce dunkerquois terrible ,
Avec son égide invincible ,
Les ennemis sont pris ou morts !
Comme l'aigle géant qui passe
En frôlant l'écume des eaux , Il plane , — et de la mer balayant la surface , Il ramène en vaincus des milliers de vaisseaux.
Admirez l'imposante escorte
Qu'après lui le héros emporte !
Salut , victorieux ! salut , triomphateur ! Le corsaire inconnu s'est révélé grand homme ,
Et notre Dunkerque le nomme
Son noble fils , son protecteur.
L'ennemi rugit de colère :
— « Un pirate l'a donc fait fuir ? » — (1 ) Taisez-vous, insulteurs ! — Sa gloire populaire Près du soleil des rois viendra vous éblouir.
Louis, dans la pourpre suprême,
Adopte ce guerrier qu'il aime , Ce héros dunkerquois au dévoûment loyal , Cet aiglon qui pétrit l'ennemi dans ses serres.
— Et le plus brave des corsaires ,
Devient capitaine royal.
C'est l'aurore de sa carrière ,
(1) Ce mot pirate est ici dans la bouche des Hollandais, et non dans celle de l'auteur, comme l'avait pensé le bulletin de la Société de Dunkerque.
C'est l'aurore des plus beaux jours.
Salut , trois fois salut , ô majesté guerrière Dont la couronne brille et grandira toujours !
0 muse ! par quelle harmonie
Célébrer un si fier génie !...
La ligue de l'Europe osait nous menacer ; Mais Jean Bart de son glaive a couvert le rivage ,
Et son indomptable courage
Ne peut fléchir ni se lasser.
Tantôt dans le nord il accable
Le Hollandais au bras craintif ; Tantôt chez l'Espagnol sa vigueur implacable Fait tomber dans les fers plus d'un lâche captif ;
Baltique et Méditerranée
Ont salué sa destinée !
Et dans la Manche enfin bravant d'obscurs défis , Le marin fait voler la bombe et la mitraille ;
Ce fut là que pour la bataille
Le guerrier consacra son fils.
Près de Calais , la lutte ardente
Semblait devoir tout envahir ; Et le fils de Jean Bart , que Bellonne épouvante , Chancelle en sa valeur qui semble le trahir.
Un Bart trembler ! . . . L'homme de guerre
Est héros avant d'être père.
Il saisit son enfant qu'il attache au grand mât ; Puis , lorsque mille morts ont volé sur sa tète ,
Ce fils sauvé de la tempête
Est le demi-dieu du combat .
Mais, pleure, impartiale histoire,
La captivité du lion ;
A ton pâle récit , Clio , nul ne veut croire
Quoi ! Jean Bart est captif; lui! captif d'Albion.
France ! que ton orgueil s'incline
Devant la volonté divine ;
Il est vrai : le génie a connu les revers ; Jeanne d'Arc du bûcher sentit l'ardente haleine,
Napoléon vit Sainte-Hélène ,
Et Jean Bart a porté des fers ! :
Est-ce qu'en captif il sait vivre?
La brume anglaise est un poison ; Le perfide ennemi d'un court bonheur s'enivre , Et déjà le héros secoua sa prison.
Allons ! des vaisseaux et des armes !
Oh 1 que la vengeance a de charmes Pour un cœur magnanime irrité par le sort. Comme ils vont expier leur inutile audace !
Anglais , c'est Jean Bart qui menace ;
anglais , c'est votre arrêt de mort !
Sus aux Anglais I . . . leur flotte immense Déroule un cercle de vaisseaux ; Ils ont bloqué Dunkerque ; et leur ligue commence
A resserrer la ville en de sanglants réseaux.
C'est Jean Bart qui trompe leur haine,
Jean Bart brise leur triple chaîne ; Et libre , il fait planer son essor radieux 1 Il s'élance en vainqueur aux bords de l'Angleterre ,
Armé des feux de son tonnerre
Et de son nom victorieux.
Lorsqu'il a délié sa ville
De ces longs anneaux de serpent, Jean Bart unit sa gloire aux exploits de Tourville. Autour des deux grands noms la terreur se répand,
Sus aux Anglais ! allons, qu'on venge
Un moment de revers étrange !
Pour Tourville et Jean Bart la guerre est sans repos. Abaissez , abaissez les pavillons hostiles.
Pour châtier ces hordes viles,
C'était bien assez d'un héros !
Mais quand la France est couronnée Par la victoire aux larges fleurs ,
Un infernal génie aux maux l'a condamnée ,
Ses lauriers sont flétris aux brises des douleurs : La famine , aux vives entrailles , Soupire autour de nos murailles ;
De ses jours fortunés le peuple voit la fin ;
Sur lui s'appesantit la divine colère ; Et l'auréole populaire Pâlit au souffle de la faim.
Adieu , triomphante espérance !
L'enfer seconde l'ennemi ; Louis , le grand Louis entend gémir la France , Sur la douleur du peuple il n'a jamais dormi.
Au loin , on trafique, on achète.
Un long convoi de blé s'apprête ; Il faut que vers Dunkerque il vogue sans relard. Comment franchira-t-on la mer interceptée ?
Pour guider la flotte écartée,
Louis appelle encor Jean Bart.
Entre le Texel et la Meuse
Nos convois ont été surpris.
