CHAPITRE QUATRIEME
I^amous* <T«m Satrape.
Ils voguèrent ainsi pendant plusieurs jours; Misaïb toujours dans les fers , vivant dans l'espoir de la vengeance, Idumœa toujours charmante et folâtre, Schazaman bercé dans ses rêves de volupté. Le satrape , pour obéir à ses serments, devait lutter contre sa passion, qui chaque jour prenait un nouvel empire sur son cœur. Il était avide des baisers de la géorgienne; mais il avait juré de la respecter jusqu'à son retour en Perse, jusqu'au soir de la fête qui devait être publiquement célébrée. 11 préférait ne pas ordonner l'amour ; n'avait-elle pas promis de l'aimer alors, d'être à lui tout entière?...
L'image de ce bonheur calmait ses désirs ardents et lui faisait entrevoir la félicité dans l'avenir. En attendant , Idumœa dansait, riait, chantait, comme si elle eût été encore l'amante paisible de Misaïb. Mais parfois son regard était sombre et ses yeux se remplissaient de larmes.
Enfin ils arrivèrent à la ville d'Abouchéher , grand port situé sur le golfe Persique, et lieu de résidence de Schazaman. La population , rassemblée sur le rivage , attendait son souverain avec une vive impatience. Les vaisseaux furent accueillis par des cris de joie , qui redoublèrent lorsqu'on aperçut le navire égyptien vaincu et chargé de captifs. Le satrape aborda fièrement, et ses soldats débarquèrent , emmenant avec eux leurs esclaves abattus. Une foule d'officiers et de gardes attendaient Schazaman à son arrivée pour le conduire au palais avec un grand honneur. L'amoureux prince fit monter Idumœa dans son palanquin ; et le peuple, à cet aspect, se mit à chanter les louanges de cette femme inconnue , belle comme une reine, majestueuse comme une déesse.
Bientôt le nom d'Idumœa fut dans toutes les bouches, tandis que les prisonniers traversaient la foule, chargés de malédictions et d'outrages.
Il fallait qu'elle eût une beauté puissante, cette géorgienne, pour avoir été d'abord sultane favorite à Bagdad, puis amante de Misaïb , et tout-à-coup l'odalisque bienaimée d'un satrape opulent. Il fallait qu'elle fût bien rayonnante pour que le peuple ébloui se prosternât de toutes parts avec des signes de respect et d'admiration. Et quelle femme étonnante , en effet , admirable î On la voit tantôt souple comme un enfant , folle comme une danseuse, énergique comme un africain, et forte comme un guerrier. Tout cela, c'est l'amour !... L'amour, que dis-je? Àime-t-elle encore Misaïb, cette Idumœa qui se couche aux pieds de Schazaman; qui l'adule, promet de l'aimer et traite l'égyptien d'esclave? Est-ce une âme
capricieuse chez qui l'impression du moment s'efface de suite avec l'impression qui va suivre ? Peut-on croire que cette femme , qui a quitté,. pour s'attacher au guerrier, tous les plaisirs de l'opulence et de la mollesse , se soit laissé éblouir en un moment par les promesses d'un satrape? Il est vrai que Schazaman est plus jeune et plus beau que le calife de Bagdad ; il est vrai que le prince persan est plus riche encore ; mais, il y a quelques jours à peine, Idumœa méprisait l'or et la beauté féminine des rois d'Asie ! Elle voulait un homme qui n'aimât qu'elle seule... et Schazaman avait cent femmes dans son harem ! La géorgienne était bien déchue de ses nobles sentiments , ou son âme méditait une résolution mystérieuse.... Ainsi les femmes sont pleines d'adresse; le calme de leur visage est comme celui delà mer, qui cache la tempête sous son azur.
Le satrape , entouré de gardes , d'officiers et de peuple, conduisit la géorgienne à son palais. Les chroniques d'Orient rapportent que les villes de Perse sont d'une extraordinaire opulence, et que les monuments publics Y sont remarquables par leur structure élégante et leurs précieuses matières, il n'est peut-être pas de pays aussi florissant dans toute l'Asie , cette florissante contrée !... Le palais du satrape était étayé par de fortes colonnades en marbre blanc , et le toit , tout en or et en pierreries, réfléchissait les rayons du soleil. Le brillant cortège entra dans une vaste salle à vingt croisées toutes chargées de diamants ; au milieu s'élevait un trône où Schazaman prit place avec Idumœa. Les seigneurs et les officiers de la cour vinrent avec les cent femmes du sérail se prosterner devant le souverain. Un moment , en face de ce magnifique spectacle, la géorgienne demeura comme immobile d'étonnement et son cœur palpita d'orgueil Elle respirait avec enivrement la fumée des
arômes et l'encens des hommages. Mais tout-à-coup elle devient pâle, die secoue ces riantes pensées, elle pleure,.
en entendant lesalrape donner l'ordre d'enfermer Misaïb et ses compagnons dans la tour des criminels.
