‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 82 sur 143 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

BertBie , la Française.

Cependant alors, retiré dans l'intérieur du logis, Ellewinn était seul auprès d'une jeune femme qu'il appelait sa Berthe adorée.

Elle avait une de ces figures mélancoliques , — pâle %.. avec de grands yeux noirs ; — son sourire plissait à peine sa lèvre, l'expression de ses traits était fine et réfléchie, et des cheveux noirs encadraient cette belle figure que l'on eut prise pour l'image de la Madone. Ce n'était pas un visage de flamande , une de ces beautés pourprées que l'on admire comme l'on admire la rose épanouie; mais on reconnaissait de suite que cette femme, - — dont le type gracieux n'était ni flamand ni espagnol,— était une beauté française.

Cette femme se cachait à tous les yeux dans la maison d'Ellewinn; aucun dunkerquois ne connaissait sa présence dans la ville; Werleet seul en avait reçu la? confidence de la bouche de son jeune ami ; — alors , ils étaient encore bien unis , les deux bourgeois de Dunk orque !

Maintenant , voici l'histoire de Berthe ; voici comment la jeune française se trouve dans cette demeure étrangère :

Il y a vingt jours à peu près , Louis Ellewinn chevauchait dans la campagne du côté de la châtellenie de Bergues ; le mélancolique jeune homme laissait errer sa rêverie au hasard ; il avait de ces pensées enivrantes qui transportent l'homme au ciel et lui font entrevoir la vie charmante et rieuse. — Ellewinn admirait cette belle nature que la saison couronnait de verdure et de fleurs ; son cœur palpitait , son cœur tendre et sensible qui aimait tant la blonde poésie du nord!... Mais Ellewinn sentait aussi qu'il y avait en lui quelque vide ; il sentait dans son âme une corde muette , un mystère qu'il ne s'expliquait pas. Ce n'était donc pas assez d'admirer sa terre natale, de l'aimer et d'y vivre; ce n'était pas assez, pour être complètement heureux , d'avoir des compagnons , des amis , des frères... il faut quelque chose de plus pour le bonheur... une femme! un amour 1... Or, le dunkerquois s'était dit cela depuis quelque temps ; il frémissait au frôlement d'une robe de gaze ; il pâlissait lorsqu'un regard se croisait avec le sien. Mais il n'avait pas encore rencontré la femme qu'il devait aimer.... Les beautés venues d'Espagne lui paraissaient trop ardentes pour sa douce tendresse ; les beautés flamandes , trop folâtres , n'écoutaient pas un langage d'amant.... Ainsi rêvait Ellewinn, qui se formait l'image d'une beauté chimérique; il eût voulu que Dieu lui envoyât une compagne qui sût comprendre l'amour sans s'y livrer avec délire ; une femme belle comme une espagnole avec l'enjouement d'une flamande.... Et combien , en lui-même , il adorait cette chimère 1... Avec quelles délices il songeait au bonheur d'aimer et d'être aimé !

Déjà le cavalier se trouvait à plusieurs lieues de Dunkerque ; il se disposait à retourner du côté de la ville ,

de peur d'errer trop loin à l'aventure , lorsque ses yeux se portèrent dans la prairie et découvrirent une forme dé femme , blanche et voilée. Comme c'était alors la première heure du soir , Ellewinn pensa d'abord que cette forme immobile et confuse était une ombre gracieuse et perfide, un de ces esprits des nuits qui errent, dit-on $ dans la campagne ; et , se signant en bon chrétien , le jeune homme allait vivement presser l'allure de son cheval. Cependant, après un moment de réflexion, il rejeta ces idées d'esprits et de magie que les savants du siècle commençaient à combattre ; il songea que cette forme solitaire, qui avait l'air d'un fantôme, n'était autre chose sans doute qu'une personne abandonnée, et qu'elle avait besoin de secours. Il n'est pas bien, se dit-il , de rejeter les malheureux que Dieu nous envoie sur notre route.... Et puis, il y avait dans cette rencontre un mystère qui faisait palpiter le cœur d'EUewinn , un doux mystère de femme qui venait bien après ses rêveries d'amour.

