CHAPITRE PREMIER
La vie pour nn baiser !...
Neuf heures du soir venaient à peine de sonner , et déjà le bal était éblouissant chez madame la marquise de Léonnart. Les quadrilles se succédaient avec une magique harmonie, et les dames, groupées diversement, étincelaient de parures et de beauté. On voyait la marquise examinant sans cesse les salons d'un coup-d'œil , et recevant les nouveaux-venus avec une courtoisie parfaite. Sans aucune flatterie , la soirée était charmante et rappelait les beaux jours du faubourg Saint-Germain. Ajoutons aussi que les fêtes de madame de Léonnart étaient le rendez-vous ordinaire des gens à la mode ; nulle , en effet , ne savait mieux qu'elle distribuer les sourires , ou recevoir avec grâce les hommages des courtisans du bon ton.
Il arrivait ce qui arrive d'ordinaire aux maîtresses de maison qui reçoivent, c'est-à-dire que la marquise était entourée partout de jeunes adulateurs , d'autant plus qu'elle était jolie ! On voit si souvent dans le monde des femmes âgées , qui ont le ridicule de se croire séduisantes , être encensées comme des reines , tout simplement parce qu'elles font danser dans leurs boudoirs. Jugez donc quelle cour brillante devait avoir madame de Léonnart, qui joignait à cet avantage une taille distinguée et les traits les plus fins. Cette habitude d'être adorée lui avait donné un air d'aisance et de minauderie que ne tardent pas à prendre les dames de la haute société. Les uns la disaient coquette , les autres seulement légère , enfin des personnes graves en disaient plus de mal. Quoi qu'il en soit , il n'entre pas dans mon plan de raconter la vie intime ni les secrètes pensées de notre marquise. C'était une femme du monde, dans le sens le plus étendu. Pareille qualification ne suffit-elle pas ?
Les nombreux cavaliers qui allaient saluer la châtelaine remarquaient ce soir-là près d'elle un monsieur et une dame inconnus dans ces réunions. Madame de Léonnart paraissait s'occuper beaucoup de la jeune femme assise à ses côtés, et la présentait en souriant à tous ses adorateurs. 11 était aisé de voir que c'était une débutante que la marquise avait entrepris de former . Héloïse Dérouville , en réalité , connaissait fort peu les plaisirs mondains , bien qu'elle fût déjà mariée. Mais elle s'était mariée si jeune , à dix-huit ans, à peine sortie de pension ; de sorte qu'elle n'avait pas eu le temps de goûter encore les jouissances du bal. Héloïse était charmante. Son œil vif , son air spirituel , joint à quelque chose de naïf répandu sur toute sa personne , la rendaient à la fois agaçante et modeste. Nous concevons que cette jeune imagination fût avide de ces brillantes voluptés, où s'enivre surtout l'amour -propre d'une femme; et quelque naïve qu'elle soit, une femme sait
toujours quand elle est jolie. M. Dérouville , le mari d'Héloïse, l'avait complaisamment conduite à cette fête, et c'est lui que l'on apercevait près d'elle assis gravement.— Complaisamment, ai-je dit. Songeons que M. Dérouville avait quarante-cinq ans passés , et qu'à cet âge on est bien revenu des premières illusions de la jeunesse. C'était donc de sa part une véritable complaisance, d'autant plus qu'il était mari. Il y avait peut-être une disproportion d'âge très-marquée entre les deux époux; mais l'estimable Dérouville connaissait trop bien le caractère des femmes de dix-huit ans pour contrarier les goûts de la sienne. Cet homme était loyal , sensible, habile à conduire ses affaires avec probité , et quoiqu'il s'ennuyât au bal, il voulait paraître s'y amuser beaucoup. Nouvelle complaisance dont je crois peu de maris capables. Héloïse avait épousé M. Dérouville ni par intérêt , ni par amour. Les familles avaient arrangé ce mariage. Alors encore la jeune femme ne savait trop ce que c'était que l'amour et l'intérêt. Et de la manière dont son mari s'était conduit envers elle , grâce à son attentive bienveillance , Héloïse ne s'était pas encore plainte de ce qu'il eût plus de quarante-cinq ans. Jusqu'à ce jour donc , le nouveau couple était heureux. Madame de Léonnart était l'amie d'enfance de Madame Dérouville , et toute coquette que fût la marquise , elle n'avait pas néanmoins de vanité jalouse. Aussi cherchaitelle à faire briller la nouvelle venue , sans crainte d'être elle-même détrônée. Madame Dérouville était pourtant plus jeune et plus fraîche , et beaucoup moins connue dans les salons ; ce dernier genre de mérite, selon nous, n'est pas si fort à dédaigner qu'on le croit.
