‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 89 sur 143 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La lutte des Esclaves.

Ainsi chantaient, à cette époque , les bardes d'Orient sur leurs lyres d'or : « Heureuse, cent fois heureuse est » la favorite du calife Aroun ! Elle repose tout le jour » sur les divans moelleux , au sein des parfums et de » l'harmonie. Le soleil ne brûle pas sa peau fine , elle » est fraîche comme la rose de Mahomet. Toutes les » femmes sont ses esclaves ; elle est la reine de beauté, » le rayon de l'aurore , l'astre du soir. Heureuse , » cent fois heureuse est la favorite du glorieux calife » Aroun !... »

Elle n'était pas heureuse pourtant , Idumœa , la belle sultane préférée. Favorite du maître, entourée de luxe, de parures et d'admiration, Idumœa soupirait au milieu de sa grandeur. Vainement le calife lui donnait ses regards les plus doux , elle ne semblait ni plus fière ni plus souriante ; elle languissait comme la fleur du midi sous la brume du nord. Toujours pleine de mélancolie , on ne la voyait pas , comme ses folâtres compagnes du sérail , s'amuser avec des perles et des étoffes d'azur , ni rechercher les faveurs du sultan, ni s'enorgueillir de sa danse aérienne. Idumœa! ce qu'elle aimait , c'était

l'éclat des armes et des guerriers , l'aspect des bataillons en rangs , avec leurs lances et leurs étendards. Quand elle voyait les troupes du calife se déployer noblement, son œil s'animait alors, son cœur battait avec allégresse , et tant de flamme colorait son visage , tant de vivacité se peignait dans ses gestes, qu'elle semblait vouloir prendre son élan dans la plaine et dévorer l'espace ouvert devant ses regards!

Fille ardente de la Géorgie , arrachée du pays natal , puis conduite à Bagdad pour être esclave dans un harem, Idumœa ne pouvait vivre ainsi. 11 lui fallait de l'air pur, de la liberté; et les chaînes qui retenaient ses pas lui pesaient comme des fardeaux , bien que ce fussent des chaînes dorées. Elle eût voulu voltiger dans les campagnes, gravir les monts, se mirer dans les ruisseaux ; au luxe étincelant du sérail elle préférait la splendeur du ciel, au parfum de l'encens elle préférait celui des fleurs, et le soin de la parure lui semblait une occupation indigne de sa fierté. Mais plus encore la brune géorgienne avait besoin d'amour ! Ce n'était pas de l'amour pour elle que ces caresses d'un sultan énervé, despote qui la tenait captive et partageait alternativement ses faveurs entre toutes les femmes du sérail ; ïdumœa voulait aimer un homme qui lui livrât toute sa vie, un homme au sang de feu , comme elle en avait rêvé dans ses premiers désirs!... Ce n'était pas un cortège digne d'elle que cet entourage d'esclaves et d'eunuques, cette troupe servile qui ne savait qu'aduler et ramper ; l'atmosphère de cette voluptueuse prison était un poison pour elle , et l'on voyait languir la belle fleur de Géorgie, faute d'un rayon vital , faute d'une goutte de rosée.

Un jour, les bardes prirent leurs harpes mélodieuses, et s'en allèrent, par ordre du sultan, chanter ainsi dans tout Bagdad : « Gloire à Dieu, gloire au Prophète, gloire y> au calife Àroun !... Hommes et femmes , enfants et » vieillards , réjouissez-vous et chantez des hymnes

•.) d'allégresse. Demain , c'est jour de fête publique ,' » car voici une année écoulée depuis que notre prince » a remporté une éclatante victoire sur les fiers Afri- » cains. Or , vous saurez , peuple de Bagdad , qu'il y » aura des réjouissances par toute la ville, et que deux » heures avant le coucher du soleil on fera une grande » lutte d'esclaves dans une arène auprès de la mosquée » principale. L'esclave qui vaincra tous ses rivaux ob- » tiendra la liberté. .. et , de plus , un riche sabre à poi- » gnée d'or qui lui sera donné par les mains de notre )> sultane, la belle géorgienne Idumcea!... »

