CHAPITRE TROISIEME
Entre deux. AÉSBorars !!!
Or, il y avait vingt jours que la jeune française se trouvait de la sorte dans la maison d'Ellewinn.
Maintenant que nous connaissons Berthe , nous pouvons reprendre le cours de notre récit. — Il fait soir ; Werleet et son compagnon viennent de se quitter après le conseil tenu chez le gouverneur. L'un vole à la défense de Dunkerque, l'autre retourne auprès de sa bienaimée. Ellewinn et Berthe devisent doucement à deux dans l'intérieur du logis , et l'amoureux dunkerquois ne songe pas que sa cité chérie est menacée d'un siège.
— Dans quelques jours sans doute , disait Ellewinn , tu seras à moi , tu seras ma femme , ô Berthe! car les troupes françaises ne peuvent manquer d'occuper la ville. Dunkerque est si mal défendu par le côté de Calais.
— J'aime à vous voir ainsi , mon Ellewinn , répondit Berthe , vous qui secouez les préjugés dont on vous a
nourri contre les beaux guerriers de France ! Oui , dès qu'ils seront à Dunkerque , je deviendrai votre épouse. Mes deux frères ne peuvent manquer d'y consentir , lorsque je vous nommerai mon sauveur. Et je ne quitterai plus cette gracieuse cité que vous aimez tant ! Il faut que j'aie bien de la tendresse pour arrêter cette vocation que le Ciel m'avait tracée , pour devenir l'épouse d'un homme après avoir été la fiancée du Christ. N'est-ce donc pas un sacrilège ?
— Oh ! non , Berthe ; Ton peut aimer son époux sur la terre et son époux dans le ciel , sans qu'il y ait dans ces deux amours une rivalité profane. Pourquoi Dieu vous aurait-il faite charmante ? n'est-ce pas pour aimer , pour être aimée ? Oui , vous avez une longue et belle route à parcourir en ce monde , avant d'arriver à la vie des cieux.
Il y eut un moment de silence dans la causerie des amants. La jeune fille cherchait à se débattre contre un pressentiment funeste. Les souvenirs du couvent laissaient en elle une trace profonde. Car le serment d'être à Dieu que sa bouche n'avait point fait encore , Eerthe l'avait fait dans son cœur. Et c'est là ce qui terrifiait l'ancienne novice ; c'était là ce qui enchaînait l'essor de sa félicité.
Ellewinn f partagea cette mélancolie et continua : — Moi-même , Berthe , j'ai quelques nuages dans l'âme ,. quand je songe que j'ai foulé aux pieds l'amitié de mon fidèle Werleet , que j'ai contrarié l'élan généreux de son courage.... J'ai du remords aussi. Car maintenant mon devoir serait d'être sur les remparts de la ville pour veiller si l'ombre des nuits ne recèle pas le fer et la flamme des assiégeants t J'ai beau chercher à fuir ces pensées importunes , le nom de traître me poursuit partout. Je te le dis... j'ai du remords! du remords pour toi , mon Dunkerque, que j'abandonne !....
—Que dis-tu , mon Ellewinn? fit Berthe de sa voix la
plus caressante. Tu crois abandonner Dunkerque, parce que tu ne vas pas combattre les Français?... Les Français ! mais sais-tu qu'ils vont devenir les protecteurs de ta viile? ils vont embellir Dunkerque lorsqu'ils en seront les maîtres; ils y feront fleurir les arts.... Et les troubadours iront chanter le soir , avec l'onde somnolente de la mer. Oh! que ce sera une belle et délicieuse cité , quand elle sera France ! Puis alors, tu sais, nous serons heureux , nous serons époux !... Et tu pourras aimer ensemble , sans scrupule et sans remords , ta femme et ta patrie ! . . .
Le bourgeois Ellewinn , à ces tendres paroles , eut un sourire de bonheur , et sa tristesse s'envola ! Berthe et lui ne songèrent plus au scrupule qu'ils appelaient du remords ; ils ne pensèrent plus qu'à s'aimer. Leurs regards se mêlaient , leurs paroles se confondaient doucement , et l'ivresse de l'amour leur versait l'oubli le plus délicieux.
Tout-à-coup , Louis Ellewinn se redressa , prêtant l'oreille avec anxiété. Les traits du jeune dunkerquois s'animèrent , ses yeux lancèrent des flammes.... Il s'élança sur son épée suspendue à la muraille....