Le jeune bourgeois mit donc pied à terre, attacha son coursier à un arbre , et s'avança vers l'inconnue. Au bruit qu'il fit, la jeune femme leva la tête avec un grand mouvement de frayeur.... Et voyant un cavalier près d'elle, elle rassembla toutes ses forces pour fuir. Mais elle ne sut pas même faire un pas; elle retomba su? l'humide gazon , palpitante et brisée.

— Pitié! murmura-t-elle.... Laissez-moi l'honneur ! laissez-moi mourir !

Emu de ces paroles qui trahissaient une émotion profonde, Ellewinn se hâta de la rassurer par sa voix la plus douce. L'inconnue comprit alors qu'elle n'avait pas affaire à un ennemi ; son espérance se ranima , ses yeux se levèrent au ciel pour remercier la Providence ; alors, par hasard, elle leva son voile, et le jeune bourgeois put admirer ses traits, car le crépuscule n'était que naissant. L'aspect de tant de charmes fit sur l'âme d'EUewinn une

impression rapide.... Elle était bien belle surtout, danë cette position humble encore , avec ce mélange d'effroi , de tristesse et d'espoir ! Elle était plus belle qu'une espagnole, plus belle qu'une flamande ! . . . La malheureuse enfant ! comme son regard est enchanteur , avec cette larme qui brille ainsi que la rosée du. matin ; comme elle paraît contempler son sauveur avec naïveté , reconnaissance. L'heureux Ellewinn ! il lui vint la pensée que Dieu mettait sur ses pas la réalité de cette tendre chimère qu'il avait rêvée depuis si longtemps.

— Non, vous ne mourrez pas, mon enfant, dit-il, vous avez trop de longs et beaux jours à vivre encore 1 Ne vous croyez plus abandonnée ; dès ce moment vous avez un homme qui vous protégerait même au prix de son sang.

— Oh! vous êtes généreux comme un chevalier, répondit-elle; si vous saviez tout ce que j'ai souffert... seule , errante ainsi dans la plaine , et ne sachant où trouver un asile!

— Suivez-moi donc, reprit le jeune bourgeois, venez à Dunkerque où mon hospitalité vous abritera fidèlement.

— Vous suivre , messire ! s'écria l'inconnue avec un sentiment de pudeur effarouchée ; vous suivre à Dunkerque ! dans votre maison ! . . . Oh ! non , jamais.

— Vous ne connaissez donc pas Louis Ellewinn? vous rie savez pas que dans sa maison vous serez tout aussi en sûreté que dans celle de votre mère?... Qui? moi ! lâche au point de souiller l'hospitalité que j'offre au malheur ? Plutôt mourir comme un hérétique ! Et si c'est le monde que vous craignez , oh ! soyez sûre que mon toit est un inviolable asile , et qu'aucun œil profane ne viendra souiller votre retraite. Venez , venez. L'ombre s'épaissit. Il est temps....

La parole du jeune dunkerquois avait tant de noblesse et de dignité , que la jeune fille tendit la main à son défenseur et lui dit :

—je vous suis donc ; vous serez mon frère.

— Merci, ma sœur , reprit Ellewinn ; d'ailleurs, ma pauvre enfant, où voudriez-vous aller? Je vois bien que vous êtes française et que votis êtes égarée par ici. Comment rejoindre les vôtres? Ils ne sont pas de ce côté. Si vous m'abandonnez, vous serez perdue. Venez.... Comme vous êtes abattue et fatiguée ! Qu'il me tarde d'arriver en ville!... Montez sur mon cheval , je marcherai près de vous pour le guider et ralentir son allure.

La jeune fille obéit , en admirant ces soins et cette bonté de la part d'un dunkerquois , d'un ennemi des Français; elle monta sur le coursier d'Ellewinn , et celui-ci marcha près d'elle sur la grand'route , en ayant soin que son cheval allât doucement pour ménager la belle fatiguée.

