‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 79 sur 143 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

TCasc Martyre du dévouement.

A quelque temps de cette aventure éclata la tourmente révolutionnaire. Le peuple se vengeait de l'aristocratie ; il lui prenait à pleines mains de l'or et du sang.

Depuis cette nuit funeste où Lucienne avait quitté la maison conjugale , d'Ermilly ne l'avait plus revue , ni elle, ni son fils. Cet homme coupable n'avait pas compris d'ailleurs toute la gravité de sa faute , il n'avait en aucune manière songé à la réparer. Herminie d'Hayure était demeurée sa maîtresse , et le comte s'efforçait d'oublier dans le tourbillon des plaisirs le remords qui le poursuivait sourdement. Parfois il se prenait cependant à penser à Lucienne , et des larmes de pitié lui venaient aux yeux.... Et son fils , son pauvre enfant qui ne le connaîtrait pas ! Qu'étaient-ils devenus , ces deux êtres jadis si chers ? D'Ermilly n'avait pu recueillir que de vaguas informations ; il n'osait en prendre de

plus directes : comment aurait-il personnellement osé soutenir la présence de maître Jacques?... Sans doute Lucienne s'était réfugiée sous l'aîle paternelle ; mais tout cela était fort incertain. N'avait-elle pas péri cette nuit fatale où, seule avec son enfant, elle avait traversé la solitude d'une ville sans un bras pour appui? Etaitelle arrivée , sans succomber de fatigue et d'émotion , jusqu'au seuil d'une maison hospitalière ! Quand ces idées venaient assaillir d'Ermilly , son esprit se troublait; mais Herminie avait toujours conservé assez de prestige à ses yeux pour dissiper ces nuages et le rendre sourd aux reproches de sa conscience. Quand il était près d'elle , il ne souffrait plus ! . . .

Faut-il que Dieu verse à l'amour criminel le même enivrement qu'à l'amour pur et légitime I Ce puissant entraînement , ces extases suaves devraient-ils exister pour des âmes que réunit un coupable nœud?...

Cependant, depuis qu'avait retenti dans toute l'étendue de la France le tonnerre de la révolution, cet amour de d'Ermilly et de Mme d'Hayure avait reçu une rude atteinte. Frivole comme toutes les coquettes , Herminie n'avait pour son amant qu'une affection de passage, un )enchant éphémère, incapable de tout généreux dévoûment. Au premier bruit de l'orage populaire , la jeune femme avait quitté la France sans même dire un adieu touchant à l'homme qui avait tout sacrifié pour elle.... Elle s'était envolée aux premières palpitations de la peur, comme la colombe qui délaisse son nid d'amour quand elle entend de loin frémir l'aîle menaçante de Fépervier. Un matin , d'Ermilly avait reçu une lettre de sa maîtresse , et dans quelques lignes folâtres elle annonçait son départ. Cette résolution lui était venue d'une manière subite. Elle fuyait sans même attendre l'homme qu'elle disait aimer, pour fuir à deux 1 Funeste amour de la coquette, comme vous portez avec vous la désillusion et le châtiment! — « C'est ainsi qu'elle m'aban-

» donne, s'était écrié d'Ermilly ; moi qui ai brisé pour » son funeste amour les liens sacrés qui faisaient mon » bonheur d'autrefois.... Qu'elle soit maudite, cette » Herminie, avec son infernale beauté, ses regards era- » poisonnés, ses sourires perfides ! qu'elle soit maudite ! » C'est par elle que je n'ai plus de famille.... 0 Lu- » cienne l ô mon fils ! »

Enfin le comte ouvrait les yeux sur ces attachements frivoles qui n'ont d'autre temple que la volupté.... Il pesait donc ce que vaut la vertu pour la joie de l'homme ; et le plaisir s'étant envolé avec la belle d'Hayure , il ne lui restait plus que le remords.

