‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 76 sur 143 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

La Chaumière.

La nuit sombre et sinistre couvrait au loin la campagne ; de lourds nuages voilaient les voûtes du ciel, et les étoiles , comme enveloppées d'un manteau , ne scintillaient pas à l'horizon. Les oiseaux nocturnes interrompaient parfois ce vaste silence , avec un cri rauque que l'écho répétait comme un gémissement.... Ce n'était pas une de ces nuits sereines et douces qui parfument souvent le ciel d'Italie et jettent l'àme dans les rêves voluptueux d'une riante pensée. Tout respirait alors la noire tristesse , et les épaisses ténèbres inspiraient une vague inquiétude et presque de l'effroi.

Hémischild fuit les murs de la ville , emportant Rosamonde évanouie ; il hume à pleine poitrine l'air de la liberté ; de temps en temps il tourne la tète , craignant qu'on ne découvre trop vite la trace de ses pas ; en effet, déjà les Lombards ont pris leurs armes, et mille torches errantes vont éclairer la plaine. Mais le captif est loin d'eux encore; il fuit, il fuit toujours avec son fardeau , comme un tigre emportant une gazelle et fuyant les chasseurs. Il arrive ainsi près d'une chaumière isolée,

sise au milieu d'une petite forêt , où la nuit est plus épaisse et l'ombre plus sûre. C'est là qu'il court cacher sa proie , et dérober sa fuite aux soldats d'Alboin qui le poursuivent avec d'épouvantables clameurs.

fin entrant dans la cabane, le gépide posa sur la terre la jeune femme qui commençait à reprendre ses sens. Puis il alluma un tas de feuilles sèches qui répandirent une vacillante lumière, et se mit à contempler la fille de Cunimund. Rosamonde .s'éveillait comme d'un long et douloureux sommeil ; elle ouvrit les yeux , posa la main à son front pour rassembler ses idées confuses, et voyant Hémischild immobile et pâle : « C'est toi ! » s'écria-t-elle en tressaillant par un instinct de crainte.

■ — « C'est moi, fit l'autre, c'est moi, Rosamonde, ma » bien-aimée 1 N'as-tu rien à me dire , depuis sept ans » que nous sommes séparés? n'as-tu pas quelques ten- » dres paroles à verser dans mon cœur?... Insensé que » je suisl j'oubliais que mon souvenir même est banni » de ta pensée , que je suis un maudit , et que tu n'ai- » mais plus qu'Ardaric! >»

L'infortunée se sentit plus froide, car Hémischild, en parlant , conservait toujours son amer sourire de vengeance et de mort.

« Ardaric, Ardaric, reprit-il sourdement, c'est qu'il » était beau, n'est-ce pas? C'est que vraiment sa blonde » chevelure et son œil languissant valaient mieux qu'un )> grossier barbare comme moi , qui ne sais pas chan- )> ter des accords mielleux sur une lyre d'or. C'est qu'il » valait mieux pour la fille de Cunimund, lui, lombard, » que moi , gépide. Oh ! que cet Hyulf m'a fait mal ï » comme j'ai été jaloux d' Ardaric ! »

Rosamonde se mit à genoux et joignit les mains.

« Tu ne sais pas, dit-il encore après un silence, tout » ce que j'ai souffert , ma belle fiancée ! J'ai vu tomber » tous mes frères, j'ai vu massacrer Cunimund près de » moi , sous mes yeux , et je n'ai pu le sauver! Alors ,

