‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 81 sur 143 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'assemblée des Bourgeois.

Dunkerque ne fut pas , à toutes les époques , ce qu'il est de nos jours... une ville française de pays et de cœur.... Il existe encore aujourd'hui , dans quelquesunes de ses rues , des maisons étroites, basses, avec de sombres murs et de petites croisées ; et le toît dentelé et pointu de ces vieilles demeures dénote l'architecture espagnole. On peut lire l'histoire sur ces murailles noircies par le temps , mieux encore que dans les livres des historiens et des chroniqueurs. Il y a quelques siècles , en effet , Dunkerque était cité d'Espagne.... Dunkerque a eu successivement pour seigneurs Charles-Quint, puis Philippe II, qui, parmi leurs titres d'empereur et de roi, portaient aussi le nom de comtes de Flandre.... Oh! c'est une intéressante et mélancolique histoire que celle de ma terre natale , de cette chère cité que des souverains, rivaux d'alors, se vendaient Pun à l'autre, puis se reprenaient les armes à la main. Et c'étaient là jeux de prince qui avaient pour résultat de ruiner la ville , de faire fumer ses débris embrasés et de mêler des flots de sang aux flots de la mer!... Toujours fermes et coura-

geux , les Dunkerquois voyaient souvent leur vaillance et leur fidélité trahies ; lorsqu'ils étaient Français , les garnisons françaises pillaient Dunkerque au dedans , et les Espagnols l'assiégeaient au dehors ; si les Dunkerquois redevenaient Espagnols , c'étaient alors les garnisons espagnoles qui les maltraitaient , sous prétexte de les défendre contre les invasions des Français !

En l'an 1558, Dunkerque appartenait à Philippe IF, roi d'Espagne, par suite de la cession de tous ses Etats que Charles-Quint lui avait faite ; et ce jour-là, le 20 du mois de juin, les habitants de la ville étaient en grande inquiétude et rumeur. Ils venaient d'apprendre que les troupes françaises avaient pris Calais et ne songeaient pas à s'arrêter dans leur marche envahissante. Et ce qui jetait le plus d'alarme parmi Ies Dunkerquois, c'est qu'ils savaient que les vainqueurs de Calais ne s'étaient point montrés cléments, car la cité voisine avait subi les horreurs du pillage et le joug d'un esclavage dur et honteux l Aussi le tocsin sonnait à la tour de l'église paroissiale , et le glas delà cloche plaintive semblait annoncer de prochaines agonies.... Les gens du peuple, exténués déjà par un travail insuffisant à leur existence,, erraient dans les rues comme des insensés ; ils pous-. saient des gémissements qui se .mêlaient dans l'air aux grondements du tocsin d'alarme, et formaient une harmonie lamentable ; les pêcheurs , toujours pieux dans leur effroi, s'agenouillaient aux pieds de la Madone et lui promettaient des pèlerinages et de gros cierges de la plus belle cire ; mais l'idée d'un siège leur causait tant d'épouvante qu'ils n'avaient plus, en priant, la confiance habituelle qui les rendait heureux! Enfin, les femmes et les enfants se trouvaient plus rassurés, en se renfermant dans leurs maisons, où ils cherchaient des endroits favorables pour se cacher , comme si la flamme et le fer du vainqueur ne font pas tomber les portes , après avoir renversé les murs! Donc , partout alors , c'était la terreur , partout le deuil....

Cependant, les bourgeois de Dunkerque, cette forte sève de la cité , ne perdaient point le temps en lamentations stériles; ils avaient pris les armes , et leur cœur généreux battait d'une ardeur guerrière.... De toutes parts ils accoururent pour former la milice, et tandis que leurs rangs se déployaient sur la Grand'Place , les plus notables se rendirent à la maison du gouverneur , pour former un conseil. L'assemblée se trouva réunie ainsi chez le sire de Stapele, en <;e moment gouverneur de la ville ; elle était présidée par ce seigneur et par le magistrat de la cité.

