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CHAPITRE TROISIEME

1/amoni* d'une Géorgienne.

C'est ainsi que l'on aime en Géorgie ! Devant l'amour tout disparaît : l'éclat des richesses , les plaisirs et la

grandeur. Pour une géorgienne l'amour tient lieu de tout. Il embrase le cœur comme une étincelle rapide , et devient en un moment le plus ardent foyer. Aucun obstacle ne l'arrête : ni les doutes de l'avenir , ni les plus terribles périls, ni la mort imminente. L'amour marche à travers tout 1 Voyez la brûlante Idumcea si belle et si fière, et pourtant souple comme une fleur qui plie. Elle a reconnu le vainqueur de son âme ; soudain elle brave tout pour le suivre , elle dédaigne de songer au supplice qui peut l'atteindre.... Puis la voilà qui se courbe avec délices aux pieds de son vainqueur , voilà cette courageuse beauté qui reconnaît un maître. 0 femmes! l'amour seul est assez puissant pour vous dompter, puisqu'il vous apprend à chérir la main de fer sous laquelle vous inclinez la tête!

Ils ont fui Bagdad : Misaïb, favorisé par la nuit, a pu délivrer ses compagnons , et les gardes surpris , massacrés, ont fourni des armes aux fugitifs. Idumœa, pleine d'adresse et de sang-froid , a guidé son amant par les sombres détours du palais. Ils ont fui Bagdad ; et reprenant au port voisin leur vaisseau prêt à partir , les Egyptiens se dirigent vers leur patrie. Deux jours se sont écoulés : le vent propice aide leur rapide voyage... et maintenant que la mer est folâtre , que la brise est douce et le ciel pur , ils voguent à pleines voiles sans que l'inquiétude vienne troubler leur joie.

Assis tranquillement sur le pont de son vaisseau , Misaïb , entouré des siens , tient entre ses bras la taille de la géorgienne. Tous la regardent avec admiration , tant elle est voluptueuse avec son air d'ivresse, ses bras nus, ses yeux noirs. Le chef paraît fier de son idole... il la presse sur sa large poitrine, et le bonheur illumine ses traits mâles. Après quelques instants de cette scène muette , l'égyptien prend une coupe d'or et sa longue pipe qui lui descend jusqu'aux pieds.

— Lève-toi , fit-il , lève-toi , ma lionne , verse dans ma

coupe l'enivrante liqueur, viens... approche le feu de ma pipe argentée.

Docile comme une jeune chatte , Idumœa se lève ; déjà la coupe d'or est remplie , déjà la fumée de parfums folâtre dans les airs.

— Tiens, mon sultan , reprend la géorgienne, voici la liqueur qui brûle... voici la flamme pour les arômes de ton tabac...

Et tous les Egyptiens crient à voix haute : « Honneur » à notre Idumœa , la plus belle et la plus soumise des » femmes ! Elle est plus légère que les sylphides de » l'Océan , plus courageuse et plus forte que la vague » battant le rocher. »

Cependant Misaïb, enveloppé d'un nuage de parfums, se laisse aller au charme de ce bien-être. Bercé par les flots caressants , il écoute avec volupté les chants qui saluent sa maîtresse ; et sans que le sommeil voile sa paupière, il goûte les douceurs du repos.

— Viens donc , ma nymphe bien-aimée ! dit encore Misaïb ; ôte ton écharpe d'azur , et que ta danse nous éblouisse et nous charme comme celle des bayadères.