w étouffant ma rage, j'ai jeté ma massue, et je me suis » laissé donner des chaînes par les Lombards , parce » que je ne voulais pas mourir sans vengeance , parce » que j'aurai mendié la vie à genoux pour être sûr de » frapper Alboin !... Ton père , en expirant , m'avait » dit : Venge-moi, mon fils.... Je me suis laissé insul- » ter, frapper, museler.— Un lion muselé étouffe ; moi, » j'ai vécu sept ans dans les fers ; mais c'était pour » venger Cunimund. Or, un jour, Hyulf, mon geôlier, » me dit : Elle est belle, notre reine nouvelle, la femme » d'Alboin , la divine Rosamonde. Mais je me suis dit : » elle n'aime pas l'assassin de son père ; je vis toujours » dans son cœur , dans son souvenir. Pouvais-je être » jaloux d'Alboin?... Je t'ai plainte et j'ai souffert avec » toi. Plus tard , Hyulf dit encore : Rosamonde aime » Ardaric , un jeune et beau poète ; notre roi se laisse » tromper par son épouse adultère; l'imbécile tyran ! » Alors, me voyant oublié par toi, j'ai été jaloux d'Ar- » daric , je l'ai haï autant qu'Alboin. Oh! couver cinq » ans deux vengeances dans le cœur , c'est trop ! c'est » trop ! c'est trop ! Enfin , ce que j'espérais est arrivé : » l'ombre de ton père a pris pitié de moi. On m'a déli- » vré de mes fers , on m'a conduit pour être bouffon » dans un de leurs festins. C'est là que j'ai revu ma w fiancée , reine des Lombards , amante d'un esclave » lombard!! Cet Ardaric !... un efféminé flatteur d'un » tyran. Alors comme elle a bien foudroyé , ma triple » colère ! D'un mot j'ai tué ton amant, puis le superbe » roi m'a fait son échanson : je lui ai versé du poison , » vois-tu?... Le lâche , il croyait avoir usé ma colère » par sept ans de souffrances ; il m'avait choisi, comme » on choisit un bon coursier , pour traîner son char de » victoire ; il m'a fait remplir sa coupe , moi prince » gépide, et il m'a appelé son esclave ; il a joué avec » le crâne de Cunimund , l'infâme! Je lui ai versé du » poison. 0 mon roi, mon père, te voilà vengé! Et

» maintenant je peux faire quelque chose pour moi : » Rosamonde, tu m'as brisé , tu m'as torturé, tu m'as » trahi; maîtresse d'Ardaric, tu vas mourir!... »

Un poignard brilla dans la main d'flémischild ; la pauvre femme sentit l'étreinte de son bras de fer ; haletante et glacée, elle eut encore la force d'articuler quelques mots de prière :

« Hémischild , dit-elle , pardonne ; j'ai bien souffert » aussi , vois-tu ! Alboin m'a fait horreur pendant sept » ans avec sa sauvage tendresse d'assassin. J'ai été » torturée plus que toi , peut-être , quoique plié sous » les chaînes. Oh ! si j'avais su que tu vivais encore , » je n'aurais pas écouté le barde lombard , helas ! Mais » deux ans se sont écoulés , tu ne m'as pas répondu : » je t'ai cru tombé comme mon père , comme toute » l'armée, et je ne t'ai plus aimé que comme un souve- » nir. Un cœur de femme ne peut pas toujours haïr , » enfin î Cette tendresse que je croyais ne plus pouvoir » te donner devait s'exhaler, ou faire mourir mon âme. » Il était si doux , Ardaric ! il me parlait de mon père » et de toi, de toi souvent, Hémischild ; car je lui avais » raconté nos malheureuses amours. Non , je ne t'avais n pas oublié , je n'ai pas été une infâme. Si je l'aimais, » c'était pour entendre quelqu'un parler sans outrage » de mon père et de toi. Je l'aimais avec toi , pour ne » pas étouffer de la haine que je sentais pour Alboin, » Hémischild , pardonne ; je le sais , maintenant la vie » serait affreuse pour moi , Ardaric est mort et tu me » hais ; mais j'ai peur de mourir , j'ai peur de ton pci- » gnard. Je m'attache à la vie , j'aime à respirer l'air. » Oh! si je pouvais encore voir un peu de ciel bleu , » quelques rayons dorés du jour! C'est si horrible de » mourir ainsi !.., »

Et la malheureuse , brisée de sanglots , embrassait les genoux du terrible gépide. Hémischild hésita ; il sentit comme de la pitié , comme une dernière étincelle

d'amour. Cette voix tremblante avait assoupi sa colère, et réveillé dans son âme les souvenirs heureux de son enfance.... Mais soudain il frissonne, sa main fiévreuse se relève par un mouvement convulsif avec le poignard vengeur. Il venait d'entendre les cris furieux des Lombards qui s'approchaient de la chaumière : « Encore » eux ! je les avais oubliés. Lâche que je suis ! j'allais » perdre le fruit de mes longues tortures ; j'avais oublié » les Lombards qui viendraient encore me voler ma der- » nière vengeance. Meurs, meurs, infâme ! » s'écria-t-il en rugissant. Et son bras en délire abattit le coutelas sur Rosamonde , qui retomba sans vie !

Un moment après , les Lombards étaient arrivés jusqu'à la cabane. Us inondèrent en foule ce lieu de meurtre et d'horreur en poussant leurs cris tumultueux: « Mort aux Gépides ! vengeance pour Alboin ! »

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