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CHAPITRE PREMIER

Le Vainqueur.

Vers l'an 560 , le peuple barbare des Gépides était plein de trouble et d'émoi ; de toutes parts on criait : aux armes ! de toutes parts s'élevaient les cris belliqueux de la foule. Les jeunes guerriers , vêtus de peaux debètes , brandissaient leurs noueuses massues, et trempaient dans un venin mortel leurs flèches acérées ; les vieillards , à barbe blanche , interrogeaient les destins ; les femmes et les enfants , prosternés aux pieds des idoles , remplissaient l'air de leurs sauvages clameurs ; c'était l'aspect d'une multitude furieuse qui va bientôt se ruer au combat : « Aux armes donc, bra- » ves Gépides ! s'écriait un sacrificateur; aux armes !

» Sachez défendre avec votre valeur les terres que voire » valeur a conquises. Vous le savez : déjà les Loni- » bards , descendus de la Germanie , s'avancent contre » nous sous la conduite du redoutable Aîboin , leur » chef ; mais nous ignorons la crainte , nous avons » force et courage. Gépides , invoquez les Dieux de » vos pères ; ils vous donneront la victoire. Aux armes! » et mort aux Lombards !... »

Ainsi parle le pontife, et les guerriers, entrechoquant leurs coupes sanglantes , lui répondent par des hurlements pareils aux aquilons précurseurs de la tempête.

Alors , on voit s'avancer au miiieu de la foule un vieiilard dont la tête blanchie annonce encore la vigueur et la fierté. Son regard est mâle, et les années n'ont pas appesanti sa démarche majestueuse : c'est Cunimund , roi des Gépides , qui vient prendre le commandement de l'armée barbare. A sa droite marche un jeune homme dont la taille athlétique supporte sans plier le poids d'une lourde massue ; il est robuste comme un enfant des forêts , il est beau comme un lion superbe. De l'autre côté du vieillard s'avance , gracieuse et pensive, Rosamonde, sa fille chérie. Comme elle est belle ! comme sa chevelure blonde et ses yeux d'azur forment un doux contraste avec la multitude sauvage et l'inculte nature! On dirait une fleur charmante naissant au milieu de noirs rochers , ou brillant solitaire parmi les bruyères épaisses. De temps en temps la jeune fille jette son regard timide sur le noble guerrier qui accompagne son père ; alors son œil rayonne de joie , son sein palpite avec bonheur ! Ce jeune homme , c'est Hémischild , son fiancé , le neveu bien-aimé du chef gépide qui l'avait recueilli orphelin , puis avait formé sa jeunesse aux fatigues et aux durs exercices du corps. Cunimund chérissait comme son fils celui qui devait èlre son héritier et l'époux de son unique enfant. Pour Rosamonde, elle lui avait donné toute

sa tendresse ; car, au milieu de cette horde de barbares, l'âme d'une jeune fille ne pouvait s'attacher qu'à Hémischild. Il était plein de noblesse et de courage ; et si son cœur, que son époque avait endurci , ne savait pas pardonner une injure, il n'était pas inaccessible aux sentiments d'un pur amour ; aussi la douce vierge chérissait son fiancé, comme une frêle plante aime le chêne qui l'abrite sous ses rameaux vigoureux.

Tout-à-coup, en apercevant son chef vénéré, la tourbe hurlante étouffa ses rugissements de délire ; il se fit un grand silence, comme si Dieu, paraissant sur les mers, leur commandait de ne plus mugir. Cunimund cependant conduisit le jeune couple à l'autel agreste où l'on sacrifiait aux idoles, et, posant la main d'Hémischild dans celle de Rosamonde : « Prêtre de nos Dieux, s'écria-t-il, » cesse pour un moment de consulter les destinées ; et ». toi, peuple, remplace tes cris de guerre par de joyeux » chants d'hymen î Avant d'aller livrer ma vie aux » chances des batailles, je veux que mes enfants soient » unis sous le regard de mes Dieux et de mon armée. » J'ai vu naître leur amour , et j'espérais un peu de » calme pour finir auprès d'eux ma carrière agitée; » mais le sort ne veut pas que je dépose encore ma » vieille massue ni mon arc fidèle. Eh bien ! que du » moins mon espérance la plus chère ne soit pas déçue ; » qu'ils soient unis! qu'ils soient heureux!... La vie » ne me sera plus qu'indifférente , car elle sera vide de » son dernier désir, et je pourrai mourir sans regrets. » Hémischild , ô toi qu'un frère chéri m'a légué en » mourant , toi qui rajeunis mon cœur par les rayons » de ton aurore , je te donne Rosamonde ! Et si la » guerre ne moissonne pas tes jours , sois son proîec- » teur , son appui. Puissent les Dieux favorables dé- » tourner longtemps de ta poitrine les traits cruels de » la mort. Et toi , Rosamonde , mon sang , mon bon- » heur et ma vie , je te lie à l'époux qu'a choisi ton