Aussitôt Idumœa déploie son écharpe azurée , elle prend le tambour de basque , et, tournant au-dessus de sa tète ses bras arrondis, elle commence le pas oriental. Ses pieds touchent à peine la terre ; elle saute, tournoie, vole , revient et vole encore : on ne l'aperçoit plus qu'à travers une sorte de vapeur. Tantôt , prêtant sa gorge aux baisers du zéphyr , elle ferme à demi les yeux comme sous l'influence d'une caresse ; tantôt , ardente et passionnée , elle frappe le tambour de basque , et joue avec son poignard de danseuse , charmant hochet qui donne la mort. Tous les Egyptiens, muets de ravissement , admirent dans le silence ; et Misaïb , ivre de plaisir, court vers elle pour l'enlacer de ses bras amoureux. Mais voici que le chef s'arrête dans ses élans d'amour, il reste immobile, les yeux fixés dans la direc-

tion qu'ils ont prise. Immobile!... et son regard devient sombre; il porte la main à son sabre, cette arme à poignée d'or qu'il a gagnée dans l'arène , et chacun le regarde, étonné.

— Arrête, Jdumcea, s'écrie-t-il, plus de danse.... Vois, ïà-bas , là-bas , dans le lointain encore , ce sont des voiles , des vaisseaux... des ennemis sans doute.... Mais dans celte direction , ce ne sont point des vaisseaux d'Aroun. Non; l'on ne nous poursuit pas. Voyez , compagnons , les voiles grossissent ; elles approchent. Ce sont des Persans.... Oh ! les Persans sont nos ennemis aussi acharnés que les soldats de Bagdad.... Trois voiles , cria-t-il après une minute d'examen ; ils sont trois navires. N'importe ! nous ne savons pas fuir , nous ; n'est-ce pas , enfants ?

Un cri guerrier lui répond ; les Egyptiens préparent leurs armes , ils tirent leurs cimeterres , et , se groupant autour du chef, tous jurent de mourir plutôt que de tomber dans l'esclavage des Persans. Misaïb les domine de la voix et du geste ; il les encourage, et remplit les airs de menaces contre l'ennemi. Il semble avoir tout oublié ; et lorsqu'il respire ainsi le vent des batailles, il ne voit que ses guerriers qui l'entourent; Idumœa n'occupe plus sa pensée. Mais en ce moment la géorgienne jette loin d'elle son écharpeet sa parure de bayadère. Son front, tout-à-1'heure souriant, devient sérieux et presque mâle ; elle saisit avec force la main de Misaïb :

— Ami , s'écrie-t-elle , tu m'oublies i Crois-tu que je ne sache que danser et sourire? Non, je sais combattre aussi; donne-moi, donne-moi ce glaive !... Je te le rendrai quand nous serons vainqueurs.

Aussitôt elle arrache des mains de Misaïb étonné le sabre à poignée d'or , et prend une attitude guerrière. Le fier égyptien prend d'autres armes et contemple cette femme divine avec une nouvelle tendresse. L'exemple de cette héroïque beauté vient électriser tous les soldats ,

et le navire égyptien vole lui-même au-devant de ses nombreux adversaires.

Cependant les vaisseaux perses , sillonnant l'écume des flots , s'avancent à pleines voiles et déjà sont près de Misaïb. Ce sont trois fortes galères à plusieurs rangs de rames et pesamment armées. Le chef qui les commande est un jeune satrape, célèbre par son opulence et sa bravoure. Schazaman, tel est son nom, s'était rendu bien des fois redoutable aux Egyptiens qu'il pillait et qu'il emmenait en esclavage. Il aimait à parcourir la mer, soit pour donner la chasse aux pirates , soit pour augmenter ses trésors par de riches butins. D'un coupd'œil, Schazaman reconnaît le navire égyptien à la forme de sa carène ; aussitôt il ordonne à l'un de ses officiers de jeter le cri de guerre et de faire mettre bas les armes aux compagnons de Misaïb :

— Allah ! crie l'officier persan ; rends-toi , chien de pirate. Baisse la tête devant le glorieux Schazaman , satrape d'une vaste province , et fils de l'Océan. Allah ! si tu ne brises ton cimeterre rebelle , nous allons couper les ailes de ton vaisseau , et tu seras esclave loin de ta patrie.

— Chien de persan! répond Misaïb d'une voix éclatante de colère, va direà ton maître, le satrape Schazaman , que je ne suis pas un pirate et que je ne briserai pas mon sabre pour lui. Si je le brise , ce sera dans sa poitrine maudite, et qu'il essaie de me donner des fers ! Mort aux Persans l...

