CHAPITRE DEUXIÈME
Le Btestan.
« Allons! que la bière pétille dans leshanaps ; que le vin circule à grands flots ! Amis , déposons nos armes ; allons! ivresse et plaisir. » Ainsi parlait Alboin, s'abandonnant avec ses officiers au délire d'une folle nuit d'orgie. Le festin étalait une pompe sauvage ; les tables somptueuses étaient surchargées de viandes abondantes. Partout les coupes écumaient en se choquant , et de nombreux esclaves s'empressaient autour des convives. En face du conquérant était assise la belle Rosamonde , la fille de Cunimund, la fiancée d'Hémischild, et maintenant l'épouse du roi lombard. Sept années s'étaient écoulées depuis la ruine des Gépides. Alboin était roi d'Italie , et c'était à l'ombre de Pavie , sa capitale , qu'il se livrait au charme du repos.... Pauvre Rosamonde, qui avait été jetée mourante , et pleine de larmes , aux bras d'un farouche vainqueur ! pauvre jeune femme qui, depuis sept années , était la reine des Lombards, et l'esclave du meurtrier de son père !... Longtemps elle avait invoqué le nom d'Hémischild , espérant vengeance et liberté; mais elle n'avait plus revu son ami depuis le jour funeste où le barbare Alboin lui avait crié : « Je t'aime , et j'ai tué Cunimund ! >* Peu à peu , l'espoir s'était éteint dans son âme ; elle avait cru Hémischild
mort comme tous les siens, et son cœur naïf et riche de tendresse s'était rempli d'un nouvel amour : Ardaric, le beau lombard aux cheveux parfumés , le barde aux voluptueuses paroles, avait, àl'insu du tyran, bercé Rosamonde d'un sentiment délicieux. Hélas! elle avait perdu son père, son fiancé ; Alboin la brisait avec son amour infâme ; il lui fallait Ardaric pour ne pas mourir. Et puis , le jeune poète avait si bien su consoler ses douleurs et respecter ses souvenirs ; il avait dans la voix tant de suavité et d'harmonie , qu'elle l'aimait comme une consolation, comme un génie du ciel. Sans le baume de cette tendresse , elle serait morte étouffée par ses regrets et par la haine que le prince lombard inspirait à son cœur.
« Allons , dit encore Alboin déjà bouillant d'ivresse , » versez , versez , esclaves! Je veux toute une nuit de » joie , car Pavie est tombé sous mes coups. Je suis » grand , je suis invincible , et je fais trembler les Gé- » sars ! Allons, Ardaric, mon beau troubadour, prends » ton luth sonore, et répuis-nous par quelques nou- » veaux accords de poésie patriotique. Et toi , Rosa- » monde, ma blonde amie , sois belle et souris-moi. » Des flots devin coulèrent, et le jeune Ardaric, prenant sa lyre d'or , commença l'harmonieux langage de ses chants belliqueux :
Muse, chante Alboin, couronné de gloire, Ce grand conquérant, guerrier valeureux, Qui sut à ses pieds traîner la victoire, El fit des Lombards un peuple fameux.
Son bras est puissant comme le tonnerre, Son front est plus haut que le peuplier ; C'est le roi des rois , le dieu de la terre. Vive , vive Alboin , le vaillant guerrier !
Muse, chante Alboin , le roi d'Italie , Qui vient se poser rival de César ; Il vainquit Milan , écrasa Pavie , Et fit souverain le peuple lombard !
Aigle radieux , enfant de la guerre.
Il dompta I'Avare et le Slave allier ; C'est le roi des rois, le dieu de la terre , Vive , vive Alboiu , le vaillant guerrier !