En effet , le lendemain fut un jour de fête ; Bagdad se para de fleurs ; les chants et les danses vinrent embellir de toutes parts la cité musulmane. C'était à pareille époque que le calife avait vaincu ses ennemis les plus redoutables ; de là venait l'innovation des jeux guerriers que les bardes avaient annoncés à la population. Aussi , quelques heures avant le déclin du jour, les danses publiques cessèrent , et la ville , prenant un aspect solennel , se pavoisa d'étendards ; les trompettes retentirent d'une manière belliqueuse, et la foule porta ses pas avides du côté de la grande mosquée.

Là se trouvait une vaste arène disposée pour la lutte des esclaves ; il y avait une place destinée au peuple , une autre destinée aux grands ; déjà le calife s'y trouvait , avec toute sa cour , sur des sophas préparés avec tout le luxe oriental. Les diamants, les pierres précieuses , l'or et la pourpre étincel aient aux yeux éblouis , et jamais l'on n'avait vu tant d'ornements et de solennité majestueuse. C'est que jamais non plus jusqu'à ce jour les femmes du calife ne se trouvaient en public avec les officiers du palais ; jamais les sultanes n'assistaient aux luttes guerrières. Mais Idumcea , toujours languissante et pâle, se ranimait au bruit des fanfares, au frôlement du fer; et le calife qui l'adorait voulait donner à sa favorite ce mâle spectacle , pour qu'elle y brillât de toute

sa beauté. Elle était gracieusement couchée , la tête appuyée sur l'épaule du sultan , et le visage couvert d'un voile. Autour d'elle se tenaient les visirs, les émirs, l'iman et les cadis. Toutes les femmes du sérail étaient voilées , selon l'antique usage de l'Asie.... Et cette cour d'officiers et d'odalisques, cette pompe guerrière et gracieuse à la fois, ce luxe extraordinaire, tout cela formait un aspect tellement imposant que le peuple , d'abord silencieux par respect , fit retentir par trois fois ses acclamations d'enthousiasme.

Sur un signe du maître, les eunuques, qui se tenaient à l'ouverture de l'arène, le sabre à la main, firent entrer les esclaves qui devaient lutter jusqu'au coucher du soleil. C'étaient tous les captifs égyptiens ou arabes , officiers ou soldats vaincus dans les guerres , et qui maintenant allaient servir de spectacle à leurs ennemis. Parmi ces infortunés, qui se tenaient tristement debout, un seul se distinguait par son attitude fière et son sourire presque menaçant. Noble guerrier aux formes athlétiques , cet homme se tenait immobile et promenait autour de lui des regards calmes, tel qu'un lion enchaîné regarde la foule attentive et peureuse. Lui seul attirait tous les yeux , et le nom de Misaïb vola dans toutes les bouches ; Misaïb , le chef de la flotte égyptienne , qui avait si longtemps par sa valeur balancé la victoire contre les soldats du glorieux Aroun. Au milieu de cette arène où il jouait un rôle d'esclave, le superbe égyptien avait un air de dignité comme si lui seul eût été le maître ; et lorsqu'il vint à jeter les yeux sur le calife , son vainqueur , son visage prit une sorte d'expression de défi et de reproche. Il semblait dire : « Ce n'est pas » ainsi qu'on traite un ennemi digne de soi ; ce n'est » pas en le faisant esclave , puis en le livrant à la stu- » pide curiosité de la populace , qu'Aroun victorieux » devait agir envers Misaïb!... » Mais lorsque le captif aperçut les femmes qui entouraient le sultan , lorsqu'il

vit ce groupe d'officiers et de jeunes filles du harem , il secoua la tête et le dédain se peignit sur tous ses traits : « Des femmes ! murmura-t-il ; nous allons amuser des » femmes !. . . Ah ! lorsqu'on s'est laissé vaincre par des » efféminés!... » Il n'acheva pas la phrase commencée , et la douleur que lui donna cette pensée amère lui fit courber le front.

