CHAPITRE TROISIÈME
L'Aven.
Qu'on ne s'étonne point si nous avons donné à l'épouse coupable plus de pitié que de blâme. Nous n'avions considéré que ses douleurs sans songer à l'énormité de sa faute. Oui , nous l'avons plainte plutôt que condamnée, parce qu'en voyant une faible femme en proie à de vives angoisses , notre premier sentiment fut une larme pour tant de maux. Si le crime est grand , si le gouffre où tombe l'épouse infidèle est profond , songeons que les abords en sont ornés de fleurs , et que l'on succombe sans s'apercevoir de la chute ! Jeune, irréfléchie, lancée dans un monde qu'elle connaît à peine, Héloïse est d'abord séduite par son éclat ; la splendeur du bal suffit déjà pour éblouir sa raison. Puis la séduction l'environne de toutes parts , ne lui laisse aucune relâche , la
pousse de degrés en degrés , et finit par triompher de sa faiblesse. Alors seulement la société crie au scandale , à l'infamie ; jusque-là elle n'avait fait qu'encourager , pour ainsi dire , cette machination dangereuse. Peut-on ainsi supposer aux femmes une force d'âme si constante qu'on la place au sein de la tempête , et qu'on insulte à son naufrage ! Mais pourquoi surprend-on le cœur des jeunes filles , lorsqu'elles ne savent pas encore ce que c'est qu'aimer ? Pourquoi profite-t-on de cette époque indécise pour les lier à des hommes qui n'ont souvent d'autre mérite que d'avoir de l'argent? Puis, lorsqu'elles viennent à réfléchir, à s'interroger, elles sentent qu'elles n'aiment pas, qu'elles ont besoin d'amour, elles le cherchent.,, c'est un précipice ! Tel fut le sort delà malheu- - reuse Héloïse. Son crime est grand, si l'on considère les graves conséquences que le monde y attache; mais pour celui qui connaît la femme et qui a pesé toutes les circonstances de ce récit , ce n'est plus un crime , c'est un malheur !
Dérouville était dans son cabinet, le front appuyé sur la main ; il travaillait lorsque sa femme entra , pâle de désordre et de terreur. C'était un homme estimable et laborieux que ce Dérouville. Le travail était son idole ; la pnbité , son Dieu. Hélas ! ne peut-on se rendre ainsi plus digne de l'amour d'une épouse qu'avec de belles phrases et des goûts mondains ! . , .
Héloïse était si visiblement troublée , son visage était si blanc... que cette fois Dérouville s'aperçut qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire ; il fut inquiet.
— Monsieur, dit-elle avec un sanglot sourd , vous êtes généreux , n'est-ce pas ?
— Que dites-vous ? fit le mari sans avoir le temps de réfléchir à la cause de cette scène.
—Vous êtes généreux , je le crois , j'ai besoin de le croire. Vous serez mon protecteur. Oh! vous l'avez juré à ma mère , au ministre de Dieu qui nous a liés l'un à
l'autre. Vous me défendrez... je me jette dans vos bras comjne dans ceux d'un sauveur. Tout me menace , tout m'abandonne. Encore quelques heures peut-être , et je serai la risée de ceux qui nous connaissent et qui se donnent le titre de nos amis.... Apprenez donc que ce Lucien de Sirval
— Quoi ! vraiment ! dit Dérouville regardant avec émotion l'état pénible de son épouse, ce fat oserait vous poursuivre au point de vous rendre malheureuse ?. . . Qu'il tremble ! ajouta-t-il avec un geste menaçant.
— Oh ! point de colère , point de menaces , ou je ne saurais achever , Dérouville.... Cet homme est cause que je souffre plus que je ne puis souffrir : il est cause que je vous ai trompé.... Oh ! mon Dieu !
— Trompé ! comment ! fit l'autre qui n'avait pas même l'idée de ce qu'il allait savoir.
