‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 91 sur 143 · OG · texte numérisé non relu

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ainsi que sage comme toi.... Pauvre sultane! Mais moi ce que tu pleures; ce n'est pas ta mère, sans doute, ta mère qui t'a vendue !... Est-ce notre nation? Je l'ai oubliée déjà, moi. Il fait plus beau dans ce palais , où tout reluit plus que le soleil , où nous avons de la musique tous les soirs , et des mets excellents quand nous le voulons , et des parfums si doux , si doux ! qu'ils me font venir des pensées enivrantes et que je me crois transportée au divin séjour promis par le Prophète !...

— J'aime mieux ma Géorgie , mon ciel bleu , ma liberté I

— Oui , va ! parle-moi de la Géorgie!... Je m'y ennuyais joliment dans ce pays monotone. Est-ce qu'on te respectait par là? est-ce qu'on se prosternait à tes pieds comme ici? enfin avais-tu pour t'aimer un puissant calife qui t'adore plus que toutes les odalisques du harem?...

— Mais je ne l'aime pas , moi I... s'écria la favorite avec explosion.

— Eh! que dis-tu? reprit aveevivacité la folle Zulmé; tu n'aimes pas un homme qui a plus de pièces d'or que tu n'as de cheveux , un souverain qui a des habits si étincelants, un calife de Bagdad enfin! qui

— Silence , Zulmé ! lu m'importunes. Non , je n'aime pas un homme pour ses habits ni pour son or ; je n'aime pas le calife Aroun. Tais-toi!...

La jeune fille étonnée comprima subitement son bavardage.

Idumcea , après un moment de silence , continua comme en se parlant à elle seule :

— Non ! je ne l'aime pas , ce calife. Il ne sait pas aimer , lui que je vois sans cesse entouré d'autres femmes , achetant chaque jour de nouvelles esclaves qui , si elles lui paraissaient plus belles , éclipseraient ma splendeur éphémère. Il ne sait pas aimer!... Il a sa main petite et blanche comme une fille , sa peau rose

tomme un enfant; sa fierté n'est que de l'orgueil... . que j'aimerais, conlinua-t-elle avec exaltation, ce que j'aime... c'est un homme aux fortes épaules, au poignet de fer, un homme enfin brun, fier et beau, qui brise les autres de sa force après les avoir étonnés par sa mâle fierté. Je voudrais enfin que mon maître fût comme Misaïb; alors, vois-tu, Zulmé, je serais heureuse d'être esclave!...

— Tu parles de oel égyptien d'hier , fit Zulmé avec indifférence; je ne l'ai presque pas regardé. Figure-toi que pendant tous les jeux je m'amusais à faire des sigw comiques à l'officier Orphir. Parle Prophète ! que j'avais des envies de rire Ihl je puis au moins rire maintenant.

Aussitôt l'espiègle se prit à rue aux grands éclats , et se tordit les mains en se renversant en arrière.

Pendant ce temps, Idumu-a , sans écouter la joyeuse parole de sa compagne, s'était levée avec agitation. Elle se promena dans la chambre , foulant aux pieds le* perbes (apis , et froissant de ses doigts gracieux les nœuds de sa ceinture En errant au hasard , la géorgienne passa contre la fenêtre , et son oeil plongea dans - iidam elle pousse un indicible cri , ci serre avec force la main de Zulmé.

— Vois , ma /aimé ! s'écrie-t-elle av. G feu. Il est là, il m'a vue !...

— Qui t'a Mie9... Lâche-moi donc , tu me fais mal aux doi^K

— Qui?... Misaïb ! Il est la sous cette fenêtre; il me fait signe. Misaïb 1 Misaïb! Oui.... Ecoute, Zulmé, il faut que je lui parle.

— Toi , parler à ce vilain égyptien! fit Zulmé qui ne riait plus. Perds-tu l'esprit?... Comment veux-tu lui parler?... Tu sais bien que tu ne peux pas sortir.

— Eh bien ! il faut l'introduire dans cet appartement , de suite, sans perdre une seconde.

—L'introduire ici , mais comment?

