‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 95 sur 143 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

ta Vour des Captifs.

Au bord des rivages de la mer s'élevait la tour aux noires murailles où le satrape avait coutume d'enfermer les captifs destinés à la mort. C'était un endroit triste comme l'enfer et sombre comme un tombeau. Le gardien de cette horrible prison était un vieil officier qui avait longtemps servi dans les guerres; il traitait les prisonniers avec cette haine et cette dureté qui pèse plus que les fers. Là , Misaïb et les siens étaient enfermés dans les ténèbres ; ils attendaient dans une insomnie cruelle le jour , jour fatal , qui devait éclairer leur trépas. On n'entendait que le frémissement de leurs chaînes et le bruit de leurs gémissements.

Misaïb seul ne gémissait pas. Que lui importait la mort, à lui, rude enfant de l'Océan, à lui qui jouait avec les vagues et vivait dans les combats ou sur le gouffre des ondes? Il la saluait comme une vieille amie; il laissait les larmes à ces hommes vulgaires qui n'ont de courage qu'une heure , un moment. Que lui importait

la mort? Pouvait-il vivre esclave , lui dont l'âme était sî fière et le poignet si fort; lui, noble guerrier qu'un destin malheureux prenait plaisir à torturer sans cesse? Bien mieux valait la tombe, même une tombe ennemie ! O destinées 1 que vous êtes injustes!... Cet égyptien plein de courage et de fermeté , cet être aux mâles pensées, à la robuste énergie, semble poursuivi par le malheur. N'a-t-il donc une âme si .grande que pour être toujours captif et vaincu? Un bourreau! voilà donc ce que l'on réserve à sa vaillance. Et si l'amour une fois a régné sur son cœur , cette joie s'est changée en amertume, en jalousie, en fureur!... Oh! cette idée, ce souvenir de femme trouble l'agonie du soldat. Alors Misaïb éclate comme ses compagnons en plaintes et en sanglots; mais ce n'est pas comme eux par crainte de la mort ; non , ce sont les sanglots de la rage , de la vengeance trompée!... Et le nom d'Idumcea erre sur ses lèvres au milieu des imprécations et des blasphèmes.

Les Egyptiens étaient ainsi plongés dans une douloureuse attente , sans avoir la force de se parler l'un à l'autre. Ils comptaient l'heure à la fois trop lente et trop rapide. En ce moment les portes crient sur leurs gonds, et ce bruit les glace comme un signal funèbre. Sans doute c'est l'heure fatale qui sonne, ce sont les gardes et les bourreaux.... La porte s'ouvre. Non , ce ne sont pas encore les satellites de Schazaman. O surprise! c'est une femme , une femme seule , tenant d'une main un flambeau , de l'autre un sabre à poignée d'or ; belle , parée, éblouissante, c'est elle! Idumœa la géorgienne.

Idumcea!... comme elle brille au milieu de ce cachot obscur! Elle a toute sa parure de reine , et la lueur de la lampe se reflète sur les pierreries de ses vêtements. A la voir dans cette blanche lumière , ainsi que dans un nuage indécis , ne dirait -on pas une divinité svelte et pure comme Iris?... Un moment elle reste immobile sur le seuil de la prison, et sou regard cherche les Egyptiens

dans leur coin ténébreux. Use fait une minute de silence. Tout-à-coup Misaïb , ébloui d'abord par cette lumière inattendue , reconnaît son amante , et c'est en grinçant des dents qu'il s'écrie :

— Toi , ici ! toi , méchante géorgienne ! . . . Tu es bien hardie de venir insulter à notre dernière heure. Oh ! bien hardie et bien maudite ! Mais ne crois pas que ce sera impunément. C'est le Prophète qui t'envoie sans doute pour que je me venge , pour que je le foule sous mes pieds !...

