‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 78 sur 143 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Les pressentiments de maître Jîieqoies.

Les huit jours écoulés, on devine quelle fut la réponse de l'excellent père. Lucienne avait profité de cet inter-

valîe pour combattre ses rustiques antipathies. Elle lui représentait d'Ermilly comme une généreuse exception aux hommes de son rang. L'orgueil et le vice ne pouvaient se cacher, disait-elle, au fond d'un cœur si plein de franchise et de droiture. Tout en plaidant la cause de son amant , la jeune AHe éprouvait un enthousiasme sincère ; elle n'avait pu voir sans indifférence la passion d'un homme jeune et beau ; puis, maintenant qu'il avait de lui même franchi la distance , elle en était reconnaissante jusqu'au fond de l'âme. Ce n'était pas le rang du comte d'Ermilly qui avait engendré le pur amour de Lucienne, c'était le dévouement dont il faisait preuve.

Mais vraiment, la fille du fermier était bien digne de cette heureuse fortune. Quoique élevée à la campagne, exposée chaque jour aux rayons ardents du soleil , elle avait la peau blanche et soyeuse d'une marquise ; un tendre incarnat venait colorer sa joue, et ses mains n'avaient point la rudesse de nos Phiiis dégénérées. Oui, la petite main de Lucienne pouvait se placer fort harmonieusement dans celle d'un seigneur ; car, par une bizarrerie bien rare, le rude Pasquot n'avait jamais voulu que sa fille se livrât aux labeurs de la ferme. Lucienne avait reçu l'éducation d'une demoiselle, et son intelligence, que la nature avait faite si heureuse, avait reçu le perfectionnement d'une éducation distinguée. C'était là une grande faiblesse pour maître Jacques; il se l'était longtemps reprochée , mais il n'avait jamais pu s'en défaire. Si donc nous avons vu Lucienne garder le silence pendant la conversation qui commence notre récit, ne nous hâtons pas de l'attribuer au défaut d'esprit ou de cœur. Elle était au contraire pleine de sensibilité et d'un tact exquis. Mais la timidité de son âge , jointe au respect filial , avait enchaîné sa parole.

Depuis lors , pourtant , seule avec maître Jacques , Lucienne n'avait plus craint d'épancher ses confidences. Elle se montrait si heureuse , si reconnaissante envers

le gentilhomme , que le bon Pasquot , entraîné par ce naïf bonheur, céda d'une manière définitive. A quelques mois de là le mariage eut lieu : la fille du fermier devint comtesse d'Ermilly.

Comme les femmes intelligentes et bien élevées , la nouvelle épouse saisit bientôt l'espritde sa position. Elle ne semblait ni gauche , ni embarrassée dans les plus riches atours , la toilette d'une noble dame lui allait à ravir et ne faisait qu'ajouter à l'éclat de sa beauté. Avec le titre de comtesse , la timidité rustique avait disparu comme par magie. Lucienne avait compris que maintenant épouse d'un noble , l'excès de modestie ne serait qu'un ridicule aux yeux de la médisance. C'est pour cela que dans les cercles où l'amenait le comte, Madame d'Ermilly ne paraissait ni gênée ni confuse. Elle ne se préoccupait pas des chuchottements de la coterie qui s'alimentait avec l'histoire de la nouvelle venue , et d'ailleurs Lucienne était loin de déparer la compagnie brillante. Ses discours, ses manières étaient irréprochables ; et jamais elle n'eût commis les fautes de langage dont se rendaient coupables , avec le plus grand sangfroid, certaines baronnes et vicomtesses.

Une chose qu'elle n'approuvait pas surtout, c'était le sans-façon, l'air prétentieux des jeunes cavaliers. Combien la noblesse avait dégénéré depuis l'époque chevaleresque et courtoise de Louis XIV ! Les hommes les plus à la mode avaient souvent des phrases ou des manières qui respiraient l'orgueil ou le mauvais ton; et quelle fadeur 1 quel vide dans l'esprit ! C'étaient toujours de légers propos sur les doux yeux, ou la fine taille, ou le pied léger de la danseuse.... Jamais un mot sérieux, un bout de causerie raisonnable ! — Lucienne en faisait maintes fois l'observation à son mari qui répondait par ce mot suprême : c'est l'usage ! Et combien de coquettes s'y résignaient trop facilement!