— Vous me direz bien votre nom , n'est-ce pas ? fit timidement Ellewinn tout en cheminant.

Elle répondit avec abandon :

< — Je vous dirai mon nom... -et même mon histoire : je ne veux rien vous cacher; car vous êtes un bon et généreux ami. Je m'appelle Berthe, je suis française. J'ai deux frères officiers dans l'armée du maréchal de Termes.... Quelle chose horrible que la guerre ! Combien l'on doit détester les excès qu'elle amène, et cette ivresse sanglante qui rend l'homme féroce au point qu'il ne respecte rien!... Hier encore , j'étais paisible dans l'asile du Seigneur , où je me croyais en sûreté. Hélas 1 qui pouvait supposer que des soldats furieux iraient même s'attaquer à un cloître de pauvres femmes!...

— Un cloître î interrompit Ellewinn en frémissant malgré lui d'une contrariété secrète... Vous, dans un cloître?...

En même temps , il réfléchit que Berthe portait des vêtements de nonne , ce dont il n'avait pas encore fait la remarque.

— Oui , reprit la jeune française, j'étais au couvent

depuis six mois, comme novice, et je n'avais pas encore prononcé mes vœux.

Ellewinn, à ces derniers mots, eut un mouvement de joie.

Berthe continua :

— J'étais au couvent , heureuse et tran quille , priant pour l'âme de ma mère qui n'est plus de ce monde.... Mon Dieu ! quel mal faisions-nous dans cette retraite humble et pieuse ? Nous nous pensions toutes à l'abri des fureurs de là guerre, là sous l'égide divine, etl'écho de ce monde n'arrivait pas même jusqu'à nous. Mais écoutez : la nuit passée , un effroyable tumulte trouble notre repos , les portes du couvent tombent sous d'affreux coups de hache. Des soldats, ivres et sanglants , se précipitent dans l'enceinte du cloître , foulent aux pieds les images du Christ , enlèvent et massacrent mes pauvres compagnes , et se rassasient de sang et d'horreurs.

A ce récit , qui réveillait ses souvenirs , Berthe tressaillit encore. Ellewinn la rassura par quelques paroles attendries.

— Je ne sais par quel miracle , reprit-elle , je me suis trouvée tout-à-coup loin de ce lieu de sacrilège et de scandale. Je me souviens seulement qu'à la vue des soldats , une épouvante fébrile s'est emparée de moi , et , trouvant la porte ouverte , je me suis mise à fuir sans qu'ils m'aient aperçue. Mais la fuite n'était pas encore la vie sauve. Personne ne voulait me recueillir! Et depuis vingt-quatre heures j'erre ainsi , mendiant un peu de nourriture , mais sans autre asile que la terre et la voûte du ciel. Car, dans ce pays espagnol, personne ne veut abriter une française , comme si tous les malheureux ne sont pas de la même nation! Oh! qu'ils sont lâches !

— Ce sont donc les soldats espagnols qui ont brûlé votre asile, mon enfant? dit Ellewinn.... Quelle infamie !

—Oui, ce sont des Espagnols. Notre couvent est situé sur lalimitedu terrain français.... Or, quand Dieu vous a conduit sur mes pas, messire , j'étais si lasse, si froissée, si découragée , que je restai immobile dans cette campagne priant le Seigneur pour que la mort vînt bientôt. . . . Mais la souffrance est bien longue avant le trépas !

Ils parlèrent ainsi pendant toute la route , et se consolaient mutuellement des terrestres misères. Ils arrivèrent enfin sous les murs de Dunkerque , et quand le bourgeois Ellewinn se fut nommé, les portes s'ouvrirent, sans que les gardes songeassent à demander quelle était cette femme inconnue. Berthe se déroba à tous les yeux dans l'asile qu'Eiîewinn lui donnait; elle reçut du sensible dunkerquois les. soins empressés et touchants que l'on doit au malheur. Ce fut à Werleet seul , comme nous l'avons dit, que l'on confia le mystère.

