‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 77 sur 143 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le Gentilhomme et la Fermière.

Peu de temps avant l'époque où éclata la grande révolution française , deux hommes causaient ensemble dans Tintérieur d'une petite ferme située aux environs de Paris. Et voici les mots que l'on pouvait entendre vers la fin de leur causerie :

— Et moi, je vous dis, mon cher maître Jacques, que ma demande est sérieuse et loyale.

■ — Je crois en votre bonne foi , Monsieur le comte ;

mais je répète que vous n'avez pas assez réfléchi à tous les obstacles , à toutes les conséquences de votre proposition....

Cette conversation se passait , comme nous venons de le dire, dans la plus belle chambre de Jacques Pasquot, le vieux fermier , entre lui et un jeune noble du nom deHenri d'Ermilly. Les deux interlocuteurs étaient assis et parlaient d'une manière fort animée. Ils n'étaient pourtant pas seuls dans la chambre , mais il y avait un tiers dans la causerie. Ce tiers , c'était la jolie fille de maître Pasquot , la douce Lucienne , qui , debout dans un coin , n'osait prendre la parole. Mais la rougeur de ses joues , l'expression de son regard , l'agitation de ses gestes , prouvaient suffisamment que la conversation ne lui était pas indifférente.

C'est qu'en effet tous ces grands débats entre le vieux fermier et le jeune gentilhomme avaient pour objet la gentille Lucienne. Le comte d'Ermilly , quoique d'une excellente noblesse , n'avait pu garantir son cœur du charme que répandait la beauté naïve. Bien plus , il trouvait dans cette enfant élevée avec une sévère modestie un attrait qu'il ne rencontrait pas chez les plus belles dames de la cour. C'était cette virginale candeur qui double le mérite de la grâce naturelle et peut seule inspirer les passions les plus vives. Or , d'Ermilly , las de la cité , de ses splendeurs et de la coquetterie des marquises , d'Ermilly avait été fortement impressionné par les grâces de la jeune fermière , et comme il était d'un caractère fort tenace, il lui fallait à tout prix cueillir celte délicieuse fleur des champs. C'est ainsi que dans son langage de petit-maître il désignait Lucienne.

D'abord , il avait pensé à la séduction. C'est , hélas ! trop souvent la première idée qui vient à l'àme du riche. Mais il s'était aperçu bientôt que toutes ses démarches seraient sans effet. Lucienne avait déjoué par sa naïve vertu toutes les batteries du comte ; elle ne comprenait

guère ces propos d'amour sans une issue légitime. Et puis d'ailleurs , la jolie fille était gardée à vue par un Mentor aux yeux d'Argus , l'inflexible maître Jacques, qui n'aurait certainement pas souffert les cajoleries des galants. Ce robuste vieillard , dont les cheveux avaient blanchi dans une vie de travail et d'honneur , aurait tué d'un coup de fusil le noble venu pour lui ravir sa fille , tout aussi bien que l'oiseau parasite qui dévastait les fruits de sa terre.

Tous ces obstacles n'avaient fait qu'aigrir le caprice du comte d'Ermilly. Ce caprice était dégénéré en passion , et tellement qu'à l'heure où nous parlons le noble comte était chez maître Pasquot pour lui demander la main de sa fille.

Il avait fallu , pour arriver là , que le gentilhomme sacrifiât bien des affections , bien des vanités; il s'était brouillé avec ses plus nobles parents , il avait soutenu sans pâlir le feu des railleries de ses amis les chevaliers et les jeunes mousquetaires! Quesais-je? Son orgueil était sorti vainqueur de toutes les luttes; il lui fallait Lucienne : elle ne pouvait être sa maîtresse , elle serait sa femme. Mais il restait à vaincre un dernier adversaire, et cet ennemi, le croirait-on? c'était maître Jacques. Ce dernier avait été loin d'accueillir avec enthousiasme la demande séduisante du comte. L'homme du peuple, fier de sa vie de travail , aigri par l'expérience , reculait devant l'éclat comme devant un piège du mauvais génie. Il savait tout ce qui bouillonnait d'orgueil et de dédain au sein de celte caste privilégiée décorée du nom de noblesse. Sans doute, le jeune d'Ermilly avait un cœur sensible, une âme loyale. Mais enfin il était riche, il était noble , et Lucienne n'avait que la dot modique d'une fermière , humble parcelle qui se serait noyée dans le Pactole de son brillant époux. Aussi Vasquot voyait-il bien au-delà du présent , et le nuage doré qui cachait l'avenir lui semblait un perfide mensonge. C'est pour

cela qu'il recevait avec appréhension et même avec antipathie la demande du beau prétendant.