Le remords et la solitude... c'était la double peine que le Ciel infligeait à l'adultère l

D'Ermilly espérait vaguement revoir sa Lucienne.... Mais où? comment? Elle ne reviendrait pas , elle... non ; car elle l'avait solennement juré , à la face de tout un monde , le soir de son ignominie. Une épouse ainsi frappée jusqu'au fond du cœur ne peut plus recouvrer d'amour.... D'ailleurs , nous le savons, le comte était un être assez faible , qui n'aurait pas trouvé dans son repentir assez d'énergie pour chercher l'épouse outragée, pour tomber à ses pieds, lui demander sa grâce et la ramener , clémente , sous le toit.... Il s'abandonnait à ses douleurs avec un profond découragement. C'en était fait de tout avenir et de toute espérance; d'Ermilly se croyait frappé par Dieu.

Cependant la révolution grondait toujours plus terrible. Les tribunaux révolutionnaires se formaient partout sur notre sol ; de toutes parts ces juridictions inflexibles envoyaient au bourreau des milliers de nobles et d'aristocrates.... Le sang ruisselait sur la terre de l'ancien royaume.

Douloureux holocauste! effrayant délire que Dieu seul peut juger, mais que la postérité comble de malédic^ tions !

Il suffisait d'être noble pour être suspect ; il suffisart d'être suspect pour être condamné.... C'est pourquoi , beaucoup d'autres enfants de l'opulence et du blason avaient fui sur la terre étrangère, comme la volage Herminie d'Hayure.... Ceux qui échappaient au fer assassin s'en allaient , comme une nuée d'hirondelles , respirer pendant la brumeuse saison l'air vital d'une autre patrie.... Les nobles émigraient !

Mais d'Ermilly , tout absorbé par ses douleurs , ne prenait aucun souci des affaires publiques. Il avait vu bien des amis s'enfuir ou tomber autour de lui.... — Qu'importe , se disait-il , n'ai-je pas déjà perdu tout ce que je pouvais perdre? Ceux qui partent tiennent donc à la vie , puisqu'ils vont la conserver au loin ? ils ont donc quelqu'un qui les aime ?...

Ainsi plongé dans le désespoir de l'insouciance , le malheureux ne songeait pas à dérober son nom d'aristocrate aux poursuites populaires ; il ne prenait ni l'allure plébéienne, ni le titre de citoyen, ni le vêtement de la république. Partout encore , quoiqu'on fût sous le régime de la terreur, il se faisait appeler le comte d'Ermilly.... Bien imprudent, s'il n'avait été si rudement accablé par l'infortune ! . . . Mais ceux que le Ciel éprouve semblent prendre plaisir à tenter le destin davantage.

Un matin donc , des hommes armés de sabres et de piques, précédés d'un autre homme en écharpe, se présentaient au domicile de l'époux de Lucienne : c'étaient les soldats de la république qui, venaient arrêter le cidevant et le conduire au tribunal révolutionnaire. Cette terrible nouvelle ne parut point surprendre celui qu'on faisait prisonnier.

— Enfin , s'écria-t-il , vous voilà donc !... Je vais être débarrassé de la vie !

— N'es-tu pas le ci-devant d'Ermilly?... dit le commissaire.

—Oui, mes bons amis , je suis le comte d'Ermilly.,.

le comte , entendez-vous? le comte!... fils du marquis d'Ermilly , mort au service de son roi.... Ah ! voilà tout ce qu'il me faut , n'est-ce pas , pour ne point attendre longtemps?...

— Vous l'entendez? dit le commissaire à ses hommes ; qu'on le mène en prison , et demain au tribunal !

— Oui , mais après-demain au calme de la tombe ! fit encore d'Ermilly d'une voix caverneuse.

Vingt-quatre heures après, le noble comparaissait devant ses juges. Le procès ne devait p«s être long à décider. D'Ermilly n'avait il pas avoué son titre? Toutes ses démarches n'avaient-elles pas respiré l'aristocrate? Et d'ailleurs les dernières paroles qu'il n'avait pas craint de prononcer en face des soldats ne suffisaient-elles pas pour le perdre complètement ?

Aussi l'accusateur public ne fit pas un long discours.

— Citoyens , dit-il , vous voyez devant vous un jeune forcené qui , plein de regret pour l'ancien régime . n'a pas craint d'outrager la liberté par ses actes et ses propos.... Avant d'être en nos mains , il se parait encore de ce titre insolent de comte que le peuple effaça de sa main puissante. Partout il se faisait appeler de son nom de ci-devant, du nom d'Ermilly. Malgré sa jeunesse, il mérite toute sévérité ; car , même entre ses gardes , il criait : Vive le roi ! vivent les nobles l Qu'il périsse donc comme tous les siens !