C'était dans une salle basse, — salle vaste et obscure, — que l'imposante réunion avait lieu. Le magistrat et le gouverneur étaient assis, au fond, sur des sièges un peu élevés; une longue file de bourgeois se déroulait adroite et à gauche. On remarquait encore , parmi les assistants , quelques officiers espagnols qui s'étaient rendus dans la ville pour prêter leur concours aux assiégés. On lisait sur tous les visages la résignation et la bravoure, ce courage muet de ceux qui savent fièrement mourir! — Au milieu de la foule, chacun distinguait le vieux bourgeois François Werleet , qui portait une longue barbe blanche , et qui montrait sur sa figure caractéristique le signe de la vaillance et du patriotisme. Quoiqu'il fût né sous le climat du nord, quoiqu'il se trouvât déjà bien refroidi par les années , nul pourtant , même parmi les Espagnols , n'avait un cœur plus ardent , plus enthousiaste que le sien. Ce fier vieillard donnait toutes ses sympathies à l'armée espagnole, et détestait de toute son âme les Français , dont les manières élégantes et chevaleresques lui semblaient de l'hypocrisie.... Auprès de François Werleet était debout son compagnon d'armes , Louis Ellewinn , le plus fidèle de tous ses amis. Jamais on ne les voyait l'un sans l'autre dans les combats, dans les conseils ou dans les fêtes.... Ils étaient inséparables. ... Et cependant quelle différence entre l'âge

elle caractère de ces deux hommes! Werleet avait plus de soixante ans; il avait , comme nous l'avons dit, une âme bouillante , un cœur indomptable. Rien n'avait jamais su l'attendrir pendant sa longue carrière... rien! pas même l'amour.... Ellewinn, au contraire, comptait vingt-cinq ans à peine; il était picin de courage, mais son courage était calme, réfléchi ; sa sensibilité se trouvait facilement émue ; il ignorait les sentiments amers de la vengeance et de la haine... . Quelle était donc cette sympathie profonde qui unissait Louis Ellewinn à François Werleet ; qui faisait du jeune homme aux doucespensées l'ami du vieillard à l'âme d'airain? — C'est que tous deux étaient de vrais Dunkerquois , tous deux aimaient leur ville, leur patrie commune comme un doux berceau; ils étaient frères en patriotisme 1 Et c'est pour cela, — depuis qu'ils s'étaient fait ce serment de fraternité.,— que ces deux hommes ne se quittaient plus.

Revenons à la réunion de la bourgeoisie dans la maison du gouverneur. Le conseil s'ouvre; l'on se dispose à écouter les avis des assistants. C'est François Werleet qui, le plus ancien des notables , prend la parole le premier ; depuis longtemps il bouiilait d'impatience , et faisait de violents efforts pour enchaîner l'élan de sa parole.

— Gouverneur , magistrat , et vous , mes camarades , s'écria- t-il , pourquoi donc fait-on résonner en notre ville le tocsin d'alarme? Pourquoi voit-on errer, par les rues, des misérables en haillons qui pleurent et gémissent comme au jour d'une calamité publique? Quoi! l'on tremble ici parce que va sonner l'heure des combats.... Que craignons-nous?... Depuis quand donc n'y a-t-il plus dans notre cité dunkerquoise que des femmes et des lâches? Par saint Eloi, notre patron! qu'est-il besoin de recueillir ici les avis? Mon avis , à moi , est de nous rassembler en armes avec les soldats de la garnison et de courir au-devant des troupes françaises qui semblent

nous menacer , et nous ferons connaître à ce peuple efféminé le poids de nos épées !