Héloïse semblait s'amuser de tout son cœur ; ses yeux, habitués aux ameublements sévères d'une pension, à la simplicité du domicile conjugal, étaient charmés, éblouis; ces toilettes voluptueuses, cet éclairage, ces parfums, ces conversations qui mouraient à voix basse, tout cela sem-
blait réaliser ses rêves déjeune fille. Elle s'étonnait de ressentir tant de bien-être : son âme s'éveillait , et la danse allumait ses pensées ardentes. Enfin , après une walse , elle s'en revenait , rouge de plaisir et folâtrant avec son éventail , auprès de sa patronne , quand la porte du salon s'ouvrit et l'on annonça :
— Monsieur Lucien de Sirval !
A ce nom , il se fit un murmure confus , et tous les yeux se tournèrent vers l'entrée principale. Ce ne pouvait guère être par curiosité , car Lucien était bien connu dans ces fêtes. On vit entrer un jeune homme vêtu avec beaucoup de recherche et de goût ; il n'eût pas été possible de reprocher à sa cravate et à ses cheveux un seul mauvais pli. Son maintien était celui d'une personne habituée à se faire voir , et qui trouve tout naturel qu'on le regarde. Et pourquoi le regardait-on? Parce qu'il avait coutume d'arriver tard , parce qu'il était bien fait , qu'il était riche , et qu'il avait eu plusieurs maîtresses à la connaissance de chacun. C'était un fat, pour tout dire en un mot Ce qu'il y a de déplorable , c'est que le monde s'amuse de ces fats , les considère comme des héros , et leur fait un mérite de leurs débauches et de leur orgueil.
Lucien, content de l'effet qu'il croyait produire , s'avança vers la marquise d'un air dégagé, et tout en achevant de mettre ses gants d'une éblouissante fraîcheur.
— Vous arrivez bien tard , monsieur , dit madame de Léonnart avec un ton familier de reproche.
— Mon Dieu! madame, excusez-moi: des affaires d'une grande importance.... Et d'ailleurs il n'est guère que dix heures et demie , je crois ; on ne peut vraiment pas arriver beaucoup plus tôt.... Votre bal'est charmant, enchanteur , comme toujours, du reste... Encore une fois, ne me boudez pas... daignez m'excuser.
— Je ne vous boude pas , fit la marquise en riant ;
vous viendrez demain me faire des excases en règle.. s." Ah! monsieur Lucien , j'ai le plaisir de vous présenter monsieur et madame Derouville , une amie intime , qui sort de pension , et qui est mariée nouvellement.
En parlant ainsi , madame de Léonnart désigna Hcloïse et son mari.
Lucien et Derouville se saluèrent froidement ; entre un époux mur et un jeune fat s'élève tout d'abord un nuage de mauvaise humeur et d'antipathie. La jolie dame baissa les regards et rougit un peu.
— En vérité, madame, dit Lucien à madame Derouville, je ne sais si c'est une témérité à moi... mais voici un nouveau quadrille... daignez accepter mon bras; si bon vous semble, nous danserons.
— Certainement, monsieur, dit Héloïse, en prenant le bras de Lucien avec un peu de précipitation. La novice avait pourtant une autre invitation inscrite sur son calepin, mais elle feignit de l'oublier, parce que de Sirvai lui semblait fort aimable. C'est là une espièglerie que les dames font quelquefois sans scrupule ; et si le procédé n'est point parfaitement poli , on peut (e trouver excusable.
Voilà donc de Sirvai et madame Derouville perdus dans les groupes animés des quadrilles. Quand on est si près l'un de l'autre, les bras enlacés, que Ton peut se parler bas , au milieu d'un air brûiant , embaumé , on éprouve je ne sais quoi de vague qui inspire des pensées étranges. Héloïse avait souvent entendu parler de Lucien, elle avait quelquefois pensé à lui sans le connaître; et maintenant qu'elle le voyait près d'elle , son cœur éprouvait une sorte de satisfaction. Lucien , nous le concevons , était moins impressionnable qu'une jeune femme qui débute dans le grand monde : il n'en était plus à ses premières sensations, ni à ses premières rêveries; néanmoins , la vue de madame Derouville l'avait charmé d'abord ; le fat cependant n'y avait guère donné
ai.
une attention bien réfléchie. C'est pour ainsi dire par instinct et par habitude qu'il lui adressait ses phrases galantes. Peut-être Héloïse y attachait-elle plus d'importance que lui.
