ÉPITRE
A Mlle AMÉLIE B*** (DE BOURBOURG),
Qui avait publié dans un journal de Dunkerque une pièce de poésie à la louange de l'auteur.
De l'art aimé des Dieux l'étincelle dernière A trouvé dans son âme un foyer de lumière ; J'écoule quand il chante ; et je sens en mon cœur Descendre doucement un rêve de bonheur.... — Ton chant, c'est la rosée à la fleur printanière ; Ami, j'aurais voulu naître ta jeune sœur.... etc. Amélie B***.
Jeune femme, merci l... non pour cette louange Qui m'étonne, m'enivre , et me paraît étrange,- Mais pour le souvenir qu'accorde ta bonté A mes vers endormis dans leur obscurité !... Oui, lorsque je croyais ma pauvre voix perdue, tomme un écho léger qui meurt dans l'étendue , Une femme me dit : « J'écoutais ton soupir, » Et mon cœur a longtemps gardé ton souvenir!... »
Ainsi , quand je chantais , tu comprenais , ô femme , Mes désirs , mon espoir , le vide de mon âme; Tu m'écoutais!... Sensible à mes rêves d'enfant , Tu ne me donnas pas un regard méprisant , Comme en donne le monde aux voluptés frivoles I Tu viens m'encourager par de douces paroles ; Merci! — J'avais besoin d'un serrement de main Qui me fit oublier les ennuis du chemin.... Tu le sais : j'ai souvent bu le fiel de l'envie ,
Et senti l'amertume au printemps de la vie.... (1) Mais le malheur d'hier est bien vite oublié Pour un souris de femme , un regard d'amitié ! Une âme qui m'écoute : à peine j'ose y croire !... Vois-tu... cela pour nous , c'est plus que de la gloire, C'est plus que la richesse et sa vaine splendeur , C'est plus que de l'amour... femme ! c'est du bonheur I
Du bonheur... et pourtant, ô muse bien-aimée,
Je suis morne en suivant ta trace parfumée.
Je veux , ivre d'espoir , m'élancer sur tes pas ;
Et, tout découragé , je ne te trouve pas !
Dis quel nuage d'or à nos yeux te dérobe !...
Que je puisse baiser les longs plis de ta robe ,
Ma jeune déité ! — Que je puisse à genoux
Te chanter de ces mots si vagues et si doux
Que l'on se dit à deux , et que Dieu seul écoute. .
Oh ! ne me laisse pas dans ce pénible doute.
Si tu veux consoler mes terrestres douleurs ,
C'est de ta blanche main qu'il faut sécher mes pleurs.
Viens. . . tu me rediras tes vers que j'ai pu lire ,
Et l'accord poétique , émané de ta lyre ,
Me semblera plus tendre et plus doux mille fois ,
Quand je l'écouterai , modulé par ta voix.
Va... laisse murmurer ces hommes dont la bouche
A toujours un accent moqueur ; N'étouffe point l'accord qui nous charme et nous touche,
N'étouffe point l'élan du cœur....
Que t'importent leurs cris ?... que t'importe la foule
Des méchants et des envieux , Qui , pareille au serpent , sous tes pieds se déroule
Avec des replis venimeux ?
(1) A l'époque où ces vers ont été composés , M. B. Kien avait été l'objet de véhémentes diatribes de la part d'une certaine partie de la presse dunkerquoise.
Dieu te protégera de leur morsure impie ,
Dieu te sauvera de l'affront , Puisque tu viens à nous , reine de poésie ,
Avec une couronne au front !
Laisse-leur exhaler une haine impuissante.
Malgré tout leur fougueux émoi , Ils ne briseront pas ta lyre frémissante....
Leurs cris ne vont pas jusqu'à toi !
Honte à celui qui vient , avec le siècle infâme ,
Médire du plus beau des arts ; A qui vient lâchement insulter une femme ,
La profanant de ses regards....
Eh ! que veulent-ils donc , nos modernes Zoïîes?
La poésie est un soleil Qui surgira , malgré leurs blasphèmes stériles,
Toujours puissant, toujours vermeil 1 Et la femme -poète est un trésor si rare ,
Qu'on voyait dans l'antiquité , La foule à ses genoux , de faveurs moins avare ,
Lui donner l'immortalité.
Laisse les gens du siècle !... Et si la poésie
Est par eux profanée encor , Que s'élève ta voix , puissante d'harmonie ,
Pour défendre notre trésor.
J'aime , j'aime à te voir descendre dans l'arène
Où t'appellent ces vils lutteurs ; J'aime à te voir lever ton front de noble reine ,
Dominant leurs vaines clameurs !
Accomplis ici -bas ta mission divine :
Montre tes Dieux et ton autel , Avec ces noms : Hugo , Gilbert et Lamartine
Ecrits dans le temple immortel ; Montre-nous le passé , le présent des poètes ;
Devant eux ils s'inclineront ;
Mais ne crois pas pouvoir conjurer les tempêtes En prononçant mon faible nom.
Mon nom ! mon pauvre nom sans gloire et sans génie. C'est donner la pâture à leur vile ironie. Car, malgré ton souris d'indulgence et d'amour, Et ton front qui pour moi si doucement rayonne , Tu ne peux décerner l'immortelle couronne A l'humble poète d'un jour !