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CHAPITRE QUATRIÈME

Le vieux. Geôlier de la prison ùu Val.

A l'extrémité de la ville où se passait la scène déchirante que nous venons de décrire , s'élevait une vieille prison d'Etat à l'aspect sinistre , aux murs noircis. Sous le règne des rois , cette lugubre maison recevait le nom de prison Saint-Gervais ; aujourd'hui , la république lui avait donné le nom de prison du Val. Cette dénomination

venait sans doute de ce qu'il y avait à quelques pas, en dehors des murs , une riante vallée.... C'était pourtant une contradiction saisissante que de réunir sous le même nom le foyer de l'amertume et le théâtre des fleurs. Dans cette douce vallée gazouillaient les oiseaux et fleurissaient les roses ; dans la sombre prison , c'étaient l'humidité d'un air morbide et les sourds gémissements de ceux qu'on y retenait captifs. A travers le soupirail des cachots souterrains s'exhalait un lugubre concert qu'on eût pris pour le frémissement des morts. C'est pourquoi les vieilles femmes ne passaient pas plus volontiers par là, vers la tombée du soir, qu'elles n'eussent passé par un cimetière.

C'était , hélas ! cet effroyable asile qui devait renfermer les deux époux pendant leurs dernières heures.... Ils devaient avoir cette retraite pour boudoir d'hyménée jusqu'au moment de l'échafaud.

Chose horrible ! ces deux êtres que la Providence semblait avoir réunis pour toujours , ces deux âmes qui avaient subi laterrible épreuve d'un passé cruel, eh bien l on ne les réunissait que pour souffrir plus cruellement encore. Eux qui ne s'étaient revus que dans un moment solennel , lorsque Dieu paraissait les bénir , ils s'étaient trompés 1 Le repentir de l'époux, le saint pardon de l'épouse, rien ne devait fléchir les rigueurs d'une destinée * de fer ! Ils se revoyaient , ils se pardonnaient , ils s'aimaient., mais c'était pour mourir!!... Pas une seconde d'illusion , pas un élan de félicité pour eux... les sombres murs sont toujours là pour leur rappeler l'arrêt qui les a frappés et qui les étreint.

C'était pourtant une nouvelle union que cette union touchante ; c'était un nouvel hymen ! Mais quel temple ! quels assistants... et surtout quelle couche nuptiale... — un atroce cercueil !

Henri d'Ermilly et Lucienne se trouvaient enfermés à deux dans une étroite cellule. Par une sorte de pitié,

on ne les avait pas séparés.... On n'y avait pas songé peut-être ; alors, en effet, on se souciait fort peu de cela. Pourvu que l'échafaud n'y perdît rien , qu'importait le reste ? D'ailleurs on ne serait pas facilement parvenu à les arracher l'un à l'autre , tant ils se tenaient serrés avec cette force que donne l'exaltation d'une douleur subite et d'un amour ardent !

Un chaos de pensées palpitait dans leur esprit ; c'étaient des pensées d'ivresse que refroidissait aussitôt l'image du trépas. Oh ! qu'il leur eût été doux de s'élancer libres et radieux dans la campagne ! Qu'ils eussent été heureux d'allerchercher leur enfant dans la rustique demeure du vieux fermier 1 Gomme d'Ermilly eût fui le séjour de la ville avec bonheur ! Comme elle lui paraissait belle , cette existence de calme et d'intérieur qu'il avait perdue naguère par sa faute. Oh ! que Lucienne lui paraissait adorable maintenant! Il faisait plus que l'aimer, il la révérait, et dans tout ce pur amour qui revenait à son cœur il puisait un écrasant mépris pour l'indigne coquette dont les vaines séductions l'avaient égaré trop longtemps. Fatale lumière que celle qui ne brille qu'à la porte de la tombe ! . . . 11 valait bien la peine d'être heureux pour une heure! Ah ! c'était l'enfer que ce bonheur !

.' — Lucienne , fit d'Ermilly d'une voix oppressée en couvrant le front de sa femme de baisers brûlants , Lucienne , Dieu te récompensera du moins. Si les hommes deviennent tes bourreaux , ange , c'est que le ciel t'attend avec son cortège d'élus et de martyrs !

— Tu m'aimes , Henri , reprit-elle en palpitant.... Si tu m'aimes... et si tu ne regrettes que moi sur la terre, je ne suis point malheureuse.

— Oh ! loi, toi seule... c'est toi que j'adore, entendstu? toi seule, amiel... Cette autre... sais-tu ce qu'elle est? une lâche peureuse qui s'est enfuie au premier cri d'alarme ; mais toi, tu es une noble héroïne que la vertu

couronne, et que mon amour contemple comme on contemple Dieu.... Que tu es belle!...