— 11 n'y a pas longtemps , disait-il , que vous'Venez ici , n'est-ce pas, madame?... Sincèrement la7ête gagne beaucoup à votre présence.
— Ah ! monsieur , vous ne dites pas ce que vous pensez !
— Y a-t-il longtemps que vous connaissez madame de Léonnart ?...
— Depuis mon enfance"; c'est une bien bonne amie , monsieur.
—Fort aimable ; et vous êtes déjà mariée ? Si jeune ! car ce monsieur à favoris est votre époux , si je ne me trompe. Comment se fait-il que si jeune....
— L'on m'a fort peu consultée , répondit-elle naïvement.
Cette réponse, quoique faite avec l'intention du monde la plus innocente, parut singulière à Lucien. Une idée rapide traversa son esprit. Tiens , se dit-il, une jeune femme^! un vieux mari! Et je n'y songeais pas !... Un nouveau coup-d'œil qu'il jeta sur sa danseuse la lui fit paraître belle de mille nouveaux charmes. Déjà le fat avait résolu sa conquête , il lui jetait déjà des regards plus tendres et lui serrait doucement le bras. Mais , en général habile , il ne hasarda pas encore la déclaration. Ce fut par des demi-mots où se cachaient divers sens , et par des phrases ambiguës , qu'il voulait préparer la victoire. Pauvres femmes ! quand on voit le monde exercer contre vous une vigilance si sévère , pendant qu'on excuse vos lâches séducteurs, on doit crier à l'injustice, à l'anathême ! Tous les jours n'y a-t-il pas des hommes qui calculent froidement la ruine d'une femme , qui en font même leur détestable métier ? Ils ne s'en soucient pas plus que d'une étourderie sans conséquence, ils
troublent le repos des familles, abusent de la confiance <et de la faiblesse. Puis le monde est là pour leur pardonner à eux , pour leur sourire. Quel est le plus coupable de ces hommes ou de la société qui les caresse ?
Enfin Lucien de Sirval reconduisit Héloïse vers son siège , *et la salua avec un de ces signes, une de ces œillades que les maris ne voient pas. Pendant tout le reste du bal , Lucien la suivit du regard , et la jeune dame ne manqua pas d'en faire la remarque. C'est ce que cherchait de Sirval. Il était sûr maintenant qu'on penserait à lui.
Rentrée chez elle , Héloïse se sentit dans une sorte de trouble qu'augmentait encore la fatigue fébrile de l'insomnie. Elle souffrait de la tristesse et d'une secrète oppression. Le bon Dérouville, pour qui elle avait beaucoup d'amitié, parut lui déplaire, et lorsque celui-ci vint lui donner franchement son baiser d'époux , l'image du bal et de Lucien aux manières élégantes passa devant elle avec d'éblouissants reflets. Héloïse remarqua que les cheveux de son mari grisonnaient , que ses traits avaient quelques rides. Chose étrange! elle n'y avait pas encore songé! puis elle crut voir Lucien avec sa belle tournure , ses cheveux noirs , sa peau fine ; elle repassa dans son souvenir toutes les phrases , tous les mots du fat; et cette pensée la poursuivant sans cesse, l'entraîna dans mille rêves où son âme palpitait avec un doux émoi. Dérouville , trouvant sa femme silencieuse et triste, lui demanda si elle n'avait pas goûté chez madame de Léonnart tout le plaisir qu'elle se promettait. À cette demande affectueuse , Héloïse préoccupée répondit :
— N'est-ce pas que M. de Sirval est un cavalier fort aimable? Nous le recevrons quelquefois ici dans nos petites soirées ?
Certes , Dérouville n'était pas jaloux ; l'amour qu'il avait pour sa femme n'était pas une de ces passions
aveugles accompagnées d'instincts presque sauvages , et si cette réponse l'étonna, elle ne l'inquiéta point. La confiance qu'il avait était sans bornes; il se fiait à l'inexpérience , à la candeur de sa jeune épouse , et pourtant cette inexpérience offre quelquefois bien des dangers.