Pendant les deux premiers jours , le jeune bourgeois fut pour Berthe un frère respectueux ; mais il souffrait de cette contrainte que lui imposait l'honneur. L'amour se glissait dans son âme , il trouvait enfin la beauté tant rêvée. Oh ! lorsqu'il pensait que cette adorable femme se trouvait dans sa maison, souriante pour lui seul, pour lui seul heureuse et belle , il sentait l'amour s'accroître encore par l'espérance. Et puis , la jeune française n'avait pas encore prononcé ses vœux au couvent dont elle était sortie ! Elle appartenait encore à ce monde ; elle pouvait encore rejeter le voile du cloître , ce suaire que l'on avait jeté sur sa jeunesse. Elle pouvait aimer, sans être profane et sacrilège, l'époux que choisirait son cœur et que Dieu bénirait 1

Ellewinn, moins timide, fit entrevoir à Berthe ce doux avenir : il reposa sur la tête adorée de la jeune fille toutes les chimères longtemps amassées par la rêverie. Il l'aima comme son idole... et bientôt Berthe fut pour lui plus que sa ville et son vieil ami. La jeune fille ne s'indigna point de cet amour respectueux et sincère.

Elle qui , depuis son enfance , n'avait entendu que le murmure de la prière , elle goûtait avec ivresse le miel de l'amour. Elle n'avait pas osé dire au bourgeois Ellewinn qu'il était aimé; cependant il l'avait bien compris par les larmes de bonheur, par les soupirs de délicieuse mélancolie que la jeune femme ne savait cacher. Mais le noble amant respectait toujours l'hospitalité de la vierge. Il attendait la bénédiction nuptiale pour prendre même un baiser à celle qu'il nommait sa fiancée.

Cependant , tous les soirs , ils s'entretenaient longtemps ensemble, et de jour en jour l'amour augmentait. Il restait pourtant un peu de scrupule qui troublait la félicité de Berthe : une idée fixe . un pressentiment sinistre tourmentait l'ancienne novice; elle se disait parfois que c'est un sacrilège de quitter Je cloître pour retourner à la vie terrestre , même lorsque l'on n'a pas prononcé de vœux encore. — J'étais la promise du Seigneur , disait-elle à son amant ; mon amour pour vous peut-être est sacrilège î . . . — Mais cette tristesse se dissipait promptement , lorsque Ellewinn était là. Le jeune bourgeois concentra bientôt en son amie toutes ses affections ; il négligeait son fidèle camarade Werleet dont il redoutait les gronderies. — Werleet, le patriote ardent, le plus terrible ennemi des femmes ! Et c'est qu'en effet François Werleet avait raison, cet amour était un amour dangereux pour le patriotisme ; car depuis qu'Ellewinn connaissait Berthe, et qu'il s'était épris d'elle , Ellewinn aimait secrètement les Français. La jeune fille lui parlait souvent de ses compatriotes , dont elle vantait les habitudes poétiques et courtoises. Tout ce que disait Berthe, Ellewinn l'adorait.... A tel point qu'Ellewinn avait dernièrement juré , pour sa belle amie , qu'il ne combattrait jamais contre les troupes françaises , contre les frères de Berthe ! Oh ! si Werleet avait connu ce serment, c'est pour le coup qu'il eût appelé son compagnon Louis traître à Dunkerque , traître à la patrie !

Ellewinn désirait donc secrètement que les Français occupassent Dunkerque. — Que m'importe, se disait-il, si je suis français , espagnol ou flamand , pourvu que je reste dunkerquois , pourvu que Dunkerque reste toujours ma belle cité marine , la déesse de la mer !

C'est ainsi que le jeune Ellewinn apaisait sa conscience , c'est ainsi qu'il croyait pouvoir aimer les Français sans être infidèle à Dunkerque , et c'est pour cela qu'il donnait de si calmes avis dans rassemblée des bourgeois.

Et puis Berthe lui avait promis de consacrer leur hyménée lorsqu'ils seraient ensemble parmi les Français , avec ses frères. — Si Ellewinn n'était pas traître à Dunkerque , il l'était du moins à l'amitié de Werleet , ainsi qua l'armée espagnole.

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