Toutefois une année s'écoula dans la plus douce féli-

cité pour Lucienne. Le comte d'Ermilly était toujours un mari tendre et dévoué ; il faisait de sa jeune épouse sa compagnie la plus chère, sa société la plus aimée. De temps en temps , Lucienne allait à la ferme de maître Jacques et lui racontait son bonheur. Carie misanthrope fermier n'avait jamais voulu quitter ses champs pour le séjour de la ville. . Les fâcheux pressentiments du bon père semblaient donc tout-à-fait menteurs ; cependant Pasquot , qui souriait au langage enthousiaste de sa fille chérie, n'était pas encore absolument convaincu. Il entrevoyait l'avenir un peu sombre , et , quelqu'effort qu'il fît pour chasser ces noires pensées , elles lui revenaient presque toujours quand il se trouvait seul.

C'est qu'il comprenait , lui , ce que vaut la passion d'un jeune noble élevé dans la frivolité de l'opulence , dans la mollesse et la vanité !

Mais les deux époux paraissaient bien étroitement unis... Il venait même de leur naître un fils, doux gage d'amour et d'hy menée... Cette naissance resserrait encore les liens de leur tendre union. Cet horizon si pur ne devait pas tarder à s'obscurcir.

Malgré le charme enivrant de sa vie d'intérieur , le comte ne pouvait se résoudre entièrement à quitter les salons et les assemblées du monde. Habitué , dès l'enfance, à ces joies pleines de futilité gracieuse , il fallait à ses yeux l'aspect magique du bal , à ses oreilles le bruit des mélodies ardentes , à son cœur l'atmosphère parfumée des boudoirs. Il fallait tout cela à ce jeune gentilhomme, comme au marin les folles caresses de la brise des mers, comme au soldat la fougue et l'émotion de la mêlée.. .. Cet amour du monde faisait le souci de Lucienne ; quoiqu'elle suivît son mari dans toutes les fêtes, elle comprenait bien qu'elle n'était reçue dans cette sphère élevée que par considération pour son mariage. Malgré le bon ton qui la distinguait , elle s'apercevait bien qu'elle n'était pas là chez elle, et que, peut-

être , il n'y avait pas une seule main amie dans toutes ces mains qui touchaient la sienne ! Aussi , Madame d'Ermilly se dilatait d'aise quand la fête était terminée. Qu'elle était heureuse alors de ne plus devoir composer ses sourires, étudier ses gestes ou ses pas ! Qu'elle était heureuse , surtout , de se retrouver seule dans la compagnie d'un époux qu'elle adorait toujours. Ce n'est pas que , dans le monde , on lui fît ouvertement quelque mauvais accueil ; mais elle surprenait quelquefois dans le son d'une parole une semi-raillerie qui la frappait plus fortement qu'un outrage. Elle savait bien qu'on méprisait sa naissance , et que cette société où l'entraînait son mari regardait un vieux blason comme le premier mérite , l'humble origine comme un défaut capital ! C'est pour cela que Lucienne , insensible d'ailleurs à l'éclat des bals , à la fatuité galante des jeunes danseurs , suppliait le comte d'Ermilly de renoncer à ces fréquentations mondaines qui , suivant elle , n'étaient que voluptés perfides et dangereuses. Mais le comte éludait sans cesse ses prières.

Faut-il le dire? La jeune épouse pressentait dans cette fréquentation hautaine et corrompue un plus grand danger.... Elle voyait le grand plaisir qu'y prenait le comte ; et plusieurs fois même , après le bal , elle avait trouvé son mari presque silencieux. Une douloureuse pensée venait troubler l'esprit de Lucienne ! — Henri , se disait-elle parfois , trouve là-bas des femmes étincelantes de grâce et de parure , et leurs regards effrontés ont sans doute pour lui quelque charme étrange.... Pourquoi leur parle-t-il avec tant d'abandon? Pourquoi, lorsqu'il leur parle , ses yeux s'animent-ils ainsi?... — - Et Lucienne restait rêveuse.... Mais bien vite elle rejetait ces réflexions amères.

« Oh ! c'est que rien n'est terrible au cœur de l'épouse comme la jalousie qui la ronge !

