‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 88 sur 143 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

I/Âdicii*

Ramenée dans son appartement par Joséphine, Héloïse s'était jetée sur son lit. Elle avait congédié ses gens pour pouvoir rester seule , préférant encore cet abandon à l'officieuse importunité d'une femme de chambre. La fièvre dévorait ses sens. Elle n'avait pas revu son mari depuis le matin. Dérouville n'était pas venu lui donner un mot de consolation, d'indulgence.... Rien! Et la malheureuse n'osait plus prier ; elle n'espérait plus de pardon l Les heures s'étaient succédé ; l'épouse adultère souffrait comme une agonisante abandonnée des siens. Enfin dix heures venaient de sonner, l'épuisement ferma ses paupières , un peu de sommeil allait suspendre sa torture....

La porte s'ouvre ; Dérouville entre. Sa femme s'éveille, et, le voyant debout devant son lit , elle frémit involontairement. II était enveloppé de son manteau , et ses traits bouleversés n'annonçaient qu'un sombre présage. Héloïse le regarda en suppliant.

— Dormez, madame, vous pouvez dormir, dit-il; il n'y a plus rien à craindre de l'indiscrétion de votre séducteur!

Aussitôt il ouvre ses vêtements , et jette sur la table une épée sanglante.

— Horreur! s'écrie l'infortunée, du sang! du sang!... Vous êtes blessé, monsieur?...

— Moi, blessé, je ne le sens plus... ce n'est rien. Ob ! ce n'est pas mon sang qui a rougi ce fer. Mais ce n'est pas de moi qu^il faut vous occuper , madame ; c'est de vous, de votre sort. Ecoutez-moi, je vous prie , encore un instant.. .. Demain , je pars pour l'Angleterre où des affaires m'appellent. Il est assez probable que je ne reviendrai plus en France; je n'aime plus la France, et je veux mettre entre nous l'immensité de l'Océan. Vous vous retirerez cbez votre mère , entendez-vous? je vous fais une pension suffisante.

— Grâce! ne me quittez pas , ou je vous suivrai , je me traînerai à genoux pour vous demander grâce ! . . .

— Silence! je le veux... ou sinon , je dis tout à votre mère. Quoi ! vous auriez le courage de vivre encore avec moi , de me voir à chaque instant, de serrer ma main dans la vôtre. Ce serait pour vous un remords, une angoisse de chaque seconde. Vous avez donc bien du courage!... Et moi-même , continua-t-il avec égarement , moi-même , je souffrirais trop en vous sentant près de moi. Votre aspect me rappellerait toujours cette soirée horrible.... Savez-vous comment il est mort, votre amant? le savez-vous ? J'ai été le chercher dans un endroit sombre comme les bois où se cachent les assassins. Là , je l'ai frappé au visage , après l'avoir appelé lâche et vo-

leur!... Puis il m'a dit qu'il vous aimait. Alors je lui ai donné une épée. Vraiment! on dirait , au poids qul m étouffe, que je l'ai presque assassiné, cet homme!

Héloïse écoutait, respirant à peine. Elle baissa la tête et sanglotta.

— C'est lui que vous pleurez, sans doute, cria Dérouville. Vous pouvez le pleurer, car il est bien mort. J'ai senti son âme au bout de cette arme!... C'est lui que vous pleurez....

Oui , peut-être y avait-il dans toutes ces larmes une larme pour Lucien ; lorsqu'Héloïse sut qu'il était mort à cause d'elle, en murmurant : « Je l'aime !... » elle lui donnait une larme. Un peu d'amour récompensait le sacrifice de la victime.... En mourant, ce fut son unique espoir.

— Adieu donc , Héloïse , dit Dérouville , vous ne me reverrez plus....

— Vous êtes cruel... me quitter ainsi.... Pas .encore satisfait!... Que faut-il donc à la vengeance d'un homme?... N'ai-je pas assez souffert? n'êtes-vous pas assez vengé?...

Pour toute réponse , l'inflexible mari répéta son arrêt avec cette parole : « Adieu ! »

Le lendemain, on écrivit dans les journaux que M. le comte Lucien de Sirval avait été trouvé mort^ aux Champs-Elysées , et qu'on ne pouvait attribuer sa fin violente qu'à un suicide ou à un assassinat.

Ce même jour , Dérouville quitta la France. Héloïse ne l'a pas encore revu.

Est-il donc vrai qu'il y a de ces fautes que rien n'expie , que rien ne peut faire pardonner!

IDUMŒA

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