— M. de Sirval, répondit-il, tu le trouves aimable?... J'ai fait peu d'attention à lui ; d'ailleurs, peu m'importe? je ne veux pas le recevoir chez nous. Je ne donne ici que de petites réunions , et non des soirées du grand monde. Tu le sais bien, nos amis intimes viennent seuls nous voir. Et je ne veux pas devenir l'intime ami de M. de Sirval : il n'est ni de mon âge ni de mon caractère.
M. Dérouville avait parlé avec fermeté, non pas qu'il eût un soupçon , mais parce qu'en effet cet homme lui avait déplu. D'ailleurs, ilavait un cœur trop loyal pour supposer que l'on pût chercher à détourner une épouse de ses devoirs. Il ne devinait pas ce que peut l'amourpropre ou le caprice. Madame prit un peu d'humeur , et désormais il ne fut plus entre eux question de Lucien.
Le lendemain, dans la matinée, Héloïse alla chez Mme de Léonnart. Elle se dissimulait à elle-même le but de sa visite; mais, en réalité, elle espérait faire rouler la conversation sur M. de Sirval. La marquise , habituée au monde, s'était aperçue de l'impression favorable que^ Lucien avait faite sur Héloïse ; aussi ce fut avec un sourire légèrement railleur qu'elle accueillit sa visiteuse.
— Bonjour, ma bonne amie, fit en entrant Mme Dérouville, je suis bien indiscrète de venir vous voir si matin ; mais j'ai envie de causer avec vous pour dissiper un petit mal de tête... Vous n'êtes pas fatiguée de la charmante fête d'hier soir?
— Du tout , chère , du tout ; je viens de me lever , comme vous voyez, et je vous reçois sans cérémonie.... Je vous trouve un peu pâle... la fatigue.... Ah! et vos danseurs vous ont-ils paru aimables ?
- — Très-galants , un surtout, M. de Sirval; c'est im jeune homme charmant et d'excellent ton.
En prononçant ce mot , Héloïse rougit malgré elle.
— Nous y voilà , se dit tout bas la marquise charmée de sa pénétration ; j'étais sûre qu'elle parlerait de lui.
— Vous ne l'avez pas revu depuis hier, continua avec entraînement MmeDérouvilie , mais vous le reverrez ce soir sans doute. S'il vous parle de moi , ne dites pas que vous m'avez vue. Savez-vous , bonne amie , s'il y aura bientôt quelque fête nouvelle?... Imaginez-vous que mon mari ne veut pas le recevoir chez nous.
— Oh ! mais voilà qui est délicieux , fit la marquise en riant comme une folle. Dérouville jaloux ! je ne le croyais pas capable de ce travers. Au fait, il a peut-être raison ; Lucien est gentil cavalier , et vous n'avez que dix-huit ans. Ah! ah! ah! c'est délicieux. D'ailleurs, croyez-moi , chère Héloïse , je m'y connais , il vous a trouvée charmante, Lucien.
— Vraiment 1 dit la petite dame avec joie.
— Je m'y connais, vous lui plaisez beaucoup ; tenez, pour corriger Dérouville de sa jalousie , il n'y a qu'un moyen. Ecoutez ou feignez d'écouter avec plaisir les galanteries de Sirval. On jasera , Dérouville enragera. . . nous rirons ; bien entendu que ceci n'ira pas plus loin que vous le voudrez,
Et la marquise redoubla ses éclats de rire. Héloïse parut goûter le conseil. Hélas! c'est ainsi que tous les: jours se machine par degrés la perte d'une femme. Il ne faut qu'une amie plus étourdie que mal intentionnée ,. un époux confiant, un fat bien tourné. Cela suffit. On commence par avoir des projets innocents ; on veut corriger un mari jaloux , lui donner de l'inquiétude , rire à ses dépens. C'est ainsi que le mal se déguise , qu'on respire avec confiance les poisons de la flatterie. Le monde! voilà le monde! Oui, les philosophes ont raison
de le dire : il cache sous les fleurs des serpents et des abîmes !
Les deux amies se séparèrent ; Héîoïse rêvait ; Mme de Léonnart fut toute la journée de la meilleure humeur possible. Pour les femmes frivoles, c'est tout un roman qu'une intrigue ébauchée. Elles ne songent pas au côté sérieux. Leur sensibilité s'étourdit avec les grelots de la folie. Du reste, ne se disent-elles pas toujours : « Cela n'ira pas loin , » comme si une faible femme , lancée sur une pente glissante , pouvait à son gré s'arrêter au milieu de la chute.