La pauvre femme cependant devenait jalouse ; mais

elle n'osait parler au comte de ses nouvelles alarmes. D'Ermilly était un de ces hommes à l'imagination ardente , rapidement passionnée , et , dès-lors , son cœur était facilement enclin à l'inconstance. La passion, c'est comme l'orage.... Elle s'efface aussi vite du cœur humain que le nuage disparaît du ciel ! Ainsi le comte d'Ermilly avait chéri , adoré Lucienne ; il l'avait élevée jusqu'à son alliance dans un élan de passion sincère que les obstacles aiguillonnaient encore. Mais depuis lors, le calme et l'habitude avaient endormi la tempête de ses sens. Il éprouvait bien encore quelque charme auprès d'elle; mais ce n'était plus l'enivrement d'autrefois. Oh ! c'est alors que les séductions du monde sont dangereuses pour le faible cœur d'un époux !

Des sensations nouvelles , de voluptueuses rêveries préoccupaient le comte ; et puis, il réfléchissait, l'ingrat! à la disproportion du rang, à la trop grande rapidité de sa résolution. Il s'en venait à regretter alors ses beures de liberté si hère et si douce ! A mesure que ces idées fatales se multipliaient dans l'esprit de d'Ermilly , la jalousie et l'anxiété dévoraient de plus en plus le cœur de la malheureuse Lucienne. Il semblait qu'elle lût dans l'âme de son mari à travers son visage ; elle comprenait déjà les soucis coupables qui lui plissaient le front.

Ah 1 c'est qu'en effet de folles pensées se mêlaient aux regrets du gentilhomme ; son imagination tendre et rêveuse l'entraînait dans son cours insensé !

Sans doute Lucienne était belle; mais il avait bu tout le miel de cet amour, et son regard, dont il avait épuisé tous les feux, n'avait plus pour lui d'ardeurs saisissantes.... tandis qu'au bal fia jeune et sémillante marquise Herminie d'Hayure allumait tout son sang par la délicatesse de ses grâces et le prestige de ses yeux noirs. Elle avait d'ailleurs tous les charmes d'une patricienne. Vive , enjouée , médisante et voluptueuse , elle n'avait

point l'attrait de la modestie , mais celui plus puissant peut-être de l'agacerie et de la sensualité. Elle était veuve d'un vieux marquis qui lui avait laissé tous ses biens sans avoir rien pris de son cœur; aussi la jolie coquette se dédommageait amplement des privations de son temps d'hyménée. Il n'y avait jamais pour elle d'assez riches parures , et son diadème de bijoux lui semblait le plus doux monument qu'elle sût élever à son veuvage. Aussi , lorsqu'après son année de deuil , — tyrannie funeste! — elle était retournée dans les fêtes , elle s'était vue entourée d'adorateurs. Cette foule ne lui fit guère d'impression ; elle s'attendait à la revoir toujours empressée. Cependant le cœur d'Herminie était fort tendre, il lui fallait à toute force y placer quelqu'un. Au milieu des causeries de salon, elle apprit l'histoire du comte d'Ermilîy ; elle sut qu'il avait épousé une jeune fille de la campagne , la fille de maître Pasquot , le fermier. Cette aventure lui parut piquante, et par un esprit de contradiction singulière , elle crut voir d'Ermilîy plus séduisant que de coutume et plus aimable que tous les jeunes chevaliers qui , sans être tenus par aucun lien , attachaient peu de prix à leurs hommages. Le comte s'aperçut des regards ardents de cette nouvelle sirène ; au bal , il devint son cavalier ; l'amour-propre s'en mêla... et l'orgueil joint au prestige des sens fit bientôt que le comte crut aimer la brillante Herminie.

L'imagination fit tant que bientôt il l'adorait.

Les noirs pressentiments de Jacques Pasquot commençaient à s'accomplir l

Dans les salons où tourbillonnait la fête folle , le comte laissait sur un sopha la malheureuse Lucienne; puis, écoutant à peine son doux appel , il s'élançait sur les pas d'Herminie d'Hayure , il la suivait ainsi tout un long soir, riant de ses éclats de rire, recevant ses coups d'éventail et lui parlant d'amour. Herminie ne le décourageait pas ; elle était charmée d'avoir un si beau cava-

lier qui passait déjà pour son amant ; elle jouissait plus encore dans son orgueil de femme du triomphe remporté sur la jolie fermière. Elle n'était guère plus coupable que ne le sont les coquettes, car elle ne comprenait pas la sainteté de la chaîne qu'elle brisait au milieu des sourires !