Un bruit sourd vint glacer leurs transports ; ils frissonnèrent.

— Ce n'est rien, dit la jeune femme après un moment de silence , c'est le bruit de la sentinelle qu'on relève ; je croyais que déjà..,.

Leur pâleur devint livide.

Une minute après , elle reprit en respirant plus à l'aise :

— Mais ce n'était rien !

— C'est un enfer que cela ! s'écria d'Ermilly frémissant de rage. Oh ! les maudits ! Et dire que tu es là pleine de jeunesse , et que je suis là plein d'amour , et que nous sommes plus près de la mort que le dernier des vieillards. Ah! les tigres! Mais je neveux plus mourir, moi... je veux lutter contre ce spectre hideux... contre cette mort infâme. Je ne veux plus mourir ! Ah ! ces murs, il faut que je les renverse... ces barreaux, 'il faut que je les brise ! Est-ce qu'il n'y a pas un Dieu pour nous arracher à ces tigres? On respire ici l'odeur du sang. . . . Malédiction 1 . . .

Et d'une main impuissante il frappait les sourdes murailles qui l'enveloppaient comme des rocs silencieux, il se tordait de désespoir et de fureur.... Soudain sa colère s'arrêta, et sa voix prit une expression de douceur déchirante :

— Et mon enfant, dit-il, mon fils ! Il était donc décidé par Dieu que je ne devais plus le revoir ! ... Oh ! que deviendra-t-il? Orphelin! il devait l'être... c'était jugé làhaut!... Mon fils....

Puis il pleura comme une femme , lui qui n'avait pas eraint naguère de défier la mort en face.

Lucienne répondit :

— Ne crains rien pour cet ange , il ne sera pas orphelin : mon père ne sera-t-il pas son père et sa famille ? Si

tu savais comme il l'aime, le \isux Jacques ; il adore ce pauvre ange autant que je pourrais l'adorer, moi....

— Ce fut donc chez ton père que tu trouvas un asile?

— Oui , je suis chez le vieux Jacques depuis le moment où je me croyais veuve. Chose étrange , quand il me revit ainsi désolée , il ne laissa tomber aucune exclamation de surprise ou de colère ; mais il hocha tristement la tête et dit : « Moi, je l'avais toujours pensé... » Puis il m'ouvrit les bras , et me reçut ainsi que notre cher enfant, comme on reçoit des hôtes chéris après une longue absence. Le bon Jacques ! il m'entourait de tendresse , et séchait mes larmes avec tout le dévouement paternel que tu peux deviner.... Le croirais-tu? ce vieillard si rude , élevé dans une existence de travail , brisé de fatigues et d'années , ce vieux Jacques que tu connais, enfin, eh bien 1 il était pour mon enfant et pour moi d'une inaltérable douceur. Une fois seulement , il m'affligea.... C'était un jour qu'il causait avec notre voisin des affaires publiques. Ils s'en vinrent à parler des nobles , et soudain l'œil de mon père s'alluma , ses traits s'enflammèrent d'une exaltation juvénile, il tonna contre la noblesse de toute la force de son ressentiment si longtemps comprimé ! Mais il vit bien qu'il m'affligeait ; et , depuis lors , il ne parla plus des nobles en ma présence.

Cependant je connais le fond de sa pensée : il abhorrait la vieille aristocratie. Cette haine lui venait non seulement à cause de toi , mais elle était la suite de ses instincts. Sa vie demeura, même pour moi, le plus impénétrable des mystères. Je soupçonnais toujours mon père de s'occuper des affaires publiques , d'être affilié à quelque réunion de républicains. En effet , tout le jour, depuis deux mois , il était absent de notre maison ; il n'y rentrait que le soir, et, quand je l'interrogeais, il ne me répondait que d'une manière évasive. Souvent même, je remarquais l'altération de ses traits et la préoccupation sous laquelle se contractait son visage.... Ce fut

hier seulement qu'il me jeta ces paroles : « Lucienne * si tu veux voir juger le ci-devant d'Ermilly, tu n'as qu'à te rendre au tribunal pour telle heure,... » — Oh ! tu penses, Henri, quel effet terrible produisit sur moi cette affreuse nouvelle.... Toi prisonnier ! toi condamné 1... Je sentis qu'alors je redevenais ta femme.

— Et je connais le reste de ta déplorable histoire , noble épouse, interrompit d'Ermilly. Le dénouement de tout cela, ce devait être l'échafaud !

— Résignons-nous, Henri, dit-elle avec un calme héroïque.