Lucien alla dans la journée chez Mme de Léonnart. Nous savons qu'il lui devait des excuses en règle. Le jeune danseur, qui avait ordinairement la parole joyeuse, le front insouciant, parut dans ce boudoir avec un air presque triste. La marquise ne manqua pas de lui en faire l'observation.
— Vous êtes bien sombre aujourd'hui , monsieur Lucien, dit-elle avec malice. Je suis sûre que vous pensez à MmeDérou ville.... C'est fort drôle, allez !...
De Sirval fit un mouvement de contrariété , comme un homme dont on aurait surpris une pensée secrète.
— Mme Dérouville, répondit-il avec gêne, elle est fort jolie, en effet....
— Voilà qui est tout-à-fait charmant ! reprit l'étourdie. Croiriez-vous que cette belle petite est venue ici ce matin même et que... j'avais cependant promis de ne pas vous dire... mais enfin il faut corriger Dérouville... et qu'elle vous a trouvé le plus aimable cavalier du bal. Leur conversation roula presque entièrement sur Iîéloïse ; de Sirval craignait de perdre sa liberté par un amour véritable.... Depuis l'instant qu'il l'avait vue avec son air de jeunesse et de candeur, son regard un peu languissant, ses cheveux d'ébène, le fat était sans cesse préoccupé d'une seule pensée : la revoir! valser encore avec elle , serrer sa main , écouter sa voix!....
Lucien ne se reconnaissait plus.... Toutes les femmes; qu'il croyait avoir aimées n'avaient jamais ainsi envahi son âme. Il s'était tant de fois joué de l'amour; et l'amour prenait enfin sa revanche. Lucien le sentit; il voulut se déguiser à lui-même cette passion naissante , et , pour en prévenir les suites , il résolut souvent d'oublier Héloïse, de fuir les salons, le monde, et de se distraire avec d'autres amours. Soins inutiles! le- fat était pris , et chaque fête le ramenait aux* pieds de sa jolie valseuse.
Un soir , le bal parut à Lucien plus enivrant qu'à l'ordinaire; les charmes d'Héloïse brillaient d'un éclat nouveau. Sa parure était divine ! Lucien alors l'aimait à devenir fou. Ce n'était plus comme aulrefoisllorsqu'il étudiait froidement ses regards et ses mots , lorsqu'il regardait les femmes comme des hochets , non ! maintenant il parlait le langage du cœur. Mais il n'avait pas encore osé dire : je t'aime ! et cependant il était bien aguerri avec les déclarations. Tels sont les effets du véritable amour : il inspire le respect et la crainte. Près de celle que l'on adore , la force faiblit , la voix tremble , alors même qu'on serait prêt à braver pour elle les plus imminents dangers!... Lucien, cette fois, ne put se résoudre à quitter Héloïse- sans emporter un peu d'espoir; il était las de son incertitude et de ses longues journées de rêveries monotones. Sans doute , la jeune femme devait connaître ses pensées intimes, elfe les avait pu deviner dans les causeries de la danse; mais jusqu'alors elle semblait plus coquette que persuadée : il fallait arriver au dénoûment. *
De Sirval prit un feuillet de son calepin, y traça quelques mots au crayon, et le mit adroitement dans le bouquet d'Héloïse. Celle-ci s'en aperçut et lut ces mots à la dérobée :
— Ma vie pour un baiser ! . . .
Puis elle roula entre ses doigts le billet galant et le
cacha dans son sein. L'amoureux Lucien suivait de loin tous ses mouvements avec inquiétude, et ses yeux cherchèrent ceux de Mme Dérouville. Il vit un sourire de satisfaction , un regard sans colère , et la joie pénétra tout son être. Une vie nouvelle s'ouvrit devant lui , une vie de bonheur, de ravissement : il était aimé !... Dans son délire , il était près de se précipiter aux genoux de son amante ; mais Dérouville était là, le confiant Dérouville qui continuait à conduire complaisamment sa femme à tous les bals : le bon mari croyait tout le monde aussi loyal, aussi froid que lui... il s'était endormi dans son fauteuil.
Lucien n'était pas homme à perdre le fruit d'un premier succès. Par un de ces hasards que la fatalité envoie , Dérouville dut faire un voyage pour ses affaires. Dès-lors Héloïse fut entourée de séductions nouvelles. On lui fit de vive voix les protestations les plus brûlantes , les serments les plus passionnés !...
Elle succomba !