Ainsi parla le fougueux vieillard qui , soudain , tira son large glaive et le brandit au-dessus de sa tête avec un air menaçant. Son ardeur passait déjà dans tous les esprits ; le gouverneur et le magistrat eux-mêmes , qui auraient dû prendre plutôt conseil de leur expérience et de leur sagesse , paraissaient aussi partager ce belliqueux enthousiasme. Et Werleet triomphant , l'œil en feu, l'épée à la main, Werleet semblait le vieux génie de Dunkerque venu dans ses murs pour sauver la ville.... Mais les émotions d'une assemblée sont aussi changeantes que celles d'un peuple. — Une voix s'éleva parmi tous ces bourgeois pour essayer de changer leur détermination rapide.... Cette voix timide , mais insinuante , était celle de Louis Ellewinn ; et ce ne fut pas sans étonnement qu'on entendit le jeune homme combattre l'avis de son redouté compagnon :

— Amis, fit Ellewinn, quand le premier tumulte se fut apaisé , vous connaissez la respectueuse amitié que je porte à François Werleet. Nul plus que moi n'honore son courage , nul ne l'aime comme je l'aime.... Pourtant, il faut le dire , je no puis , cette fois , partager son opinion : il veut que nous fassions une sortie , que nous allions en armes à la rencontre des troupes françaises ! Nous ne pouvons en agir ainsi sans être des imprudents.... Ce serait mourir inutilement , et laisser Dunkerque sans défense aux coups de l'ennemi....

La parole du jeune bourgeois avait quelque chose de pénétrant et de véridique , de telle sorte que le conseil se prit à l'écouter avec attention. Werleet s'aperçut que l'ardeur passagère des assistants commençait à s'éteindre.... 11 frémit de rage , surtout en se voyant combattu par son jeune compagnon d'armes ; et le vieux dunkerquois lança sur Ellewinn des regards de fureur et de défiance.

—Ecoutez-moi donc avec calme , continua l'orateur \ je ne m'armerai que d'une seule chose : de la vérité. Faire une sortie, y pensez-vous? Mais nous n'avons que cent lances pour toute garnison.... Si nous quittons la place, nous autres bourgeois, nous livrons Dunkerque; car nous ne pouvons espérer une victoire en bataille rangée. Les Français nous écraseront sous le nombre , et nos femmes , nos enfants deviendront la proie des vainqueurs Voici donc quel est mon avis : fortifionsnous au dedans , redoublons de vigilance , préparonsnous à soutenir le siège ; puis envoyons des messagers dans les villes de Gand et de Bruges , afin de demander quelques secours à nos bons amis les Flamands.

Ellewinn se tut , puis baissa la tête , attendant en silence le résultat de la délibération ; Werleet prit de nouveau la parole , et soutint son premier avis avec beaucoup de chaleur; la discussion fut longue et vive.... Enfin le conseil du jeune bourgeois prévalut. La majorité de l'assemblée décida que l'on ne ferait point de sortie , que l'on irait demander des secours à Gand et à Bruges , et qu'enfin l'on se tiendrait le plus longtemps possible sur la défensive. ...

Le fougueux François Werleet , vaincu , mit lentement son glaive dans le fourreau , puis il interrogea de nouveau son camarade Ellewinn par un regard perçant.

Et rassemblée se sépara.

Ellewinn e\ Werleet sortirent ensemble de la maison du gouverneur , et cheminèrent côte à côte pour retourner chacun dans leur demeure. Les deux amis ne causaient pas , comme ils le faisaient habituellement, avec l'abandon de leur cœur; mais tous deux gardaient le silence , et le plus âgé paraissait surtout en proie à de sombres pensées. Le voile du soir commençait à s'étendre sur le ciel et descendait sur les toits de la ville.... Ellewinn , qui voyait avancer l'heure , semblait désirer presser le pas.... Et comme l'on approchait de la mai-

son du jeune bourgeois , Werleet , qui ne voulait pas quitter son ami sans une explication , prit brusquement la parole :

— Vous êtes bien pressé de rentrer ce soir, maître Louis! dit-il avec amertume à son compagnon.

L'autre reprit avec impatience :

— En vérité , maître François, vous allez me faire repentir de la confiance que j'ai eue en vous.... Parce que je ne vous cache aucun des secrets de ma vie, vous abusez de mon amitié , de mon abandon.