C'est qu'il venait d'entendre gronder le canon sur les remparts1. Ce bruit belliqueux annonçait que Dunkerque était assiégé; — alors Ellewinn se trouvait réveillé de son amoureux sommeil ; — la cloche funèbre se mit à résonner aussi dans les airs , et de loin on entendait le murmure des soldats qui couraient par les rues. Le frémissement des armes , les cris de détresse , tous ces longs échos du siège arrivaient jusqu'aux deux amants qui frissonnaient d'émotions diverses. Ellewinn ne pouvait entendre tous ses compagnons voler au combat sans éprouver de nouveau les reproches de sa conscience. L'on assiégeait Dunkerque!... Et lui, l'ami de Werleet , il restait renfermé dans sa demeure ; avec une femme ; il avait désiré le triomphe des ennemis de Dun-
kerque!! Berthe, à son tour, tremblait de voir s'éveiller cette jeune ardeur; elle voulait qu'Ellewinn restât près d'elle , elle avait saisi sa main et le suppliait de toute la force de son âme....
Et le canon grondait toujours dans la nuit ; et les tintements de la cloche d'agonie vibraient comme les gémissements d'une mourante.
— Non , je ;>e puis rester ici , s'écria soudainement Ellewinn. Berthe, laisse-moi ! N'entends-tu pas au loin que le canon gronde? Tous mes amis meurent comme des héros.... Moi , je suis un lâche !... Mon épée ! mon épéel
— Ellewinn, s'écriait la jeune fille, oh ! ne me quitte pas ! Je te dis de ne rien craindre pour ta ville ! Ce sont les Français qui viennent , mes compatriotes, les frères de ta femme. Vois-tu , mon Ellewinn , demain peut-être nous serons mariés , je vais revoir mes frères ; Dunkerque sera une ville française. Ellewinn , je meurs si tu me quittes ! Quoi ! tu irais te faire massacrer quand je t'aime ! Tiens , je te le dis , je t'aime ! Ce serait une lâcheté aussi que de m'abandonner maintenant.
Le jeune bourgeois aimait trop cette femme pour briser sa chaîne. Il retomba sur un siège avec l'immobilité d'un lion qui se voit dompté.
■ — Je reste , fit-il , puisque demain tu dois être ma femme. Et puis je t'ai juré de ne pas combattrela France. Il faut que je t'aime bien , Berthe, pour demeurer ainsi l
Les fiancés restèrent silencieux. A chaque coup de canon , Ellewinn se serrait les poings avec rage , et bondissait comme si le coup lui portait dans le cœur.
Ce lugubre silence et cette angoisse muette durèrent plusieurs heures. La nuit était déjà très-avancée, quand la porte de la chambre d'Ellewinn s'ouvrit violemment. Un homme parut en face du jeune bourgeois et de l'ancienne novice du cloître , un homme aux traits égarés ft aux vêtements en désordre.
C'était François Werleet.
Il promena sur son compagnon stupéfait des regards amers , et prit la parole avec une sinistre ironie :
— Te voilà donc, Louis ! s'écria-t-il. Voilà comme tu défends ta patrie, ta mère que Ton déchire. Ah ! tu restes ici dans les bras d'une française , d'une misérable l Je ne m'étais point trompé !
— Werleet ! dit Ellewinn en se redressant avec colère, respect à cette femme , ou bien je ne te connais plus....
— Respect à cette femme... oui , respect ! fit le vieux dunkerquois; soit donc. Mais écoute-moi, mon Ellewinn, est-ce qu'aucun bruit n'est venu te troubler dans tes causeries d'amant? n'as-tu pas entendu le canon français qui renversait nos murailles?
—Ah !
— Tu l'as entendu, lâche ! et tu n'es pas venu , lâche et traître! Dunkerque n'est donc plus rien pour toi?... Mais sais-tu, toi qui restes là*si tranquille, que les Français ont franchi la brèche et que nous sommes vaincus? J'ai vu tomber tous nos amis ; tous expiraient en criant : Vive Dunkerque !1 Et toi... toi.... Ah! tu vas me demander peut-être pourquoi je ne suis pas mort? C'est qu'avant de tomber sous la ruine de nos murs j'ai voulu te jeter ma dernière malédiction , entends-tu?... Traître Ellewinn! reçois la malédiction de François Werleet !!
Cependant Berthe se rapprocha de son amant , et mit sa main dans la sienne en lui disant tout bas : — Les Français sont maîtres de la ville ; ami , je suis à toi.
