CONTRE LES VIEUX DÉBAUCHÉS
L'on aime un vieillard sage et fier de sa vieillesse , Qui de ses cheveux blancs a compris la noblesse ; Un vieillard qui , longtemps sur les flots balancé , Conduit sa barque au port pour vivre du passé ; Puis montre dans l'espace , au novice qui doute , L'astre de notre vie illuminant la route l On aime un tel vieillard , noble débris humain , Noble guide tendant sa paternelle main A ceux dont le cœur jeune en son âme s'épanche- Oui , nous vénérons tous sa chevelure blanche ; Et lui, fier de porter jusqu'au bout son fardeau , Se repose avec calme aux portes du tombeau 1
— Or, lecteur, ceux que frappe aujourd'hui ma satire , Ne sont pas ces vieillards que la sagesse inspire ; Ce sont d'autres qu'au front je marque avec mépris ; D'autres lâches et vils , aux traits pâles , flétris Par la débauche infâme ! . . .
Ils n'ont de leur jeunesse Gardé qu'un souvenir... celui de la mollesse ;
(1) Allusion à la belle statue de bronze, par David (d'Angers), qui s'élève sur la place principale de la ville de Dunkerque.
Oublieux du présent , gonflés de vanité , Glanant quelque débris d'impure volupté , Ils rallument en eux la mourante pensée , Et n'ont de passions que dans leur tête usée ; Paris , en nouveau style , appelle ces messieurs Les vieux lions. — Ils vont, prenant l'air gracieux D'un fat , depuis huit jours sorti de son collège , Dissimuler leurs ans par un honteux manège ; On les voit tous guindés , fiers , le jarret tendu , Caresser leur moustache et leur menton barbu , Raidir avec effort leur taille chancelante ,. Pour parler de danseuse et de vin d'Alicante. Puisse mon vers , brisant leur misérable espoir , Etre pour leurs laideurs un fidèle miroir ! Car c'est pitié d'ouïr ces fats à barbe grise Encenser les appas de la beauté conquise ; C'est pitié de les voir , ces fous , venir encor Dans l'arène d'amour lutter avec de l'or; Et convoitant les fleurs nouvellement écloses , Ravir d'un doigt maudit les feuilles de nos roses.
Dans ce Paris brillant que la pudeur a fui , Un vieillard ne sait plus être digne de lui ; L'on apprend à ne plus respecter son grand âge Que le vice étiole , et que poursuit l'outrage ! Paris , foyer d'horreurs... Paris ! c'est dans ton sein Que l'homme perd sa foi , son culte le plus saint.
Vieux fats , je vous flétris ! vous faites de vous-même Un scandale stupide , un désolant blasphème. Le sourire moqueur vous suit de toutes parts ; Puisque vous êtes vieux , eh bien l restez vieillards. Pourquoi rougissez-vous de vos ans , de vos rides ? Pourquoi d'un fard hideux salir vos traits rigides ? Quand l'homme est juste et fort, la vieillesse est un poids Qui fait plier le corps et non l'âme à ses lois ; Soumettez-vous , ce sont les grandes lois communes.. La vie est un tissu de diverses fortunes....
Le torrent roule ! allez lutter contre un torrent !
Non ! votre jeune rôle est joué maintenant ;
Celui qui reste est beau quand on s'en montre digne ,
Et vous en effacez le vénérable signe !
Et de vos cheveux blancs traînés dans un égoût
Vous faites un objet de honte et de dégoût !
laissez aux jeunes fils de cette terre impure
Ces plaisirs dont bientôt ils verront l'imposture ;
Laissez aux jeunes gens le délire et l'oubli....
Leur regard inhabile est encore ébioui
Des feux naissants du jour; ils sont ivres de joie
De l sentir sur leur front le ciel qui se déploie ;
Leur sang impétueux qui coule à larges flots
Egare leur esprit sans pitié , sans repos.
Eux , qu'ils soient excusés! — Vous, squelettes infâmes,
Qui d'un pâle baiser déshonorez les femmes ,
Vous t cendre ! vous , débris qui n'avez plus de sang,
Vous qui , pour satisfaire un désir impuissant ,
Jetez à pleines mains l'or dont votre avarice
Se montre bassement prodigue pour le vice ,
Je vous flétris il — Le pauvre à vos pieds meurt de faim ,
Mais à votre opulence il se confie en vain ,
Et vous vous ruinez en largesses , en dettes ,
Pour acheter des chiens , des chevaux , des lorettes.
Maudites soient aussi ces impures beautés
Qui flattent pour de l'or vos tristes vanités ,
Qui font un marché vil du mot sacré : je t'aime !
Contre elles ma satire invoque l'anathème ,
Car on leur voit toujours comme un signe d'affront
La marque flétrissante imprimée à leur front ,
La marque du baiser qui souilla l'auréole
De ces anges déchus , de ces fleurs sans corolle !
Ainsi , lorsqu'un insecte a dormi sur la fleur,
Il ronge son émail , il ternit sa couleur;
Et la fleur semble alors à mourir condamnée ;
Elle tombe... on la foule aux pieds pâle et fanée.