Et Lucienne souffrait dans un coin de la salle ; elle était délaissée, parce qu'elle était malheureuse ! Elle ne savait point trouver dans la coquetterie les armes et le plaisir de la vengeance. Hélas ! elle suivait d'un œil humide de pleurs son volage époux ; et lorsqu'elle voyait les regards de son Henri se confondre avec ceux d'Herminie , elle était tourmentée par la jalousie la plus poignante.

Une nuit, après un bal, le comte d'Ermilly venait de rentrer avec Lucienne. Elle se trouvait donc enfin seule avec lui. Pauvre chambre nuptiale ! elle n'était plus remplie comme autrefois par le doux parler des amours. Un morne silence régnait entre les deux époux qu'agitaient des sentiments si divers. Plus un mot de tendresse ! plus un baiser, et néanmoins entre eux il y avait un ber* ceau. Lucienne n'avait pas encore fait un seul reproche à l'auteur de ses maux ; elle n'avait jamais prononcé en sa présence le nom détesté d'Herminie.... Mais ils s'étaient compris , les deux cœurs !

Le comte rompit le silence pour dire :

— Après-demain , il y aura bal ici.

La jeune femme répondit après un moment d'hésitation :

— Et qui vous plaît-il d'inviter à ce bal?

— Mais le monde que l'on reçoit partout.... Mme de Roseberg , Mme d'Erjus , Mme Herminie d'Hayure.

— Vous osez bien prononcer ce nom devant moi î s'écria Lucienne indignée; et vous croyez que je recevrai chez moi cette méprisable coquette !

— Que signifie cette brusque apostrophe? reprit le comte avec effronterie. Veuillez m'expliquer

—Ah ! vous voulez une explication , Henri ? vous l'aurez ! Tant pis pour vous qui n'avez pas su vous épargner cette honte l Me croyez-vous donc assez insensée!... aveugle , au point de ne pas saisir le mot de vos rêveries?... Allez , Henri , je sais bien que la pauvre femme que vous avez conduite à l'autel, que votre épouse tant adorée naguère n'est plus pour vous qu'un éternel ennui!... Une autre , par la magie de ses regards , est venue captiver tous vo;s sentiments. Honneur, loyauté, amour conjugal , amour de père, vous n'avez plus rien , plus rien !... Oh ! que vous êtes lâche! Vous marcheriez sur votre enfant pour arriver au boudoir de cette femme....

Et des sanglots trop longtemps contenus firent expirer sa parole.

Tel était l'aveuglement du comte , telle était l'influence frivole du monde dans lequel il avait vécu, qu'il ne comprenait pas la profonde douleur d'une épouse offensée. D'Ermilly , qui voyait tant de maris infidèles et de femmes coquettes sans qu'on y prît garde , d'Ermilly ne cherchait que par de misérables subterfuges à sortir d'embarras :

— Bon Dieu ! mon amie, voici de bien grandes colères pour fort peu de chose. De qui voulez -vous parler d'abord ?

— Ne cherchez pas à feindre , dit la jeune femme éplorée.... Vous qui m'aviez juré tant de promesses d'amour , vous qui deviez me consacrer votre vie tout entière, vous en aimez une autre ! Oui, vous l'aimez, je le sais : je l'ai lu dans vos regards.... Et les personnes du bal qui passaient devant moi chuchottaient , en parlant de vous et de cette Herminie. Je vous dis que j'ai entendu cela, moi!...

— Qu'importe un monde médisant et menteur?...

— Eh bien ! reprit- elle avec une tendresse touchante , s'il t'importe si peu , ce monde , Henri , renonces-y....

Henri ! de grâce, il en est temps encore; ne nous précipite pas tous deux dans un abîme. Laisse-là ces femmes frivoles , ces hommes impertinents. Reviens à moi! je t'en conjure au nom de notre fils !...