Quelques minutes après , la favorite leva son voile : c'était un signe que les luttes allaient commencer. Misaïb, relevant par hasard la tête, rencontra le regard de la géorgienne. Elle était belle alors de tout son éclat, belle comme une rose purpurine qui se colore aux premiers jours du printemps. Le plaisir qu'elle éprouvait de se voir au milieu du peuple, au milieu des armes et des jeux guerriers , l'avait animée d'une flamme inconnue , et la pudeur colorait aussi ses traits charmants. Elle était tellement éblouissante et radieuse, que l'arrogant Misaïb fut saisi d'une émotion magique ; ses yeux demeurèrent fixés du côté de cette femme. Il regardait , il admirait encore , quand déjà le voile jaloux avait recouvert la figure de la souveraine !

« Allons, chantèrent encore les bardes , allons , jeu- » nés captifs.... Le soleil , après avoir souri , s'est en- » veloppé de nuages : c'est l'heure du combat. Que » l'esprit du Prophète anime vos bras nerveux , que la » vigueur coule dans vos veines. Combattez 1 Au vain- » queur des vainqueurs sera donnée la liberté , puis » une bourse d'or , avec un riche sabre à brillante poi- » gnée qui lui sera remis par les mains de notre sul- » tarie, la belle géorgienne Idumoea.... »

Ces chants firent sortir Misaïb de sa rêverie. Il parut se réveiller : « La liberté! murmura-t-il; la liberté... » c'est le prix de la victoire. Je pourrais donc te revoir, » ô ma belle patrie , lieux chéris où j'ai passé mon en- » fance. Et je ne vivrai plus dans l'ignominie de la » captivité !... Puis c'est la sultane qui de ses blanches

» mains décerne le sabre destiné au plus fort... la belle » sultane!... » Tout-à-coup il s'interrompit: « Que )> dis-je? Que m'importe cette femme?... A peine l'ai-je » vue.... Oh ! c'est pour la liberté qu'il faut combattre; » c'est pour la liberté seule » Et cependant il contemplait la favorite , et le visage de l'égyptien s'allumait : une vigueur nouvelle circula dans ses membres robustes , et la lutte commença.

Soudain Misaïb provoque et frappe de son redoutable poignet un arabe, enfant des déserts. L'arabe recule, et semble déjà chanceler sous le coup. Quelle est donc cette pensée puissante qui pousse avec tant d'énergie le chef égyptien ? . . . Avant que la favorite eût levé son voile, avant qu'il eût entrevu ce visage de femme, Misaïb s'indignait de ce qu'on le donnait en spectacle, le découragement s'emparait de lui. Et le voilà tout-à-coup redevenu noble, fier, terrible comme aux jours de combat, lorsqu'à la tête de ses vaisseaux il sillonnait la mer. Quel changement subit !... Est-ce le regard d'une sultane qui enflamme sa bravoure ? serait-ce déjà l'amour ?. . . L'amour ! mais le vaillant chef a l'âme de fer comme son corps ; il méprisa toujours ces passions et ces faiblesses de l'homme ; ce n'est qu'au milieu des armes et delà gloire qu'il cherche le bonheur. Non , lorsqu'il se montre si fort, ne l'accusons pas d'un sentiment vulgaire.... Sans doute , il ne combat que pour la liberté.

L'arabe , son rival , évite cependant une seconde atteinte qui devait être mortelle. Perfide et prompt comme un serpent , il s'élance ; il veut enlacer de ses replis l'ennemi qu'il ne peut vaincre par la force. Mais le lion secoue cette étreinte comme celle d'un reptile importun , l'arabe tombe dans la poussière , et bientôt Misaïb le jette sans vie au milieu de l'arène. Trois autres lutteurs tombent comme lui sous les coups du victorieux égyptien. Chaque fois le peuple célèbre son triomphe par des acclamations... et chaque fois, comme

