CHAPITRE QUATRIEME
Iles derax. Rivaux.
Dès que le soir eut répandu son premier voile , un jeune homme , aux formes élégantes , se dirigeait d'un pas rapide vers l'allée couverte des Champs-Elysées. Il y avait dans sa démarche une sorte d'insouciance et d'aplomb. On voyait pourtant qu'une préoccupation agitait son esprit, et son allure inégale prouvait qu'il aurait voulu franchir d'un seul bond l'espace qui le séparait de son but. C'était Lucien de Sirval. Nous n'avons pas oublié la lettre menaçante qu'il avait écrite en dernier lieu à Mmc Dérouville. L'heure marquée dans ce billet
fatal allait sonner bientôt , et Lucien voulait être le premier au rendez-vous.
Lorsqu'il fut arrivé aux. Champs-Elysées, il s'enfonça sous le feuillage sombre. Là se trouvaient de rares promeneurs. Héloïse n'était pas venue encore; l'amoureux de Sirval s'appuya contre un arbre, puis il attendit....
Lucien , en écrivant cette lettre qui avait fait tant de mal, n'avait pas sérieusement l'idée de mettre ses menaces à exécution. Loin de lui la pensée de divulguer indignement son amour et la chute de MmeDérouville ! Loin de lui l'intention de livreE aux sarcasmes du monde railleur celle qu'il aimait plus que la vie !... Une impulsion secrète l'avait poussé , sans même lui laisser le temps de réfléchir. Il espérait que la menace frapperait l'esprit d'une femme, et c'était presque avec certitude qu'il attendait son amante.... Voilà pourquoi il avait écrit de la sorte; la revoir un moment, entendre même des paroles de colère , il préférait cela au silence , à la froideur qui le désespérait. Et puis, une fois avec elle , ne saurait-il pas se faire pardonner? ne savait-il pas l'enflammer avec le langage de son amour?... Lucien ignorait qu'il n'était plus aimé ; et , sans doute , il ne croyait pas une femme capable de tant d'énergie. Lucien attendait avec confiance.
Attente délicieuse ! tout s'embellissait à ses yeux. La fraîcheur, le murmure des arbres, l'ombre du soir, tout lui paraissait une volupté nouvelle. Il cherche dans ces murmures la voix de celle qu'il aime.... Il croit déjà l'entendre , et voir sa robe blanche flotter au loin.
De Sirval sent une main se poser sur son épaule :
c'est elle , sans doute ; il se retourne avec bonheur
Déception!... A la clarté d'un rayon de lune, il aperçoit le pâle visage de Dérouville. Muet de surprise, il recule d'un pas.
— C'est moi , monsieur ! dit l'époux trahi ; je suis, veau à sa place. .. je sais tout !
A ces mots il écarte son manteau , et dans sa main brille le fer de deux épées.
— Vous savez tout , reprend Lucien avec une fermeté fière; donnez-moi donc une de vos épées, monsieur!...
—C'est cela, jeune homme, nous allons nous battre, oui, nous allons nous battre ! On séduit la femme, on se bat avec le mari. Rien de plus ordinaire : voilà notre siècle !... Mais avant je te dirai tout ce qui me pèse là, vois-tu ? Si je me bats, ce n'est pas pour obéir aux usages d'un monde que je hais , c'est parce que j'ai soif de vengeance 1 Nous ne pouvons plus respirer le même air. Ah ! tu n'es qu'un lâche ! Sais-tu comme tu m'as rendu malheureux? J'aimais ma vie calme et laborieuse; j'aimais cette femme , non pour un jour , mais pour tout le reste de mon existence. Tu m'as volé mon bonheur par de perfides manœuvres.... Maintenant, pourrais-je avoir encore une heure de repos et de travail ?. . . Je ne pourrais plus lui donner un baiser aufront , ni causer avec elle le soir , ni l'admirer dans sa parure ; me voilà forcé de la détester ! Plus de consolation, plus de famille, plus d'amis.... Comprends-tu pourquoi je te méprise comme un assassin? pourquoi je ne puis plus vivre sans me venger?...