— Mort aux Persans ! répètent les Egyptiens avec une rage unanime.

Alors les trois vaisseaux du satrape, dirigés par d'habiles pilotes, voltigent sur les ondes comme des nacelles, et prennent en tête et en flanc le navire de Misaïb. Ils l'environnent , et le saisissant de leurs crocs de fer, le tiennent immobile au milieu des ondes. Schazaman , à la tête des siens, s'élance sur le pont de son ennemi; et

bientôt les rugissements troublent l'air, le sang coule , le carnage commence. C'est un horrible combat ! Lorsque dans cette vaste étendue, où l'œil n'aperçoit que le ciel et l'eau, des hommes sont là qui s'enlr'égorgent, on frissonne à cette pensée. Point de fuite possible au vaincu, point de merci, point d'espérance ! La mort est partout. Le fer brille au dessus de leurs têtes, leurs pieds glissent sur des cadavres sanglants , et le gouffre sans fond les environne. C'est un combat où la fureur est infernale , où la victoire est sans pitié. Le beau soleil, comme irrité de cette lutte cruelle , s'enveloppe de nuées ; le vent gronde , le flot s'enfle , berçant sur son dos écumeux le champ mobile de la bataille... et la mort moissonne les plus courageux. Mais voyez : les Egyptiens, sans s'étonner du nombre, serrent leurs rangs, se multiplient, sont tous des héros. Ils frappent de leurs sabres et de leurs lances... et le succès est encore douteux.

Gloire à vous , Idumcea , gracieuse héroïne , gloire à vous!... Admirons ce que peut l'amour. Sa blanche main porte sans peine le fer pesant , elle frappe sans cesse... et plus d'un ennemi reçoit d'elle la mort du guerrier. Oh ! la belle lionne ! Ne dirait-on pas , à la voir ainsi échevelée et furieuse , que c'est une mère à qui l'on vient de ravir ses enfants , une mère qui mord et rugit , une tigresse blessée. C'est presque cela, une géorgienne que l'on veut frapper dans son amant. Elle est aussi noble dans sa colère qu'enivrante dans sa grâce. La belle lionne! Son œil erre de toutes parts ; ou l'on faiblit , elle accourt, elle frappe ! Elle semble la déesse de l'onde, le blanc génie qui veille sur les compagnons de Misaïb.... Mais , hélas ! c'est en vain que les Egyptiens sont braves et forts, c'est en vain que Misaïb fait vibrer son glaive comme la foudre , et qu'Idumœa déploie tant d'héroïsme et de courage.... Les Egyptiens sont accablés par le nombre, ils sont dispersés , et déjà plusieurs d'entre eux reçoivent en frémissant les liens de l'escla-

Pourtant Misaïb n'est pas encore vaincu ; les Persans tombent sous ses coups , un mont de cadavres s'élève autour de lui. . . . Mais ses soldats ne l'environnent plus pour le seconder ; les lâches sont esclaves ! ... Et Misaïb, haletant , baigné de sueur , tourne de toutes parts les yeux pour chercher ceux qu'il commande. Esclaves, ils ont subi des chaînes. A cette vue, Misaïb est agité d'un frémissement convuîsif , son bras lassé reprend sa vigueur ; mais le sort l'abandonne , son glaive infidèle se brise... et le noble égyptien tombe contre le mât de son vaisseau; il reste désarmé , à la merci de ses ennemis impitoyables.