Ainsi parla l'accusateur, et la foule applaudit.

— Qu'as-tu à répondre? dit le président au prisonnier.

—Rien !

Et la foule mugit de nouveau.

On allait recueillir les voix , et prononcer une condamnation infaillible , lorsqu'un cri de détresse se fit entendre , puis une femme, fendant les flots de la multitude, s'élança , pâle, égarée , les mains jointes , dans l'enceinte du tribunal... Elle était belle avec cette pâleur

et ces yeux suppliants qui ne pouvaient pleurer î Elle était suave comme l'ange des cieux qu'on nous représente à la fois si majestueux et si doux....

— Grand Dieu ! s'écria le comte d'Ermilly dans un indéfinissable transport , c'est Lucienne !...

Puis il posa la main sur son cœur et se prit à écouter avidement ce qu'elle allait dire.

C'était en effet la comtesse d'Ermilly 1

— Arrêtez; citoyens ! s'écria-t-elle ; vous ne voyez pas que cet homme est un insensé qui se perd , qui veut mourir ; il n'a pas dit un mot pour sa défense.... Et cependant il avait un sûr moyen de sauver ses jours ; car ce jeune homme que l'on croit l'implacable ennemi du peuple, l'exalté partisan des choses passées, eh bien ! c'est un ami du peuple, au contraire, puisqu'il a épousé une femme du peuple ! Et cette femme... c'est moi.

Oui, moi, continua- t-elle, la fille d'un fermier; il m'a appelée sa femme , au mépris de tous les préjugés de sa caste ; il m'a parée comme une belle dame et m'a faite la reine de ses salons. Il m'a aimée... ah ! bien aimée ! Or , s'il était un aristocrate , comme on le dit , aurait-il jeté la fille d'un fermier au milieu de tous ces dédaigneux privilégiés d'autrefois ? Aurait-il tant aimé une femme de la campagne qui s'appelait Lucienne , lui qui pouvait vivre toujours dans l'opulence et la splendeur? Il m'a cependant épousée, citoyens ; il m'a donné un fils qui repose maintenant dans son berceau, sous la garde de mon vieux père ! Voilà ce qu'il a fait , cet homme. Pour vouloir courir de lui-même à la mort, il faut qu'il soit devenu fou.... Tenez, j'ai la preuve de ce que je dis ; voyez ces papiers , mon contrat de mariage , l'acte de naissance de mon fils.... Vous y lirez : — Le comte d'Ermilly uni à Lucienne Pasquot ; — l'enfant du comte d'Ermilly et de Lucienne Pasquot.... Ah ! lisez.

Elle dit, et tomba presque évanouie dans les bras de son époux , qui palpitait d'admiration , d'amour et d'attendrissement.

Les papiers dont parlait Lucienne furent remis entre les mains de l'accusateur public , et soumis à l'examen des juges. Pendant la lecture qu'ils en prenaient tout bas , il se faisait un vaste silence dans la salle.

Le noble cœur de femme !... Quand Lucienne s'était vue trompée par un époux à qui elle avait donné tout son amour, elle n'avait pu retenir l'élan de sa dignité blessée. Malgré la douleur qu'elle éprouvait à se séparer du père de son enfant, elle avait cru le sacrifice nécessaire ; et dans sa fierté de femme , elle avait dit à l'ingrat un éternel adieu. A ce moment-là, celui qu'elle voulait détester était riche , enivré de mollesse , bercé dans les plaisirs.... Elle le méprisait ainsi; elle croyait avoir fermé son cœur sur son souvenir.... Mais aujourd'hui elle le voyait malheureux , découragé , s'ouvrant à luimême une tombe sanglante.... Oh! c'était bien autre chose alors. Lucienne avait tout oublié : sa fierté , sa vengeance, ses sanglants outrages. L'amour de l'épouse s'était réveillé dans son cœur , pur et clément comme l'amour divin. Elle était restée Lucienne Pasquot , mais c'était pour sauver le comte d'Ermilly. L'adultère avait disparu , l'injure était effacée.... La sublime épouse ne voyait qu'un échafaud, puis son fils orphelin.... Et devant la tombe et le berceau , Lucienne avait pardonné l

Elle croyait, la digne femme, pouvoir sauver d'un mot le comte d'Ermilly ; elle venait le faire. Mais comme elle avait généreusement raconté son histoire ! comme elle avait déchiré la page de douleurs!