France, jadis si fière , aujourd'hui malheureuse , Voile , pour expirer , tes yeux endoloris !
Favorisé par les zéphires ,
Le Hollandais prit nos navires !
Par sa forêt de mâts l'amiral entouré Fait chanter bruyamment sa gloire et son courage ;
Il ne peut songer à l'orage
Lorsque rit son ciel azuré.
Attendez , un long cri résonne ,
Suspendez vos élans si doux , Bataves !... Frémissez , le dieu Mars en personne , L'œil fier , le glaive au poing , s'élance jusqu'à vous.
Sur cette flotte qui s'avance
Brillent les couleurs de la France , El le chef , c'est Jean Bart , votre éternel vainqueur 1 Vous le connaissez bien ce nom,., ce nom terrible
Dont l'écho toujours inflexible
Fait déjà trembler votre cœur.
Retentissez , voix de l'histoire ,
Trompettes 1 vibrez sans repos ; Le Batave pâlit : l'aîle de la victoire De son ombre sublime a couvert le héros !
On se bat ; la vague tremblante
Revêt une écume sanglante ; L'ennemi doit céder au hardi combattant. Tout fuit malgré le nombre, ou tout meurt sous le glaive
Jean Bart victorieux enlève
La moisson que la France attend.
Honneur à ce héros fidèle
Que Dunkerque voit revenir !...
ïl nourrit sa patrie , et lui rend par son zèle La vigueur et l'éclat , la foi dans l'avenir.
Louis sous sa couronne abrite
L'homme grandi par son mérite ; ïl comprend le génie , il consacre ses droits ; Et le rude marin , que la force environne ,
Peut s'asseoir à l'ombre du trône
Où luit la majesté des rois.
Jean Bart > ce prince des batailles,
N'est pas fils de grande maison ; Mais le splendide roi qui domine à Versailles D'un geste changera la vaillance en blason!
Vains courtisans , dont la noblesse
Chancelle souvent de faiblesse , Ouvrez vos rangs altiers au chevalier nouveau ;
Et vénérez ce tronc dont la sève féconde Saura déployer sur le monde Plus d'un héroïque rameau.
Dans cette foule chamarrée ,
Comme Jean Bart est glorieux !
De triomphes, d'exploits sa noblesse est parée, Lorsque ducs et marquis n'ont rien que leurs aïeux.
Par son œil d'aigle il les fascine ,
Et sa majesté les domine ; Dédaigneux de l'envie , inflexible guerrier , A l'ombre de Louis il vient sans nul scandale
Faire résonner sur la daile
Ses éperons de chevalier.
La faveur et la renommée
Sur lui répandent leur trésor ; Et pour couvrir d'éclat sa France bien-aimée, Jean Bart le chef d'escadre a pris son large essor.
Son ardeur n'est pas refroidie ;
Il porte le fer , l'incendie Aux rives de Norwége, à l'Océan du nord; Lorsqu'on l'entend rugir comme un feu qui dévore,
On s'étonne... puis on l'implore
Pour se racheter de la mort.
En vain la superbe Angleterre
Cherche son trident redou Le Hollandais vaincu sur les mers , sur Ja terre, N'insulte que de loin ce bras qui l'a dompté.
Le prince d'Orange lui-même
Voulait de la grandeur suprême Usurper chez l'Anglais le sceptre déloyal.... Mais Jean Bart dresse au loin sa vaillance importune ,
On n'ose braver la fortune
Malgré l'éclat d'un nom royal.
*iO
Tel fut ce héros magnifique Qu'en ses flancs Dunkerque a porté ;
Emule des beaux noms de la splendeur antique ,
Il brille dans le ciel de la postérité.
Qui fut plus superbe et plus bravr Qui sut mieux secouer l'entrave
Dont l'obscure naissance embarrassait ses ;
Par qui la nation fut-elle mieux chérie Lorsque sommeillait îa patrie Sous le bouclier de son bras ?
Ardent quand le canon l'appelle, Qu'il est doux aux jours de la
Il vient pieusement suspendre à la chapelle
Les étendards ravis aux rangs les plus épais ; Fatigué d'une gloire ame Le grand homme chérit sa mère ,
Son épouse pudique , et ses mâles enfants ;
Dans son œil belliqueux l'heureuse larme br. Lorsqu'il a béni la famille Avec ses deux bras triomphants,
Dieu ! quelle voix morne s 3 Quel cri fait pâlir notre orgueil?
«JeanBart! Jean Bart n'est plus! le trépas cou s Fer U
La France en gémissant met son fils au cercueil . Ce n'est pas un jour de bataille Qu'il tombe au sein de la mitraille
Aux mugissants accords des canons et des flots.
Non ; les combats n'ont pu frapper sa tête litière C'est Dieu seul qui clôt la carrière Que foulait le pied du héros.
Tu roules en vain , flot des à,\
Sur sa cendre vivace encor.
Pour couvrir son tombeau de palpitants homma: Le peuple revivra dans un subli : i.
A toi, Dunkerque ! ... à toi la gloire
De raviver cette mémoire Que nul autre guerrier n'éclipsera plus tard.... Dunkerque !... oui , dans le bronze à la rude stature
Tu ressuscitas la figure
Où se peint l'âme de Jean Bart (1).