— Ah ! tu le sais bien , par la porte secrète* dont tu tiens la clef, et que nous connaissons seules !

— C'est trop dangereux, cela....

— Oh! tu me feras mourir; dangereux ! qu'est-ce que cela me fait?... Je l'aime ! je l'aime! s'écria la sultane avec violence. Tiens , Zulmé , si tu n'y vas pas à l'instant même , je te poignarde , et je me poignarde ensuite. Iras-tu ?

La pauvre fille , effrayée du ton violent de la favorite et du désordre qui se peignait sur sa physionomie , ne réfléchit pas davantage. Complice involontaire de l'ardente souveraine , Zulmé s'enfuit promptement par la sortie secrète pour obéir à l'ordre périlleux. Idumœa cependant , en proie à toute l'anxiété de l'attente , ne quittait pas des yeux la place où se trouvait Misaïb. Quoi ! l'égyptien se tenait encore sous cette fenêtre depuis la veille. Toute la nuit , immobile , n'ayant qu'une pensée , qu'un espoir , sans songer au sommeil , cet homme était resté là !... Puis, quand le jour avait paru, pas encore de départ ; l'égyptien ne songeait plus au retour dans sa patrie. Et pourtant il se disait toujours à lui-même : Misaïb ne peut aimer!... Pourquoi donc alors fait-il un mouvement de joie quand Zulmé le prie de le suivre? pourquoi se précipite-t-il sur ses pas pour entrer dans le palais des femmes , sans penser que là peut-être l'attend la mort!... la mort avec mille supplices et mille tortures. Oh ! c'est que ce noble cœur est rempli d'un nouveau sentiment, c'est que le chef altier connaît enfin les atteintes de l'amour, et que l'amour ne consulte et n'entend rien.

Quand Misaïb , introduit par la jeune confidente , pénétra dans l'appartement secret où s'étalait tant de luxe voluptueux ; quand il respira cet air d'amour , et surtout lorsqu'il vit Idumœa gracieusement couchée sur les divans moelleux , il frémit de bonheur , et Misaïb

s'avoua tout bas qu'il pouvait aimer. La voilà cette beauté divine, dont à peine la veille il avait vu quelques rayons, et dont son âme est déjà tout embrasée ; la voilà près de lui ; il peut s'enivrer longtemps de ce regard, de ce sourire. Il l'admire , et leurs yeux se confondent.... Les deux amants se sont compris !

— Délicieuse Idumœa , s'écrie l'égyptien avec une douce énergie , c'est par toi que j'ai vaincu ! Tes yeux me brûlaient à travers ton voile ; c'est par toi que j'ai conquis ma liberté.... Que dis-je? libre 1... je ne le suis plus. .Hier, quand je voulais fuir pour retourner au pays de mes frères, une invisible puissance a retenu mes pas ; je comprends tout à présent. Oui , je sais pourquoi je suis resté toute la nuit près de ce palais , pourquoi je suis dans cet appartement de femme.... Idumœa!... c'est que je t'aime , toi ! c'est que je voudrais te voir avec moi sur les fUts , bercée dans mon hamac... c'est que mes frères et ma patrie me sont moins chers que toi.

— Misaïb , répond la géorgienne avec volupté , tu es un homme. Je veux te suivre, car tu es grand et beau ; tu es celui dont ma vie a besoin pour ne pas s'éteindre ! Je t'ai admiré hier pendant la lutte. Comme tu les as terrassés, ces esclaves et ces eunuques 1 Tu les aurais foudroyés rien qu'avec l'éclair de tes yeux. Oui , nous fuirons, nous irons ensemble sur l'Océan, dans ta patrie. Tu es le maître de la mer , et ta patrie sera la mienne. Je suis à toi , à toi seul ; ce soir nous fuirons.