» âme. Il est loyal et vaillant. Tu auras un cœur pour » t'aimer , un bras pour défendre ta faiblesse.... » — Les fiancés inclinèrent le front , et le pontife , essuyant ses mains rougies dans le sang des victimes , prononça ces paroles d'une voix haute et solennelle : « Le Ciel » punit l'époux infidèle et foudroie l'épouse adultère ; » jeune homme , n'oublie pas tes serments sacrés ; » jeune fille , ne te laisse jamais aller à des pensées » coupables ! Vous êtes l'arbre et le rameau , la vigne m et le lierre. Soyez unis à jamais!... »

« Soyez unis! » répéta Cunimund. — Et sur les rides de son visage sévère descendit une larme brûlante , la seule peut-être qu'il eût versée. Alors la multitude remplit l'air de Cris de joie, d'applaudissements frénétiques. C'était une chose attendrissante et grave que ce mariage célébré par un père sous les sombres auspices d'une guerre prochaine ; et ces bataillons tout armés entonnant des hymnes d'ivresse et d'amour , et ces amants qui devaient se quitter sans un baiser!... et ces couronnes de fleurs qui peut-être allaient se changer en cyprès funèbres.... c'était un spectacle triste , souriant et solennel ! Mais bientôt s'éteignent les chants d'hyménée , la foule vient d'entendre de loin les cris des Lombards qui s'avancent, renversant tout sur leur passage. Les Gépides serrent leurs rangs et préparent leurs javelots homicides. Cunimund s'élance à leur tête, délaissant sa fille éplorée ; et le fier Hémischild , jetant sur Rosamonde un regard de regret et d'adieu , bondit plein d'ardeur à côté de son roi. De toutes parts , on n'entend plus qu'une voix , qu'une parole : Guerre! guerre ! et mort aux Lombards !

Xlboin , en effet, marchait sans obstacle sur les bords du Danube. — Suivi de ses fidèles Lombards , il venait envahir le territoire que le peuple gépide avait occupé après l'émigration des Ostrogoths. Ce chef était un guerrier farouche , audacieux , entreprenant. Rien ne

pouvait arrêter ses pas , et la victoire semblait marcher avec lui ; il était roi d'un peuple barbare qui, descendu de la Scandinavie , et robuste enfant du nord , se nourrissait de combats , de pillage , de dévastations. Les Lombards, jusqu'à ce jour invincibles, allaient se heurter aux Gépides, dont les conquêtes et la bravoure leur portaient ombrage. Alboin , d'ailleurs , avait été excité contre eux par Justinien, le César d'orient, qui, par une politique adroite , poussait les unes contre les autres ces nations barbares , afin qu'elles se détruisissent mutuellement. C'est que le voisinage de ces alliés indomptables faisait trembler sur son trône l'empereur amolli ! Or, ce fut vers le sud de la Germanie que les deux peuples se rencontrèrent et se livrèrent, au sixième siècle , un combat long et sanglant ; choc terrible d'où jaillit la, ruine de l'une des deux peuplades ennemies !

Déjà les deux armées sont aux mains ; les flèches obscurcissent l'air ; la terre est inondée de sang.... Partout ce sont des cris de rage, des imprécations effroyables. Chaque blessure est mortelle ; c'est une lutte d'extermination et d'horreur. Longtemps la victoire semble indécise , et les Lombards , surpris de cette résistance inaccoutumée , redoublent d'efforts et de furie.... Enfin les Gépides , moins nombreux et moins bien armés , plient , épuisés de fatigue et de découragement. Cunimund , entraîné loin d'Hémischild par les flots de la mêlée , rappelle ses guerriers d'une voix tonnante. Sa main sexagénaire frappe encore avec une ardeur juvénile, et son mâle courage étonne les ennemis victorieux. Mais voici venir Alboin, ivre de carnage et de triomphe, Alboin qui veut porter un dernier coup aux Gépides, en frappant leur chef chancelant déjà sous le nombre des assaillants. Il s'élance d'un bond sur le vieillard ruisselant de sueur, l'étreint avec ses bras de vingt ans , le renverse sur la poussière, et lui enfonce dans ta poitrine; son dard ensanglanté ;

« — Hémischild ! Hémischild 1 râle Cunimund expirant ; venge-moi , mon fils! »