L'heureux fiancé, ivre de cette promesse de sa bienaimée, oublia toute sa colère, et tendant à Werleet une main fraternelle:
—Pourquoi tous ces reproches, dit- il; pourquoi m'accables-tu d'indignes injures? Je ne suis pas un traître, François ! car souvent je te l'ai dit : moi, je ne suis pas un espagnol, ni un français, ni un flamand ; je suis dunkerquois ! Pourvu que Ton. respecte Dunkerque, peu
m'importe que celle ville s'appelle Espagne ou France. Or, j'ai pu rester ici sans combattre et sans trahir ma patrie; car cette lutte à laquelle tu viens de prendre part, Werleet, c'est la lutte des deux souverains; Dunkerque n'est que le théâtre de la bataille. Je ne suis donc pas un traître, et je puis réunir dans mon cœur ces deux amours sacrés : l'amour de Berthe et l'amour filial que je dois à notre berceau.
Le vieux dunkerquois, en écoutant ces paroles, restait immobile ; son visage reflétait toujours une expression ironique et douloureuse. Il ne répondait pas à son Ellewinn qui lui tendait la main.
— Werleet! continua le jeune homme avec douceur , rends-moi ton amitié ; cela me fait trop de mal de penser que tu me méprises et que tu me détestes , toi mon vieux compagnon, mon père! Rends-moi ton amitié : rien ne manquera plus à mon bonheur. Vois : cette gentille femme va devenir mienne ; ses deux frères qui sont dans l'armée française vont bénir notre union. Elle m'aime , elle me l'a dit. 0 Werleet ! pourquoi détesterais-tu les Français? Berthe m'assure qu'ils sont tous gracieux et courtois , et qu'ils feront de Dunkerque un foyer d'arts et de poésie. Dépose donc un ressentiment inutile, et viens partager nos joies.
François Werleet saisit alors la main d'Elîewinn ; mais ce n'était pas une pression d'ami : c'était l'étreinte de la fièvre. Ellewinn fut effrayé du regard fixe de son compagnon ; il chercha même à s'éloigner de lui , car il pensait que cet homme était devenu fou , tellement ses traits se contractaient nerveusement.
—Insensé ! cria Werleet en rompant ce long silence ; tu n'as pas trahi Dunkerque? Viens donc voir !
En parlant ainsi, il entraîna Ellewinn dans la chambre voisine qui formait le devant delà maison. Berthe les suivit avec une terreur instinctive qui la faisait frisson* ne r jusqu'à l'âme.
Werleet conduisit son ami vers la fenêtre, et l'ouvrant tout-à-coup :
— Regarde ! cria-t-il à Ellewinn stupéfait... regarde !
Alors un horrible spectacle frappa les regards des deux Dunkerquois et de la jeune française. Quoique ce fût encore la nuit , il n'y avait plus de ténèbres ; mais une lueur vaste , éblouissante, se déroulait au loin , puis se perdait dans l'ombre et dans les torrents de fumée.... C'était l'incendie!! Les assiégeants vainqueurs étaient entrés parla brèche, puis ils avaient mis le feu à la ville! Ellewinn entendit le mugissement des flammes , le craquement des maisons , les cris de détresse , le bruit des armes. Il voyait son cher Dunkerque envahi par des bandes de soldats farouches qui s'en allaient par les rues la mèche à la main ; il voyait son Dunkerque presque dévoré par un géant de feu !
Adieu donc sa ville natale, sa ville coquette, adorée» qu'il contemplait naguère avec tant d'orgueil et d'amour. Adieu , l'aspect de ces toits , de ces clochers si connus ; adieu la maison paternelle ! Adieu , la vie , l'espoir , la joie, la patrie ! Quand naîtra l'aurore, Ellewinn ne verra plus tout cela ; il ne verra plus surgir la tour ni les toits de l'église; la tour si haute, si svelte, si fière, qui bourdonnait et carillonnait les jours de fête , et qui perdait dans les nuages sa flèche surmontée d'un coq d'or. Mais c'est lui enlever sa mère, c'est le faire assister à l'agonie de sa mère ! 0 rage 1 ô vengeance !
A cet aspect, à ces pensées, le jeune bourgeois s'éveille de son amoureux sommeil , et repousse Berthe éperdue, Tl se jette sur ses armes, et s'écrie en saisissant la main de Werleet :
— Oui , mon vieil ami , tu avais raison ; je suis un lâche , un traître. Tu as raison de me maudire. On ne doit pas aimer les femmes , elles vous perdent. Voilà pourtant comme tes frères ont traité Dunkerque , Berthe ! ce sont tes frères !
L'infortunée ne répondit rien.