**— Oui , je sens que ta présence chérie a calmé ma rage. Soyons plus forts que nos bourreaux. Attendons au ciel la félicité que rien ne pourra plus flétrir.... Je crois en Dieu , ma Lucienne, car je crois en toi !.. .

Leurs larmes alors devinrent plus douces ; ils prièrent à deux, et, sacrifiant leur avenir de bonheur, ils attendirent sans crainte l'heure fatale.

Ils ne devaient plus attendre longtemps.

Des pas lents et pesants se rapprochèrent , une clef grinça dans la serrure ; puis la porte de leur cellule s'ouvrit lentement comme la porte d'un froid sépulcre. Alors ils virent apparaître sur le seuil un homme de haute stature, enveloppé d'un large manteau. Sa tète était coiffée d'un bonnet phrygien , ses mains se trouvaient cachées par le vêtement dont il était entièrement couvert , et sous lequel il paraissait cacher quelque chose de volumineux.

C'était le geôlier de la prison du Val.

Les deux martyrs ne le regardèrent même pas , mais ils s'écrièrent d'une voix unie :

— Nous vous attendions , nous sommes prêts !

Alors une chose extraordinaire eut lieu ; le geôlier ne s'avança point vers les condamnés et ne leur fit point signe de le suivre ; mais il jeta son manteau, releva son

bonnet et dit aux époux avec une étrange inflexion de voix :

— Mais regardez-moi donc !

Un double cri de joie et d'étonnement répondit à cet appel; d'Ermilly et sa femme venaient de reconnaître c :l homme. C'était un vieillard aux dehors robustes , aux cheveux blancs, à l'œil brillant encore; il tenait sur son bras un enfant d'environ dix-huit mois qui souriait. Ce geôlier, c'était le fermier Jacques ; cet enfant qu'il avait apporté sous son manteau , c'était le fils de Henri et de Lucienne....

Voilà donc le secret du vieillard ; voilà pour quel motif il s'absentait des journées entières ... Lui, l'un des plus sincères républicains, on l'avait fait geôlier l

D'Ermilly se précipita sur son fils , le couvrit de caresses , et laissa échapper des exclamations d'une joie électrique.

— Ah! dit lentement Jacques, ne parlez pas si haut.... Je viens vous sauver ; mais nous sommes encore en prison , mes beaux aristocrates !

— Mais tu nous sauveras , père , s'écria Lucienne qui revenait à la vie ; tu nous sauveras , n'est-ce pas?

— Si je le puis , reprit-il avec son calme sévère et son énergique sang-froid.

— Votre main, Jacques, dit le comte, oh! votre main si vous m'avez pardonné.

— Voilà ma main ; quant au pardon , cela regardait Lucienne. Elle vous aime encore.... Ah! sans cela, vous y auriez passé comme tout le reste , comme ces misérables.... Je me- tais, ça l'afflige, cette pauvre enfant.... Mais, en vous sauvant, je trahis la patrie, oui, la patrie, puisque je sauve des aristocrates ! Enfin , je l'ai dit , et ce sera! Prenez ce manteau, Henri d'Ermilly, puis venez tous... Ce qu'il y a de pire , ajouta-t-il , c'est qu'il faut que je fuie avec vous ; sans cela , demain je serais guil-

loîiné comme un traître , et je ne veux pas être guillotiné....

— Toujours îe même , dit d'Ermilly ; Brulus dans ses paroles, et père dans ses actions ! Je serai ton fils....

— Merci , dit le vieillard avec émotion ; il y a long^ temps que j'attendais cela.

On se figure les délicieuses sensations des deux condamnés , qui se croyaient perdus sans retour et qui voyaient renaître tout- à- coup l'espérance. Cette vie qu'ils avaient trouvée si belle , au moment de la quitter , iis allaient la respirer encore. Heureux époux ! passée au creuset de l'infortune , leur existence devait désormais s'écouler sans nuage et sans affliction.

Maître Jacques était le chef de la prison du Val ; nul n'eut la moindre défiance. En le voyant accompagné de Lucienne et de d'Ermilly , on crut que le vieux geôlier recevait la visite de sa famille. Henri et sa femme devinrent libres ; puis , tous trois , munis de sauf-conduits que le fermier avait à sa disposition, ils quittèrent rapidement le sol d'une patrie dont l'air était mortel pour eux.... L'enfant reposait enfin dans les bras de son père.

Cependant , lorsqu'ils virent disparaître les côtes du pays , Jacques et le comte , malgré tout leur bonheur, sentirent aux yeux une larme de regrets....

G'était une larme d'adieu pour la-France !..»

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