— Et moi , je l'aime , s'écria de Sirval ; je l'aime avec délire. Je ne suis pas lâche , car je ne l'ai pas trompée. Quelquefois, j'ai forcé mon cœur à mentir auprès de ces beautés frivoles dont l'honneur ne pèse plus rien... mais elle!... Dites-moi , monsieur, de quel droit venezvous me crier que je suis un lâche, parce que j'aime une femme ? Vous , parce que vous avez surpris une jeune fille qui n'était encore qu'une pensionnaire naïve , qui ne savait pas ce qu'elle pensait , vous levez la tête. Vos familles se sont trouvées d'accord , les fortunes étaient au niveau l'une de l'autre , on ne s'était pas inquiété si les cœurs battaient ensemble. A mon tour de vous dire : voilà notre siècle! Puis vient l'amour qui
brûle , l'amour qui renverse ces misérables barrières , l'amour enfin !
— Mais toi, elle te hait, cria Dérouville avec jalousie ; elle ne t'a jamais aimé , fat maudit. Tiens , vois ces lettres ; c'est elle-même qui me les a livrées ; c'est ellemême qui m'a tout dit. Elle aime mieux se perdre que d'être encore à toi.... Elle te déteste.... Tu Tas étourdie un moment.... Les voilà tes lettres , fit-il en les broyant et les lui jetant à la figure ; les voilà tes insolentes lettres ! Tiens !
— Assassinez-moi de suite, monsieur î dit Lucien serrantles poings avec une rage concentrée.
— Je n'assassine pas ; je ne suis pas vil comme toi. Voici ton épée.
Soudain le cliquetis du fer résonne , le combat commence. Il y avait dans cette lutte quelque chose d'affreux. Se tuer ainsi, la nuit, comme dans l'obscurité du tombeau.... Ce n'était pas un de ces«duels d'élégants dandys, duels où l'on se fait à peine une égratignure et qui se terminent par un joyeux déjeûner. C'était une lutte mortelle , sans témoins , sans merci ; une lutte qu'aucune loi humaine ne peut défendre. Les deux adversaires étaient animés d'une même fureur. Lucien savait qu'elle ne l'aimait pas ; il voulait aussi se venger!
Le duel s'arrête; de Sirval vient d'abaisser son épée; il avait touché Dérouville à l'épaule.
— Vous êtes blessé , monsieur.... Je sens que je vous ai touché.
— Vous croyez cela. . . que tout va être fini. . . pour une goutte de sang? Non ; il faut tout votre sang ou tout le mien... je vous l'ai déjà dit!... Je ne suis pas blessé , vous dis-jel Voulez-vous bien vous battre?...
— Non , reprit encore Lucien, vous êtes blessé , je ne continuerai pas. .•
— Ah ! tu ne continueras pas ! Eh bien ! je te flétris ; tu es un infâme ! Et comme tel je te frappe au visage.
Ce disant , Dérouville le frappa du plat de son cpee-..
— Ah 1 c'en est trop ,. hurla de Sirval en bondissant. Nous sommes quittes, nous sommes quittes; allons! ton sang jusqu'à la dernière goutte.
Quelques secondes s'étaient à peine écoulées que ce dernier combat était fini. Lucien de Sirval était puni de son amour illégitime. Il était renversé sans mouvement, frappé au cœur. Mort pour elle!... C'était une mort douce pour un amant. Lorsqu'il disait à Héloïse qu'il lui livrait sa vie , son âme , il ne mentait pas.... Mort pour elle !
Dérouville égaré interrogea le cadavre de son ennemi. Plus de battement ! Il frissonna ; les arbres murmurèrent ; il pensait entendre un bruit vengeur , et se crut poursuivi. La peur s'empara de lui ; il s'enfuit comme s'il eût senti déjà l'aiguillon du remords... Et le corps de Lucien resta dans cette solitude sur la terre ensanglantée.