Sous ses coups tomba le roi des Gépides...,
Alors, et tandis que le barde racontait ainsi la défaite de Cunimond et de son peuple , Rosamonde regarda le prince triomphant. Ses souvenirs se réveillèrent , son cœur se serra ; une larme brilla dans ses yeux et descendit silencieusement sur sa joue. Le farouche Alboin , la voyant pleine de tristesse, ne put souffrir des pleurs qui troublaient ses plaisirs ; il ne savait pas, lui rude et inflexible , que cette femme avait un cœur de princesse , de fille et d'amante , et qu'il lui faisait horreur avec sa tyrannie et ses sanglants trophées. Il pouvait se croire aimé , le barbare ! et voulait toujours des sourires : « Par les enfers î hurla-t-il en interrompant Ardaric , » voyez donc cette femme qui pleure quand on célèbre » ma gloire. Je t'avais défendu ces larmes, entends-tu , » mon esclave? Par le crâne de mon père ! tu n'as donc » pas oublié les Gépides et Gunimund ! Ah ! ah! sais-tu » donc ce qui reste de tes Gépides ?... Des cendres, et » quelques captifs qui demain vont orner mon triom- » phe ; le beau peuple, vraiment, pour que tu lui don- » nés des pleurs!... » Tous les chefs étaient muets, respectant le courroux de leur prince ; Alboin écumait de vin et de fureur ; son regard lançait la menace , car cette larme de Rosamonde avait glacé sa joie comme un reproche , comme uu remords : « Gardes ! cria-t-il en- » core , allez me chercher un captif , celui qu'Hyulf , » mon fidèle , vous livrera. Amenez-le dans cette salle » pour qu'il nous amuse. Ma reine est triste aujour- » d'hui. Buvons, mes braves, nous allons voir un gépide, » un vaincu. C'est mon prisonnier, et jele crois bon pour » conduire demain les coursiers de mon char; allez;
» me chercher le gépide pour qu'il me verse à boire. » En ce moment , les gardes entrèrent dans la salle du festin , conduisant au milieu des piques un homme pâle et fier; ses yeux, habitués aux ténèbres, furent d'abord éblouis par l'éclat des torches étinceiantes ; mais sa démarche était ferme et sûre. Alboin, le trouvant digne de mener son char triomphal , l'avait séparé des autres captifs, et le soldat Hyuif avait été commis à sa garde.... Depuis sept ans , languissant dans l'esclavage , caché aux regards de tous , le prisonnier gépide avait bien souffert ; mais toujours silencieux et calme , il avait semblé nourrir une pensée unique et constamment fixe dans son âme. Rosamonde, en l'apercevant, laissa tomber un indéfinissable cri de surprise et comme de terreur. . . .
— «Ah ! fit Alboin avec un éclat de rire, la princesse » te connaît donc , esclave , ta reine fidèle qui tout-à- » l'heure encore pleurait la défaite des Gépides? Quel » est cet homme? dis-moi quel est cet homme, ma )> belle ? »
Le captif s'avança lentement et vint se placer devant le roi lombard.
Il fixa sur lui son œil d'aigle et dit avec solennité : « Je suis Hémischild , prince gépide , neveu de Cuni- » mund; je fus uni à Rosamonde par son père et par » notre pontife le jour du combat ; je suis l'époux de » cette femme. »
— « Eh bien ! Hémischild , prince gépide , époux de » Rosamonde , reprit Alboin railleur et cruel , sais-tu *> ce qu'est devenue ta fiancée ? Depuis sept ans , elle » est ma maîtresse à moi ; depuis sept ans , j'ai ses bai- » sers , j'ai son amour... et toi, tu n'es qu'un pauvre » esclave qui demain conduira mon char de triomphe » dans toutes les rues de Pavie ! »
Un sourire de dédain et de haine plissa les lèvres du prisonnier ; son œil s'alluma, mais il se contint et reprit
gravement : « Alboin , vainqueur de Cunimund , roi » d'Italie , maître de ma fiancée , je ne suis point jaloux » de toi ; Rosamonde te hait, ses baisers sont à toi, mais » non son âme et son amour : celui qu'elle aime, c'est » Ardaric , ton barde gracieux ; ils sont heureux depuis » cinq années ; depuis cinq années ils te trahissent. » Ah 1 ah ! c'est Hyulf qui me Ta dit un jour , en se » moquant de toi, tyran ! Ah ! ah ! ah ! tu souffres plus » que moi maintenant ! »
Hémischild avait dit tout cela froidement et les bras croisés ; sa vengeance était calme, mais elle déchirait bien.