Pendant le moment de silence qui régnait, ils s'échangeaient de douces paroles comme autrefois. Béni soit encore le malheur , puisqu'il réunit les âmes !

— Lucienne, disait Henri, je te revois ! Quelle ivresse ! Oh ! je t'ai bien pleurée....

— Et moi, j'ai bien souffert, plus que toi, peut-être.... Oui, j'ai bien souffert!

r-Et c'est moi qui suis cause.....

— Tais-toi ! plus un mot du passé ! Nous allons être si heureux, maintenant !

— Bien heureux, Lucienne... car c'est toi que j'aime, Lucienne! Et notre enfant?... Dis-moi ce qu'il est devenu !

— Il est chez mon père, chez Jacques, tu sais, le bon Jacques. Tu verras comme notre enfant est beau, comme il sourit, comme il commence à parler, à murmurer ton nom !

—Ah ! ma Lucienne, fit le comte en laissant couler deux larmes.

Tout-à-coup la voix rude du président vint les arracher à ce moment d'extase ; ils se réveillèrent de leur rêve , et frissonnèrent en songeant où ils étaient.

L'accusateur public se leva :

— Citoyens, dit-il avec un sang- froid cruel , nous avons examiné les pièces que l'on vient de nous remettre. Elles sont en règle; oui, cette femme sortie des rangs du peuple est devenue l'épouse du ci-devant comte d'Ermilly ; oui, leur enfant est né sous ce nom.... Mais cela prouve-t-il que le ci-devant ne soit pas un aristocrate , un ami de l'ancien régime ?... Non , citoyens; cela prouve seulement qu'une femme du peuple s'est oubliée au point de devenir la complice d'un traître!... La nommée Lucienne Pasquot n'est pour nous que la comtesse d'Ermilly. Et vous voyez combien elle aime ce misérable , cet ennemi de la patrie.... Citoyens , il faut trancher deux têtes au lieu d'une!... Amortie couple aristocrate !

Cette fois la foule n'applaudit plus , mais elle murmura de colère contre l'accusateur.

—Cela ne peut être! s'écria Lucienne foudroyée.

— Malheureuse ! dit le comte qui revenait à la réalité, tu Tes perdue pour moi.... Malheureuse! mais sais-tu bien que le vautour ne lâche point sa proie..,. Accusateur, juges, s'écria-t-il d'une voix égarée, vous ne corn-

mettrez pas cet assassinat.... Lâches suppôts du bourreau, je vous défie, moi, moi le comte d'Ermilly, je voug défie de commettre cette infamie! Mais c'est une mère, cette femme que vous voulez frapper ; son enfant l'attend pour ne pas mourir ! . . . Fuis , fuis , Lucienne , fuis cette caverne de tigres , va-t'en.

— Moi , fuir ! dit-elle avec un geste sublime ; non , Henri ! non ; je suis à toi , et le serai jusqu'à la dernière heure.

— Vous entendez comme ils outragent leurs juges , s'écria l'accusateur triomphant.

Puis il répéta de sa voix stridente :

— A mort le couple aristocrate !...

Hélas ! cette voix cruelle trouva son écho dans le tribunal. Les ci-devant comte et comtesse d'Ermilly furent condamnés à périr sur l'échafaud.

— Viens , viens , s'écria la jeune femme avec un accent plein de fièvre; viens , mon noble Henri! nous ne nous quitterons plus, viens!... Nous allons mourir à deux. . . . Merci du moins de ne pas l'assassiner tout seul ! Merci, magistrats du sang!!

Elle dit , puis enlaçant de ses bras son mari muet d'horreur , Lucienne sortit au milieu des satellites qui servaient d'escorte aux condamnés.

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