Puis , se tournant vers ses compagnons : — Amis, dit l'égyptien, vous la reconnaissez, n'est-ce pas? vous reconnaissez la perfide Idumœa, hier l'épouse de Misaïb, aujourd'hui celle du satrape. Elle est joyeuse de notre supplice, elle est reine, nous sommes esclaves, et maintenant elle vient railler ceux qu'elle a trahis ! Quoi! nous , raillés par une femme! Qu'elle meure! qu'elle meure !

— A mort, la géorgienne ! répétèrent tous les captifs.

Misaïb , écumant , hors d'haleine , serre les poings et va se précipiter sur Idumœa. Son œil est terrible , son élan rapide comme le bond du tigre blessé. Son étreinte sera mortelle , son bras foudroyant. Mais quel obstacle l'arrête et brise cet élan furieux?... Ah ! c'est la chaîne qui le retient par le milieu du corps : ses efforts sont vains; il ne fait qu'exhaler une impuissante colère !... Et la géorgienne , dont l'air calme contraste avec toutes ces fureurs , demeure en sûreté sur le seuil. Elle est souriante comme dans ses beaux jours de danse et de volupté.

— Voilà bien l'homme, s'écrie-t-elle avec une majesté douce , l'homme qui domine les flots de la mer , et ne sait pas dominer l'océan de son âme ! Tu es fort et vaillant, Misaïb ; Dieu t'a donné la vigueur, et c'est à nous, femmes , qu'il a donné l'adresse et l'art de cacher nos pensées. Eh quoi ! pouvais-tu croire que ton amante ,

ton Idumœa , qui avait fui les délices de Bagdad , consentirait à devenir la maîtresse d'un persan?,.. Il n'en est pas ainsi ; je t'aime seul, Misaïb, et seul je t'aimerai, fier guerrier , toi seul ! Quand nous fûmes vaincus par le nombre , que pouvais-je faire alors ? Etre esclave et mourir avec toi. Certes , c'était là un destin qui plaisait à mon cœur. Mais une idée subite traverse mon esprit. Je puis mieux faire : nous venger, être libres , reprendre notre bel avenir ! Soudain je me plie aux pieds du satrape, je l'adule, et tout en vous injuriant, je vous sauve la vie. Va , j'ai souffert plus que toi lorsque je te voyais sur l'ignominieux échafaud, moi, du haut de mon trône, à côté d'un ennemi détesté. J'avais pitié de ta colère et de ton malheur ; et si je t'avais averti d'un regard, tout était perdu. Ta franchise nous aurait trahis. Misaïb, mon arnant , mon maître , ne sois point jaloux de ton rival. Le lâche Schazaman a payé de sa vie la pensée de m'arracher à ton amour. Il n'est plus. Et nous aurons le pouvoir de fuir avant l'aurore , grâce à l'anneau royal devant lequel on ouvre les portes de ta prison.

En parlant, Idumœa détachait les chaînes de Misaïb et des Egyptiens. Le chef , muet , immobile de ravissement, sentit de nouveau le feu d'un amoureux bonheur. Honteux de sa colère , il regardait la géorgienne dont l'amour était si puissant, si dévoué; il ne sut que dire :

— Pardonne, ô toi que je voulais haïr ! Tu es mon ange adoré.

- — Partons, Misaïb, reprit-elle, partons : tout est perdu si nous attendons le jour. Tiens , voilà ton sabre que je te rends ; il s'en était paré , le satrape ! J'avais promis de te le rendre....

— Mais tu es à moi , fit Misaïb , puisqu'il est mort , n'est-ce pas?

— Oh ! mort, bien mort!... La main sur son cœur, le pied sur sa gorge, je l'ai senti expirer.... Viens, fuyons.

Idumœa , guidant les captifs , fit briller aux yeux du

gardien l'anneau du satrape. Devant ce signe, les portes de la tour s'ouvrirent. Misaïb courut vers le port ; et quand le jour parut, le navire égyptien voguait déjà en pleine mer, les voiles déployées. Cette fois la traversée fut sansécueil, et Misaïb put aborder heureusement aux rives de sa patrie.

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