—Silence, Ellewinn! interrompit Werleet avec colère; ne m'accuse pas d'indiscrétion , mais admire , au contraire , la constance avec laquelle je me suis tu tout-àl'heure. Quand je t'ai vu , dans l'assemblée , combattre mes desseins et mon patriotisme , j'ai frémi de fureur. Car je sais ce qui te rendait traître à la patrie, traître à l'amitié. Si je n'avais pour toi l'attachement d'un père , j aurais dévoilé la honte l Je me serais écrié, parmi tous nos bourgeois : Défiez-vous d'Ellewinn , car c'est un traître.... Il cache dans sa maison une femme... une française ! qu'il aime d'amour ! !

— Parle plus bas , fit le jeune homme en bondissant ; celte femme... qui le dit. que je l'aime?... Après tout , le conseil que j'ai donné fut dicté par ma conscience.... Je n'ai contrarié tes belliqueux desseins que dans l'intérêt de notre chère ville. . . .

— C'est l'amour qui fait parler ta conscience ainsi , reprit Werleet; lorsqu'on aime une femme , une enne-~ mie , vois-tu , l'on ne sait plus aimer sa patrie !

Cette fois , Ellewinn ne répondit pas et dévora l'outrage. Peut-être ce reproche avait-il un écho dans son ame.... Etait-ce par un sentiment de patriotisme que le jeane bourgeois avait émis dans l'assemblée un avis si pacifique? ou pluUt n'était-ce pas une cause mystérieuse qui influait vivement sur sa manière d'agir ?... Maintenant , Werleet seul connaît le secret d'Ellewinn ,

car les deux amis jusqu'alors ne s'étaient rien caché l'un à l'autre, et l'on voit que déjà leur amitié si étroite se couvre d'un nuage. Ellewinn se repent d'avoir confié son secret à Werleet... et Werleet soupçonne presque son compagnon de trahison et de félonie. Aussi le vieillard maudissait en lui-même cette vulgaire faiblesse que Ton appelle amour, car il soupçonnait son ami d'en être profondément atteint. A ses yeux , l'amour ne servait qu'à détruire les nobles instincts de l'homme. Pour ce patriote sincère , il ne fa'lait aimer que sa ville et son compagnon d'armes.... C'était aussi pour Dunkerquc que Werleet était jaloux de l'amour d'Ellewinn.

Après quelques minutes de marche , nos personnages se trouvèrent devant la porte du jeune bourgeois. Celuici se disposa à rentrer dans sa maison , et ne dit à son ami qu'un seul mot bien sec :

— Au revoir !

Mais Werleet espérait encore en l'amitié d'Ellewinn ; il ne voulait point le quitter de la sorte ; il le retint donc par le bras, et lui dit d'une voix émue:

— Mon Ellewinn ! mon fils... tu vas rentrer... et tu ne songes pas que cette nuit tous les yeux dunkerquois doivent rester ouverts. Je ne rentrerai pas ce soir dans mes foyers , moi !... Je vais veiller aux fortifications... je vais voir si les gardes sont à leur poste.... Ne m'accompagneras-tu pas comme toujours , ami?...

— Je ne puis te suivre ce soir... fit l'autre ; tu le sais bien. Adieu.

Puis il se dégagea brusquement de l'étreinte du vieillard , et rentra dans sa demeure.

Werleet , resté seul sur le seuil de la maison d'ami qu'on lui fermait, Werleet, outragé dans ses sentiments les plus chers, frissonna d'une rage concentrée... Il demeura quelque temps sombre et silencieux, plongé dans un abime de réflexions artères..'.': L'ombre devint plus épaisse ; la cloche du couvre-feu sonna ; ce tintement

si connu tira le vieux dunkerquois de sa rêverie et le fît songer à sa ville , à sa bonne cité qu'il chérissait comme sa mère!...

Alors il releva la tète et se dirigea du côté des remparts... mais seul , cette fois ; seul , sans son Ellewinn. Que dira-t-on de le voir sans lui ? L'ingrat ! il a osé briser une amitié pareille , et cela pour être lâche tout a son aise. 0 Ellewinn ! Ellewinn !

En s'éloignant de la maison de son camarade , le vieux bourgeois jeta sur cette demeure un dernier regard, et s'écria , la main sur la poignée de son épée :

— Ahî prends garde, Louis, si tu n'es qu'un traître!

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