entraîné par une force inconnue , le vainqueur tourne son œil en feu du côté de la favorite.... Idumœa , toujours voilée , est immobile ; mais il semble qu'à travers la gaze qui couvre ses traits perce un rayon de ses regards , ainsi qu'un reflet du soleil devant la neige des montagnes. Idumœa contemple l'arène où Misaïb se dresse avec fierté , la tête haute- , les bras croisés et le pied posé sur les cadavres des vaincus. Le sultan fait un nouveau signe ; aussitôt les trompettes font retentir leurs sons guerriers ; un officier s'avance et vient armer la main de Misaïb d'un sabre étincelant. Alors il se fait un grand silence, et deux eunuques armés aussi de leur sabre s'approchent et défient l'égyptien dédaigneux. C'est le dernier exercice. Si Misaïb est encore triomphant , il est libre , il reçoit une bourse d'or , un glaive d'honneur 1... Le peuple qui l'a vu combattre et qui sympathise toujours avec la force et la vaillance , le peuple de Bagdad fait des vœux pour le chef de la flotte égyptienne.... Et ne croirait-on pas voir frémir Idumœa elle-même , lorsque le choc des sabres résonne comme un cri de mort?...

Déjà mille cris s'élèvent ; déjà l'un des eunuques est renversé , et le second , jetant son cimeterre , parcourt l'arène avec des cris de terreur et demande grâce. Misaïb est trop magnanime pour le poursuivre , la mort de ce lâche n'ajouterait rien à sa gloire. Les jeux sonf terminés ; des officiers entourent respectueusement Misaïb et vont le conduire vers le trône du sultan. Et les bardes d'Orient chantent avec joie :

« Approche , vainqueur des vainqueurs , viens rece-

» voir le prix de ta robuste vaillance. Le lion est moins

» fort et moins fier que toi, lorsqu'il bondit secouant sa

» crinière flottante. Approche , à toi la liberté , l'or et le

» glaive!... Tu es comme ce glaive ferme et brillant ;

» viens , rends hommage à la beauté d'Idumœa la

» géorgienne , perle d'Orient, étoile du soir, reine des

» étoiles. »

Misait) rejette en arrière ses longs cheveux ; il s'incline devant Aroun et devant la sultane , qui prend la bourse d'or et le riche sabre destiné au vainqueur. La favorite a levé de nouveau ce voile qui la cache , et devant cette beauté l'égyptien se trouble encore ; il est agité d'une sorte de délire.

— A moi, s'écrie-t-il, le cimeterre glorieux ! c'est bien la récompense du guerrier. Mais de l'or, de l'or... c'est bon pour des esciaves ou des eunuques.

Et l'égyptien jeta la bourse au milieu des esclaves avides.

f II est donc libre!... Plus de maître... plus de fers. Comme cela est doux , la liberté , lorsqu'on quitte une prison maudite , une prison d'exil. Dans son 'premier mouvement de joie , Misaïb court dans la plaine, respirant l'air du soir avec volupté , folâtrant , bondissant comme un jeune tigre des bois. Sa patrie l'attend ;rii va revoir ses compagnons d'armes , ses soldats , ses7rères. Partir 1... quand?... De suite , cette nuit même , sans attendre le jour.... Il faut partir , marcher vers'le'port le plus voisin, revoir l'Océan, s'élancer sur un vaisseau I Mais quelle réflexion l'agite et le glace? pourquoi s'arrête-t-il dans ses élans? C'est comme un éclair quile frappe, comme une vision qui l'éblouit.

— Ah ! s'écrie-t-il , elle est divine, la sultane, divine ! Je me souviens qu'elle est si belle.... Ne la verrai-je plus? Mais, est-ce que j'aime cette femme , moi? que me fait cette femme? est-ce que Misaïb sait aimer ?...

Pourtant il ne s'éloigne plus de Bagdad, bientôt même il est rentré dans la ville, et cet homme, quoiqu'il veuille mépriser l'amour, dirige instinctivement ses pas vers la demeure de la sultane favorite.

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