Alboin se leva comme frappé de folie , et promena autour de lui son regard égaré. Rosamonde était blanche de stupeur, Ardaric était immobile et muet. La fureur contracta les traits du prince lombard ; il saisit sa massue d'une main convulsive et la fit retomber tournoyante comme la foudre sur la tête d'Ardaric assis à ses côtés. Le jeune barde tomba sous le coup terrible , et ses blonds cheveux furent souillés de sang.... Mais la rage du tyran n'était pas encore assouvie ; fixant sur Rosamonde son œil de flamme : « Misérable esclave ! » hurla-t-il , je t'ai faite reine , et tu m'as fait servir de » pâture aux railleries d'un Hyulf; je ne veux pas te » tuer comme j'ai tué ton complice , ce serait trop vite » mourir ! et je veux que tu souffres , entends-tu ? je » veux que tu souffres !... » — Il était féroce et délirait.— « Tiens, lui cria-t-il , en tirant de son sein un » objet de forme creuse, ceci est le crâne de Cunimuncl, » de ton père que j'ai broyé sous mon genou vainqueur ! » Ceci sera ta coupe , tu vas boire là-dedans du sang » d'Ardaric. Allons ! de la bière pétillante et du vin » généreux! Allons ! de l'orgie et de l'ivresse, ma belle ; » c'est un riche présent que je t'ai fait là. Prince gépide, » mon esclave, remplis donc mon hanap jusqu'au bord » pour que je lui fasse raison! »
Rosamonde , brisée d'horreur , était tombée sur son siège privée de sentiment. Hémischild regarda le crâne du roi gépide , le seul reste de celui qu'il avait aimé comme un père.... Un éclair passa sur son visage , et sa poitrine rugit comme un râle. Enfin il prit un broc , le souleva d'une main assurée, et remplit la coupe que lui tendait son vainqueur. Quiconque aurait vu l'air du captif aurait frémi ; c'était un infernal mélange de haine, de joie, d'anxiété. — « Bois donc, ma reine, dit Alboin à » sa froide épouse, bois donc du sang, du sang d'Arda- » rie ! » Et vidant sa coupe d'un seul trait , le tyran secouait la main de la pauvre femme évanouie. Mais tout-à-coup la voix d'Alboin s'altère, son regard se ternit , une sueur glacée inonde ses membres ; il tombe et se débat dans les convulsions de la mort....
Hémischild est toujours debout avec son sourire de damné. Il contemple le monarque expirant autour duquel se pressent en désordre les officiers et les soldats. Point de secours ! point de remède ! Le poison versé par le gépide au roi d'Italie est aussi sûr que rapide!... Hémischild a bien vengé Cunimund : il est heureux et rayonnant ; ce que c'est pourtant que les grandeurs humaines ! Le captif vient d'empoisonner le conquérant au milieu de sa cour et de son armée, il lui a donné une tombe pour char triomphal. Pauvres vainqueurs que les hommes! pauvres triomphateurs que les rois ! Mais soudain Hémischild sort de sa léthargie ; il jette çà et là de sombres regards , et voyant que tous les guerriers ont oublié sa présence pour leur prince à l'agonie , il saisit dans ses bras nerveux Rosamonde toujours glacée. Nul obstacle n'arrête ses pas ; il fuit ces lieux de meurtre et d'orgie , où le vin s'était mêlé à des ruisseaux de sang.
Alboin a rendu le dernier soupir. Le palais se remplit de cris lugubres. Les Lombards sont frappés de consternation et de douleur.... Hyulf cherche le prison-
nier gépide, et ne l'apercevant plus : « Vengeance! s'é- » crie-t-il , vengeance , soldats ! Notre prince est mort , » sans doute empoisonné par ce gépide que nous n'avons » pas vu fuir, par ce gépide qui vient d'enlever l'épouse » infidèle de notre chef , par ce lâche esclave qui , le » dernier, a rempli son hanap. Mort, mort àHémfs- » child. » Alors la colère succède à la stupeur ; les cris de vengeance retentissent au loin dans Pavie; partout brillent les flambeaux et les armes, et mille soldats furieux volent à la poursuite du fugitif.