— Toutes ces déclamations m'importunent à la fin , s'écria le comte qui s'irritait de ces trop justes reproches. Je ne sais pourquoi vous avez l'envie de m'arracher à d'innocents plaisirs. Madame d'Hayure n'a jamais été ma maîtresse. En me parlant ainsi , vous m'outragez. Oubliez-vous donc qu'en vous épousant je n'ai pas entendu ajouter à tous mes sacrifices celui de ma liberté?

-—C'est vrai ! vous n'avez épousé qu'une femme du peuple, hélas!

— C'est vous qui me forcez à vous le rappeler. Votre exigeance n'en est que plus blâmable. Voyez tous mes amis! S'occupent-ils donc autant de leurs femmes? et leurs femmes s'occupent-eiles d'eux d'une façon si incommode? Du moins, si j'avais épousé une personne de mon rang, je ne traînerais pas à mes pieds une chaîne aussi impitoyable que celle que vous me rivez. Comment! il faut que moi, si jeune, je rompe avec tous les charmes de l'avenir; il faut que le brillant comte d'Ermilly s'enferme dans une chaumière avec M1Ie Lucienne , et qu'il foule aux pieds les roses de ses plaisirs et de ses joies l Non, non, Madame, non !...

L'infortunée Lucienne ne répondit plus : accablée sous le poids d'un lâche mépris , elle fit taire ses sanglots....

Mais elle embrassa son enfant d'une manière convulsive et leva les yeux au ciel.

— Cessons cet entretien , continua le comte. Je le répète, il y aura bal ici après-demain, et Madame d'Hayure figurera parmi les invitées.

Ainsi se termina la conversation pénible des époux.

Combien le gentilhomme, ébloui par le délire d'une

passion fatale, avait montré là de sentiments vulgaires ! Quoi donc ! il ne craignait pas de rappeler à la pauvre femme la différence du rang et de la fortune qui les séparait ?... Il voulait lâchement la réduire au silence , en l'écrasant par l'humiliation. C'est le moyen des âmes énervées ! Vaincu par le bon droit", on cherche à triompher par la félonie et par la trahison....

Il fallait d'ailleurs que le comte fût bien enthousiasmé de la séduisante Herminie , pour arriver envers sa Lucienne à ce point de méchanceté , d'aversion ! Son âme était meilleure que cela , pourtant.

La fille de maître Jacques paraissait résignée. L'affront qu'on lui avait jeté à la face l'avait complètement abattue. Elle n'avait pas su prononcer une parole de réponse, tant l'indignation et le mépris l'étouffaient.... Ce noble qui était venu se glisser à son foyer , — pour qui elle avait quitté son père et sa vie insouciante , — ce noble la croyait suffisamment payée de toute ignominie présente ou future avec son titre et son or. Non pas ! une épouse vertueuse sent bien qu'elle a des droits plus sacrés.

Toutefois Lucienne pliait la tête , mais sait-on ce que roulait son impétueuse pensée ? Elle s'occupait docilement des préparatifs du bal qu'avait commandé son époux.

Cette fête eut, en effet, lieu le surlendemain. Elle fut, comme tous les bals de la noblesse, magnifique de luxe et d'élégance. D'Ermilly n'avait rien épargné pour que ses salons fussent ornés, dans l'intervalle d'un jour, comme par un enchantement féerique. Il voulait dignement fêter Herminie ! Celle-ci se trouvait en effet là trônant comme une reine ; elle étincelait de bijoux ; jamais elle n'avait été plus belle. Ses épaules demi-nues étaient enivrantes , ses yeux rayonnaient comme un soleil méridional. Chacun enviait tout bas le bonheur du maître, et la séduisante Herminie, étourdie comme

toutes les coquettes , occupait dans cette réunion une place insolente , sans penser qu'elle était sous le toit d'une épouse blessée. Comme d'ordinaire , le comte se trouvait sans cesse sur les pas de la charmante déesse ; il était plus pressant, plus adulateur que jamais.... Bien loin de son âme était alors le souvenir de Lucienne ! Et sa belle d'Hayure, entraînée par l'éclat du monde, enivrée par les arômes de la flatterie , s'abandonnait avec volupté aux propos amoureux de l'époux coupable!...

Mais la femme outragée, que d'Ermilly croyait à jamais inoffensive et vaincue , la femme trahie veillait ; son regard suivait à leur insu le couple adultère.