— 0 joie , félicité suprême ! interrompit l'égyptien ; oui, je t'emmènerai dans mon vaisseau qui déjà m'attend au port voisin. Cette nuit , je viendrai ; j'avertirai mes compagnons dont je veux briser les chaînes. Nous désarmerons ces gardes amollis. Ace soir! Mais avant, ma sultane, avant cela, je veux savoir si tu es digne de mon amour.... Tu le sais , continua-t-il avec son habituelle fierté, tu devras dire adieu à ces sophas, à ces parfums,

à ces esclaves. Avec moi lu n'auras d'autre sopha que ma couche , d'autres esclaves que tes mains , d'autres harmonies que les chants de la mer.

— Je n'aime pas ce luxe, dit-elle; je préfère le ciel et la mer aux chants des bardes , à l'hommage servile de ces eunuques.... Ainsi je suis digne de toi.

■ — Tu m'obéiras, continua Misaïb, comme à ton sultan , comme à ton maître.... et moi je te protégerai de ma force. Tu danseras pour moi, le soir, sur le pont du vaisseau , et quand je te ferai signe , tu te courberas pour m'allumer ma pipe embaumée.

— Je ferai tout cela , Misaïb , s'écria la géorgienne avec feu. C'est bien ainsi que parle mon cœur. Un homme ordonne , une femme obéit.... Je méprisais le sultan qui me suppliait d'être moins triste ; et toi qui me parles en maître, je t'admire et je t'aime.... A ce soir!

— A ce soir , dit-il ; noble espérance , car tu es digne de moi. A mon tour je jure de t'aimer toute ma vie. Songe à ce que vaut un serment de Misaïb !...

Ils se prirent solennellement la main , l'amour consacra leur serment... et l'égyptien s'éloigna , guidé dans la secrète issue par l'obligeante Zulmé. Idumœa, pleine d'espérance et de courage, s'abandonnait au charme de ses rêveries.

— Quoi I mon Idumœa , fit la jeune confidente en retournant près d'elle, l'ai-je bien entendu?... Je suis encore muette de surprise.... Tu vas me quitter?...

— Suis-nous, si tu le veux , répondit Idumœa.

— Vous suivre! non; j'aime mieux ce joli palais.... Ton égyptien me fait peur. Est-ce que tu le connaissais, cet homme?...

— Non , je ne l'ai vu que depuis hier. C'est ainsi que l'on aime en Géorgie !

— Tu vas fuir , s'écria douloureusement Zulmé , fuir avec un inconnu. Tu vas laisser tes compagnes , tes richesses, Aroun, le magnifique Arounqui t'adore.... Qh!

le maudit Misaïb ! Tout laisser pour ce sauvage qui va te faire allumer sa pipe.... Et si l'on te surprend, pauvre amie , on te ramènera au maître que tu as trahi. Alors on te mettra dans un sac et l'on te jettera dans le fleuve. Ah ! j'en mourrai. Tu ris de cela, toi... mais lis donc ; tiens, lis ! . . . Voici le livre de nos lois.

Et Zulmé , tout en pleurs , ouvrit un livre d'or et lut avec effroi ces lignes :

« Selon la loi du Prophète , toute sultane infidèle sera » déchue de son rang. On la promènera dans la ville » sur un chameau pendant trois jours entiers.... Le » peuple devra lui jeter des insultes et de la boue. Le » troisième jour au matin on l'enfermera vivante dans » un sac de cuir, et le grand visir ira la jeter lui-même » à l'endroit le plus profond du fleuve. Le même châti- » ment frappera son complice.. . . Gloire au Prophète ! »

Idumœa sourit dédaigneusement à celte lecture , et dit en posant la main sur son cœur :

— Eh bien ! alors , ma Zulmé , je paraîtrai avec lui à la face de tout Bagdad. Tout Bagdad saura que Misaïb aime la sultane.... Mais il est tard, ajouta-t-elle en frappant dans ses mains.

. A ce bruit plusieurs femmes esclaves entrèrent.

— Que l'on me tienne le bain prêt, fit nonchalamment Idumœa. Vous brûlerez les plus purs arômes....

Et la belle géorgienne se mit à sourire , comme si l'amour l'attendait sans périls... Elle aimait : que pouvait-elle craindre?... Elle entrevoyait le soir avec une délicieuse attente.

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