— Toujours vaincu ! s'écrie-t-il avec douleur, 6 rage ! Puis un éclair d'espoir brille sur son visage accablé ; il appelle Idumœa, sa fidèle compagne, son héroïne , son ange ! Il l'appelle à son aide. Mais par un changement subit, la géorgienne n'est plus cette guerrière aux cheveux flottants , à la main belliqueuse ; elle a renoué sa brune chevelure, elle sourit , et redevient la charmante Idumœa. Quel objet de surprise ! Cette femme se couche aux pieds de Schazaman , le satrape , et l'ennemi de Misaïb. Elle prend son air le plus doux , et dit au Person de sa voix la plus douce :

— Glorieux satrape , vous êtes le vainqueur , je vous apporte le sabre de Misaïb !... C'est un beau glaive à poignée d'or qui sera le gage de votre victoire. Mais , Schazaman , ne souffrez pas au moins que vos nobles guerriers se souillent du sang de cet esclave....

En parlant ainsi, Idumœa désignait le chef égyptien.

Schazaman , voyant à ses pieds cette belle fille de Géorgie qui avait un ton presque impératif lorsqu'elle demandait grâce , se laisse subjuguer par l'ascendant de cette beauté. Il l'avait vue souvent pendant le combat, et quoiqu'elle fût son ennemie, il n'avait pu s'empêcher d'admirer tant de charmes et de vaillance. Le satrape prend le sabre d'or et commande qu'on épargne Misaïb.

— Amis, dit-il, laissez vivre cet esclave , mais je veux qu'on le charge de chaînes. Nous l'exposerons aux regards du peuple, à notre arrivée, tout le jour de la fête publique. Et le lendemain , nous lui ferons trancher la tête devant la porte de mon palais.

—C'est cela , murmura la géorgienne , on le tuera le lendemain de notre arrivée.

Misaïb, surpris de la trahison d'ïdumœa qui suppliait un persan, et le traitait, lui, d'esclave... Misaïb se débat dans ses fers, ses dents claquent; à peine prononce-t-il ces mots avec des blasphèmes :

— Femme damnée! serpent ! je t'étranglerai... je me vengerai! Par le Prophète! les voilà ces créatures qui vous aiment et vous trahissent. J'ai aimé cekt , moi , Misaïb.,.. Vengeance!...

Quand Schazaman vit son captif lié au grand mât, il abaissa ses regards sur la géorgienne couchée et lui dit :

— Pour toi, belle héroïne, je veuxt'aimer! J'adore les femmes qui manient le glaive ; elles doivent ardemment connaître l'amour.... Tu seras à moi.

— A toi ! satrape, dit la géorgienne avec un mouvement imperceptible, à toi, dis-tu ?

— Sans doute, je suis jeune et beau.

— Je le vois bien, Schazaman !

— J'ai cent femmes dans mon harem. Tu seras leur reine, leur soleil... je t'aimerai plus qu'elles toutes.

Ce disant , le prince enivré voulut prendre la taille d'ïdumœa ; mais la jeune fille se dégagea légèrement , et reculant d'un bond en arrière, elle prit un ton presque menaçant :

— Moi, fit-elle, je ne veux pas être à toi , satrape.

— Comment ! s'écria Schazaman avec colère.

Idumœa se reprit vivement , et , regardant le prince avec tendresse :

— Pas avant d'être en Perse , dit-elle ; mais alors je

serai tienne.... Ecoute : le soir de celte fête dont tu parles , où ces esclaves égyptiens seront exposés aux yeux de ton peuple , ce soir-là , Schazaman , je veux être à toi!...

Le satrape sourit; Misaïb mordit ses chaînes.

— Mais jure, continua-t-elle, de me respecter jusquelà, Schazaman.

— Je te le jure... mais dis-moi ton nom.

— Idumœa , de Géorgie.

— Idumœa ! fît doucement le satrape , ô nom plus tendre que tous les noms de femmes.... Tu seras ma brise , mon encens , ma fraîcheur ! Idumœa î... Amis , chantez ce nom : c'est celui de votre reine.

Le ciel avait repris son azur; la mer, ses couleurs douces. Les vaisseaux persans prirent leur course heureuse vers la contrée ou régnait le satrape Schazaman. Et ce prince traînait en triomphateur le navire égyptien avec Misaïb et les siens tombés dans une captivité nouvelle.

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