Pour la jeune fille , avouons-le , c'était tout différent. Confiante et désintéressée, elle écoutait avec un inexprimable plaisir les propositions légitimes d'un jeune seigneur rempli de grâces. Maintenant donc elle osait interroger son cœur qui lui répondait par les palpitations de l'amour. Et quand maître Pasquot se montrait si peu empressé , si peu courtois , Lucienne maudissait en elle-même cette sévérité trop cruelle. A dix-huit ans, on ne comprend pas tout ce que l'amour d'un père renferme de tendresse et de sage prévoyance. Si le respect filial n'avait enchaîné sa langue, elle eut bien vivement interrompu la conversation qui continuait ainsi entre d'Ermilly et Pasquot :

— Je vous assure, maître Jacques , que j'ai beaucoup réfléchi. Je n'ai d'ailleurs de permission à demander à personne; mon père et ma mère reposent dans la tombe. Quant aux scrupules de mes nobles parents , je me moque d'eux.... et de leur succession.

— Mais le monde, Monsieur le comte ! . . . oh ! le monde des grands seigneurs !

— Eh bien ! quand mes amis verrront mademoiselle Lucienne comtesse d'Ermilly , il n'y en aura plus unseul qui aura le courage de me blâmer.

— Et moi , je vous le dis franchement , reprit maître Jacques , mon cœur de père ne se laisse pas entraîner aux penchants de Pamour-propre. Plus d'un se laisserait éblouir à" l'éclat de votre rang.... Mais quoiqu'en définitive je vous tienne pour un bon et loyal gentilhomme, je préférerais cent fois voir un fils de laboureur assis sur cette chaise et me parlant comme vous le faites, Monseigneur. Ah ! c'est plus fort que moi.... mais je n'aime pas les nobles !

A ces paroles un peu trop brusques, d'Ermilly sentit le rouge lui monter au visage ; ce n'était pas de la colère-

qu'il éprouvait , c'était plutôt de l'humiliation , car dans le fond de son âme il croyait faire grand honneur au fermier par sa demande. Ce dédain populaire lui semblait une injure; et comme il venait du père de Lucienne , le comte était plus peiné que froissé dans son orgueil.

En ce moment aussi , maître Jacques tournait les regards du côté de sa fille. La pauvre enfant , les yeux baissés et les joues empourprées , venait de laisser tomber une larme \

Maître Jacques soupira.

— Eh bien ! donc , dit d'Ermilly en se levant , il faut prendre un parti, Jacques. Vous n'aimez pas les nobles, soit ; mais }\ ne faut pas insulter pour cela un jeune homme qui aime sincèrement votre fille et vient la demander en légitime mariage. C'est vous qui avez tort , Jacques , ajouta-t-il plus doucement.

Le vieux fermier ne répondit rien ; il songeait à cette larme tombée des yeux de son enfant. D'Ermilly con-, tinua :

— Une preuve que je ne suis pas dédaigneux et corrompu comme eux tous , c'est que je suis aussi franc que le fils du laboureur qu'il vous faudrait pour gendre. Ces préjugés..., Lucienne et vous m'aiderez à les combattre , si vous revenez sur votre inflexible décision. Une dernière fois , voulez-vous m'accorder votre fille?

— Mais c'est qu'elle a pleuré ! s'écria maître Jacques Pasquot en se frappant le front. Est-ce qu'elle l'aimerait déjà , ce jeune gentilhomme? Cette enfant se laisse prendre à Fappât d'un brillant mariage , et quel enfant ne le ferait à sa place ? Malédiction ! elle serait donc malheureuse sans lui?...

—Vous ne me répondez point , Jacques ? fit d'Ermilly qui reprenait courage et remerciait doucement par son regard la gente Lucienne d'une intervention silencieuse, mais puissante.

—Je ne vous réponds pas ! je ne vous réponds pas f et cependant elle a pleuré, reprit encore le vieux fei~ mier fort ému. Monsieur le comte , je n'ai rien décidé au moins. Souffrez que je réfléchisse un peu.... Mes idées sont si confuses....

Il se passait dans l'âme de Jacques un nouveau combat. Que devait-il faire ? L'amour paternel et le plus légitime orgueil le sollicitaient à la fois. Devait-il céder à cette larme de son enfant , et plier ainsi subitement devant le jeune seigneur? Devait-il sacrifier toutes ses antipathies et ses défiances ? C'eut été peut-être une faiblesse. Et cependant il comprenait bien que Lucienne , initiée à l'amour du comte , aurait eu toute sa vie un regret déchirant s'iL intervenait maintenant un inflexible refus.

Maître Jacques sentit bien alors qu'il devrait finir par céder , mais il ne voulut pas avoir l'air de revenir sur des opinions exprimées avec tant d'énergie. Du reste , il voulait prendre un peu de temps , afin de dissiper ses inquiétudes, ses pressentiments fâcheux. Prenant alors le ton solennel d'un homme qui se sent vaincu et ne veut rien perdre de sa dignité :

— Monsieur le comte , dit-il , veuillez revenir dans huit jours : vous aurez ma réponse.

— Je comprends, se dit tout bas d'Ermilly, qui serra fortement la main de Jacques ; puis , en se retirant , il rencontra les regards de Lucienne , qui rayonnaient d'espérance et de bonheur.

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