— Vengeance , Werleet ! hurla le jeune dunkerquois, Viens, viens, il est temps encore de tirer l'épée. Tu vois là-bas autour de l'église , près de la tour , un bataillon des nôtres qui se défendent.... Les assiégeants les serrent de près, ils ont des torches, ils veulent mettre le feu à l'église paroissiale.... Viens , ami , courons sauver le cœur de notre ville.
En effet, les assiégeants n'avaient pas encore pu s'approcher de l'église. On voyait les Dunkerquois qui survivaient encore , animés d'un patriotisme héroïque , se former en bataillons, et disputer aux vainqueurs chaque rue , chaque maison , chaque pierre. Ils avaient été refoulés jusqu'à l'église paroissiale , et c'était là que le principal combat s'engageait ; c'était jusque là que les assaillants étaient arrivés par la flamme et par le fer.
Tandis que s'engageait cette lutte désespérée , Ellewinn et Werleet quittèrent le logis et coururent se joindre à leurs compagnons. Les deux amis s'étaient réconciliés à cette heure suprême. Et puis Ellewinn ne pouvait plus aimer la pauvre Berthe ! Il n'écoutait pas cette femme qui le suivait péniblement , avec des supplications déchirantes , à travers les rues embrasées !
Ellewinn avait à cœur de réparer son passé ; puis le sentiment de la vengeance bouillonnait en lui. — Mon Dunkerque, s'écriait-il, je veux mourir avec toi, mais non sans y mêler le sang de nos bourreaux !
Et de son glaive et de sa hache il faisait mordre la poussière à plus d'un ennemi. Mais le courage des Dunkerquois , la fougue d'Ellewinn , la force herculéenne de Werleet... tout fut bientôt inutile. Le bataillon , écrasé par le nombre , succomba. Presque tous moururent; les autres s'enfuirent. Les deux amis seulement combattaient encore.
Les Français se ruèrent alors sur l'église paroissiale, et leurs flambeaux sacrilèges allumèrent l'incendie au
temple du Seigneur!!... — L'incendie n'allait pas assez vite à leur gré ! — Quand l'édifice eut pris feu, les incendiaires se reculèrent à quelque distance , pour jouir en sécurité du spectacle de leur furie. Mais Ellewinn et Werleet ne s'éloignèrent pas de la tour que gagnait la flamme....
Cependant Berthe, haletante et désolée, avait bientôt perdu la trace de son amant ; elle pleurait la perte de sa tendresse; elle déplorait l'injustice d'un homme qu'aveuglaient la colère et la douleur. Pourtant elle lui aurait encore pardonné, la douce femme ! Elle tremblait plutôt pour les jours d'EKewinn que pour les siens. 0 jouet de la destinée ! pauvre enfant que le sort déchire de ses serres cruelles ! La flamme de la guerre la poursuit partout; elle l'arrache au cloître; elle veut l'atteindre encore dans son nouvel asile. La pauvre femme l est-ce donc que ses pressentiments ne l'ont point trompée? Dieu peut-être ne veut pas couronner un amour qui l'oflense ; Dieu ne maudit-il pas toujours celles qui laissent le voile du couvent pour prendre le voile de l'hymen et les parures du monde?...
Berthe arrive enfin jusqu'au lieu du combat ; elle s'approche des Français , elle cherche ses frères. Au sein de ce tumulte, son cœur frémit d'épouvante ; mais l'amour lui donne du courage.... Elle pense encore à sauver Ellewinn. Tout-à-coup Berthe reconnaît deux officiers.... Ce sont ses frères! Elle se jette à leur cou, les embrasse; elle leur parle avec précipitation. — Sans doute, c'est son histoire qu'elle raconte. — Et d'un geste de détresse, elle leur désigne Ellewinn qui reste debout, les armes à la main , au pied de l'église paroissiale que déjà l'incendie dévore.
Alors les deux officiers de France vont s'élancer pour sauver le jeune bourgeois de Dunkerque ; mais il est trop tard : l'édifice s'écroule, et l'amant de Berthe meurt enseveli sous ses débris fumants. Il périt avec Werleet
de cette mort glorieuse.... Les héros préférèrent mourir avec leur cité que de survivre à ses ruines....
Pauvre Berthe !
Elle se résigna comme une chrétienne , comme une martyre , et ses frères , d'après sa demande , la reconduisirent dans le couvent , où elle prononça des vœux éternels. Là, dans sa pieuse et calme douleur, la jeune fille ne crut pas offenser le Ciel en songeant parfois à son bien-aimé, qu'elle devait revoir sans doute au séjour des élus.