Quand tous les courtisans eurent achevé leurs flatteries , Schazaman prit à son tour la parole , et regardant ïdumœa avec tendresse : « Voici voire reine, s'écria-t-il ; » officiers, soldats, femmes, esclaves, voici votre reine ! » Je l'ai prise au sein des flots, les cheveux épars comme
» une néréide Et vous voyez qu'elle est si pleine de
» charmes qu'on peut l'adorer ainsi qu'une étoile. Sans
» doute un souffle divin l'enflamme, puisqu'elle joint la
» force à la beauté, la vaillance à la grâce. Oui, j'ai vu
» ce bras si charmant armé du, glaive , j'ai vu cette
» femme frapper mes plus braves soldats. Mais enfin ,
» vaincue par nos armes , elle est venue si délicieuse-
» ment se coucher à mes pieds, elle a mis tant de dou-
» ceur dans sa voix , que ma colère s'est éteinte et que
» l'amour a maîtrisé ma fureur. Voici donc mon ordre
» suprême : demain , il y aura dans mes villes grandes
» réjouissances , on jettera plusieurs bourses de sequins
» au peuple, et l'on exposera à ses regards les prison-
» niers d'Egypte qui ont osé faire résistance à mes
» vaisseaux. Ce soir-là , la géorgienne entrera dans ma
» couche royale, et le lendemain matin, je ferai trancher
» la tête au rebelle Misaïb sous les fenêtres de mes
» appartements. Allez, huissiers, transmettez mes ordres
» au peuple par vos crieurs.... »
Puis Schazaman ajouta tout bas :
— Ainsi, demain soir, tu as promis de m'aimer, d'être
heureuse!...
— Oui, d'être heureuse, dit ïdumœa d'un ton étrange. — Pourquoi donc ce soupir et cette larme?... Est-ce que tu aimerais cet égyptien?... N'étais-tu pas sa maîtresse?... Je crois que tu étais sa maîtresse.,.. — Non, j'étais son esclave !
— Il mourra... et tu seras toujours ma reine, dit Schazaman en serrant les doigts effilés de la jeune
femme ; mais il ne remarqua point ia froideur de sa main : elle avait la main toute glacée.
Une heure après , les crieurs publics se répandirent dans les divers quartiers d'Abouchéher et proclamèrent les ordres du satrape:
« Persans ! demain il y aura fête publique ; les bouti- » ques seront fermées , et vous mettrez vos plus beaux » habits. Sur la place principale, on dressera d'une part » un trône, de l'autre un échafaud. Notre glorieux sa- » trape Sehazaman prendra place sur le trône avec » Idumœa de Géorgie , et l'on exposera en face , sur » l' échafaud , les captifs égyptiens qui auront le Iende- » main la tête tranchée. Sur la même place, on fera des » jeux de toute espèce durant tout le jour, jeux guer- » riers et comiques, musiques et comédies.... Persans , » adorez le soleil ! adorez votre nouvelle reine ! . . . »
Idumœa fut conduite dans une des belles salles du palais , et cent esclaves furent mis à ses ordres. Alors Misaïb était plongé dans la tour et chargé de chaînes.
Quand l'aurore parut, les instruments éveillèrent les airs par mille sons joyeux ; c'était le jour de la grande fête, ce jour tant désirépar l'amour du satrape. Le peuple ferma ses boutiques et se para de ses plus beaux habits. Comme les crieurs l'avaient proclamé , un trône et un échafaud se dressèrent sur la place publique , et les jeux commencèrent. Sehazaman et la géorgienne étaient tous deux étincelants de parures ; ils vinrent s'asseoir sur le trône , tandis que les Egyptiens étaient exposés sur l'échafaud honteux. Sehazaman était radieux de bonheur; il s'enivrait de la vue d'Idumcea, et la plus douce espérance berçait son âme. A ses côtés brillait le sabre à poignée d'or que la géorgienne lui avait remis comme gage de la victoire , le sabre de Misaïb ! ... C'est avec cette arme qu'Idumœa combattait ; elle avait dit à son amant : « Je te le rendrai quand nous serons vain- » queurs t. . . » Et pourtant elle l'avait donné au satrape ennemi. Qu'était-ce donc qu'Idumœa?
De temps en temps, les huissiers criaient à la foule :
« Persans ! rendez hommage au glorieux satrape » Schazaman , ainsi qu'à sa belle favorite , votre reine, » Idumœa de Géorgie. . . .
» Persans ! voici Misaïb et les Egyptiens , traîtres et » rebelles ; malédiction sur leurs têtes impies !
» Demain , dès l'aurore , ils auront la tête tranchée » sous les fenêtres du palais.
» Réjouissez-vous, dansez et chantez ; Persans , c'est » aujourd'hui fête publique. Gloire à Schazaman !... n
Misaïb écumait de fureur; Idumœa paraissait tranquille , impassible.
Etrange chose que la destinée ! Il y a quelques jours, la géorgienne , pleine d'amour, se courbait devant son amant qu'elle appelait son maître. Il y a quelques jours, Misaïb, heureux et insouciant, était le roi d'un vaisseau, l'époux d'Idumcea ; il voguait vers les rives de sa patrie. Aujourd'hui les voilà séparés. Misaïb a tout perdu , sa maîtresse, sa liberté... il est retombé dans le malheur ! Chargé d'outrages ; il voit sa femme et son glaive au pouvoir d'un rival abhorré ; et le bourreau l'attend ! Sort bizarre qui , tout en les séparant , met l'un sur un échafaud, l'autre sur un trône.... Parfois leurs regards se rencontrent; car les deux amants sont là, en face l'un de l'autre. La reine ïdumœa est en face.de l'esclave Misaïb. Et lorsque l'égyptien la contemple ainsi parée comme l'épouse du satrape , une rage nouvelle allume son sang. C'est de la jalousie, de la vengeance ! Il voudrait se venger , la broyer entre ses mains , fouler aux pieds son cadavre !... Elle n'a dans son regard que de îa douceur et de la résignation.
Enfin on reconduisit les captifs dans la tour, et l'heureux Schazaman ramena son épouse au palais où l'attendait un festin somptueux. Tous les officiers prirent place aux diverses tables , au milieu de l'harmonie et des fleurs odoriférantes.
Le festin dura jusqu'à minuit; puis le satrape, quittant toute sa suite ,- se retira seul dans ses appartements avec Idumœa la géorgienne.