— Vous ne comprenez pas? que faut-il vous dire?... Il y a que Sirval m'a dit qu'il m'aimait, que je l'ai cru... je croyais l'aimer moi-même. . . . Il y a que, pendant votre absence , il s'est introduit dans cette maison , la nuit , comme un voleur.., enfin, il m'a séduite, Monsieur.
—Lui 1 vous ! . . . s'écria le malheureux avec violence. Non , je ne puis vous croire... vous ne dites pas la vérité.... Parlez donc, mais parlez donc!...
Et comme Héloïse était tombée à genoux, muette et presque mourante , Dérouville lui saisit le bras et lui secoua le poignet avec rage.
— Voulez-vous bien parler! cria-t-il; voulez-vous achever le récit de vos amours infâmes, ou je vous brise contre ce parquet !
Pour toute réponse, la jeune femme remit à son juge quelques lettres ouvertes ; c'était la correspondance de Lucien. Dérouville la parcourut d'un œil avide, au milieu d'un silence interrompu par des exclamations de fureur et par les sanglots de la coupable. C'était un moment affreux, digne d'arrêter le sang dans les veines,
un de ces moments qui torturent plus qu'une agonie et qui doivent expier aux yeux de Dieu le crime pour lequel le monde vous condamne ; ce moment valait un siècle de remords ! Etranges conséquences d'une seule faute! Dérouville n'avait plus de sensibilité; sa raison était paralysée ; son cœur seul palpitait avec les passions fougueuses qu'il croyait avoir domptées pour toujours ! Lui , d'ordinaire calme et bon , ne s'apercevait pas qu'il avait à ses pieds une femme brisée , mourante ; il ne voyait qu'une adultère!... Ce qu'il ressentait, c'était de la colère , de la jalousie , le désir de la vengeance , pas un atome de pitié.... La colère rend aveugle et sourd. Et lorsqu'il vint à lire la dernière lettre où Lucien ne craignait pas de menacer avec impudence , sa colère redoubla :
— Le misérable ! fit-il sourdement ; l'infâme ! qu'il vienne donc! mais qu'il vienne!... Je veux le défier, moi... je veux....
— Mais vous voyez bien que je ne l'aime pas , que je le bais , dit subitement Héloïse avec explosion, Je le bais ! puisque j'aime mieux me perdre que d'être encore à lui ; puisque je viens à vous, que j'ai tant outragé > pour ne pas qu'il vous défie , pour que vous n'exposiez pas vos jours 1
! — Madame, reprit Dérouville l'écoutant à peine, quel est cet endroit où le traître vous attend ce soir ? Ditesle-moi, dites-le vite,
— C'est aux Tuileries , répondit-elle , aux Champs- Elysées , dans l'allée couverte Pourquoi voulez-vous
savoir? Encore de la colère dans vos yeux.... Grâce l ne vous battez pas!...
Puis elle ajouta d'une voix déchirante :
— Avant de vous dire tout cela , Monsieur , j'aurais mieux fait de mourir. . . .
A ce mot si plaintif , Dérouville sentit presque de la pitié; son regard s'abaissa sur la pauvre femme qui se.
livrait à sa colère. 11 la fit relever avec un geste plus bienveillant.
— Mourir ! vous. . . fît-il ; non , vous ne mourrez pas : l'on ne tue pas les femmes !... Est-ce que vous croyez que je vous tuerais , moi !... Je ne suis pas assez lâche. Est-ce que je pourrais vous tuer !
Il y avait des larmes dans le son de sa voix ; on eût dit que sa fureur allait s'éteindre. Mais presque aussitôt , comme s'il eût craint de se laisser fléchir , il sonna violemment. La fille de chambre parut avec un domestique.
— Joséphine , conduisez madame à son appartement , dit-il; soutenez-la... ce n'est rien: une indisposition légère.... Et vous, Jean, hâtez-vous d'aller chercher le docteur.
Sur un geste impératif , tout le monde sortit.
Resté seul avec lui-même , Dérouville comprit l'immensité de sa douleur, il promena ses yeux autour de lui , pour s'assurer que ce n'était pas un rêve.... Puis il tomba presque anéanti sur son fauteuil.
Alors seulement il put pleurer !