Vers une heure du matin , — heure à laquelle le bal commence à mourir de langueur , — d'Ermilly conduisit doucement sa coquette dans un boudoir un peu écarté des salons où frémissait la danse; leurs bras étaient enlacés , leurs cœurs battaient ensemble 1 Ils se trouvèrent insensiblement dans cette petite pièce solitaire dont nous parlons, retraite délicieuse où régnait un demijour de bougies, où Ton respirait un air plus rafraîchissant et plus pur qu'au milieu de la foule. Les soyeuses tentures étaient d'un rouge tendre , et les riches gravures de la tapisserie représentaient des groupes amoureux.

—Ramenez-moi dans la foule , dit Herminie avec un peu d'effroi.... Voyez, nous sommes seuls ici, Monsieur le comte....

— Nous sommes si bien à deux !

— Mais que dira-t-on de ne plus nous voir? On dira que vous me compromettez, cher comte.

— Oh ! que je suis fier quand on dit de ces choses. Quoi ! moi , je passerais pour le roi de ce cœur fait pour être le roi de tous ! on me ferait cet honneur insigne.... Souffrez qu'un seul moment je m'enivre de cette espérance. Laissez parler le monde , laissez-le confondre nos noms. C'est déjà la moitié du bonheur pour moi.

—Vous êtes fou , dit Herminie en s'asseyant sur Uii Sopha , et le regardant plus tendrement que jamais.

—Herminie ! je t'aime , s'écria le comte fasciné , je t'aime ! Laisse couler cette parole de mes lèvres, depuis longtemps elle m'oppresse ; que tu es belle !.. . Et toi, tu m'aimes aussi , je le sais , je le vois.

—Taisez-vous ! vous êtes marié!

—Chaîne maudite ! que ne donnerais-je pas pour la rompre? Pour te consacrer mes jours , je donnerais l'éternité... tout, oui, tout.... Oh! mais l'arnour brise ces misérables barrières. Que m'importe le mariage?... un lien qu'on a inventé, mais qui n'est qu'une vaine et odieuse tyrannie. C'est toi qui seras à moi*... A toi ma vie, à toi mon cœur!...

— Laissez-moi, d'Ermilly, reprit-elle avec une molle résistance. Sans doute , si vous étiez libre , j'aurais pu vous aimer.... Vous êtes beau , continua-t-elle avec un entraînement involontaire ; vos paroles ont du miel et vos regards du feu, mais vous êtes à une autre....

Le comte interrompit encore Herminie ; il l'environna d'adulations nouvelles, et la main dans sa main, il lui répéta de ces douces choses qui sont toujours les mêmes et qui paraissent toujours charmantes et variées... tant qu'à la fin on entendit dans le boudoir le bruit d'un ardent baiser !

A cet instant , une femme pâle , les yeux fixes , parut à l'entrée de ce sanctuaire du sacrilège. Elle portait un petit enfant sur ses bras. . . . c'était Lucienne et son fils ! !

Terrifiant les coupables par sa présence , qu'environnait là majesté de l'hymen, la comtesse les regarda pendant quelques minutes, silencieuse et terrible. Puis montrant à d'Ermilly l'enfant qui dormait sur son sein, elle s'éloigna lentement de cette scène d'infamie !

Pas une parole ne fut échangée entre ces trois personnes. Les yeux seuls parlaient.

Ensuite , Lucienne traversa, dans la même attitude ,

les trois salons où se pressait le monde des danseurs. On s'écartait sur son passage , et bientôt un froid silence remplaça les chants de fête. Tout-à-coup, arrivée sur le seuil de la dernière pièce, l'épouse trahie fit retentir ces paroles d'une voix inspirée par le sentiment de sa détresse et de ses angoisses :

— Adieu pour toujours , Messeigneurs ! Vous pouvez fermer la porte de cette maison sur la comtesse d'Ermilly , qui redevient Lucienne Pasquot pour sa dignité, pour son bonheur.... Adieu... pour la vie !...

Elle dit , et s'éloigna de l'hôtel au milieu de la stupéfaction générale. Comme la lionne frappée d'un dard , elle fuyait, emportant avec elle le rejeton qui avait sucé le lait de son malheur.

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