Le jeune homme entend les derniers soupirs du chef qu'il chérit , qu'il n'a pu sauver ; ses dents grincent de fureur ; ses yeux s'enflamment de rage ; il se débarrasse des Lombards qui l'entourent, et n'arrive que pour voir Alboin vainqueur jeter' à ses soldats les restes mutilés du vieillard. De tous côtés les Gépides sont en fuite ; les uns tombent sous le fer des vainqueurs, les autres sont chargés de liens et destinés à la servitude. Le fougueux Hémischild ne combat plus , il contemple les sanglantes dépouilles de Cunimund, et reste absorbé par cette triste vue.... Lui , si plein d'ardeur et de vaillance, il se laisse désarmer paisiblement et charger de chaînes comme une faible femme , au lieu de vendre sa vie et de s'ensevelir sous les cadavres des siens ! Et bientôt , traîné comme un vil bétail , il disparaît , confondu dans la foule des captifs vulgaires.

Cependant Rosamonde , tremblante d'inquiétude et d'alarme , a quitté l'autel où son mariage s'était accompli ; elle oublie sa timidité virginale , et se dirige , pleine d'émoi, vers l'arène où luttent les deux peuples rivaux. De loin , elle entend les cris confus des combattants , et tout son sang reflue vers son cœur agité. C'est là que sa destinée se décide , c'est là que le démon des batailles tient son glaive suspendu sur la tête de son père et de son époux!... Quelle anxiété pour cette âme de fille et d'amante ! quelle cruelle attente d'incertitude et d'agonie!... Enfin elle entend des cris de détresse et des chants de victoire: les Dieux ont prononcé.... Avide d'espoir , la jeune fille hasarde encore quelques pas timides, elle s'avance à la rencontre des vainqueurs, et, dans ses rêves heureux , leur prépare déjà des caresses et des couronnes. Mais , ô déception ! ce sont les Gépides en désordre qu'elle voit fuir ! C'est Alboin qu'elle voit marcher sanglant et superbe de sa victoire. Des

larmes brûlantes inondent sa paupière , elle cherche de toutes parts son père, son époux qu'elle n'aperçoit pas. Malheureuse femme dont les songes de bonheur sont brisés si vite; qui pour la félicité trouve l'abandon, pour un trône l'ignominie ! Palpitante, égarée, Rosamonde se précipite aux genoux du roi des Lombards : « Grâce pour mon père , grâce pour Cunimund ! » s'écrie-t-elîe avec un accent déchirant. Àlboin voit à ses pieds une jeune fille qui sanglotte et qui prie ; mais son cœur féroce ne connaît point la pitié ; ivre de son triomphe et brûlant encore d'une ardeur guerrière , l'impitoyable vainqueur ne trouve pour elle que d'amères paroles : « Ah ! ah ! fit-il en riant comme rirait un bourreau ; tu » es la fille de Cunimund , de ce téméraire qui a osé » combattre les Lombards! Grâce pour lui , dis-tu ; » mais vois,., je l'ai écrasé comme son peuple, et voilà » son sang qui a rougi mes javelots! » L'infortunée resta muette d'horreur, et ses beaux yeux ne trouvèrent plus de larmes; le dur vainqueur la regardait toujours pîiée sous lui comme un faible roseau. Elle était bien digne de pitié , la pauvre femme ! et le vaillant prince était devenu bien lâche. Mais tout-à-coup la voix d'Aîboin devint comme plus douce ; il grimaça comme un sourire: « Par mes aïeux! dit-il, je te trouve charmante, » la belle princesse. Allons! je te fais grâce à toi. Non ! » jamais beauté plus divine n'enchanta mes regards.... »> Sois donc joyeuse , lu seras à moi ! J'oublierai que tur » fus gépide, parce que tu as de jolis yeux d'azur ! » — « Mourir ! mourir plutôt ! s'écria Rosamonde ranimée » par l'indignation; laisse-moi mourir de ce dard qui » perça le flanc de mon père » Et les sanglots brisèrent sa parole. Le barbare ! il osait parier d'amour tout couvert de sang ; il demandait des baisers auprès d'un cadavre fumant encore. Impureté! dérision!...

— Gardes ! cria le roi lombard , saisissez cette femme et conduisez-la sous ma tente. Dès ce jour3 elle est votre reine ! »

Déjà la fille de Cunimund se débattait, entraînée par les soldats farouches ; nul n'était là pour la secourir , pour venger ses outrages. Une dernière espérance vint luire encore à son âme épuisée; elle rassembla sa force mourante , et fit entendre ce cri strident comme un soupir d'agonie : « Hémischild ! Hémischild ! sauve-moi ! »

Mais sa voix se perdit inutile : Hémischild ne répondit pas.

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