‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 96 sur 143 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Une petite chapelle sombre ; — une lampe pâle et vacillante ; — le soir. LE COMTE LUDOVIC , sous les habits de moine.

Oui , c'est bien ici la chapelle rustique , où mon infidèle épouse doit venir prier ce soir. C'est moi qui l'attends ; et sans doute elle ne soupçonne point qu'elle va me trouver ici sous les habits du père Ambrosio. Ainsi , je vais tout savoir; et grâce à cette ruse que m'inspire la jalousie , c'est moi qui viens entendre les secrets de sa confession! Tout savoir !... Oh ! si elle est coupable, malheur sur elle, malheur sur l'adultère, et sur son complice mort et vengeance ! C'est lui surtout que j'abhorre, ce fat maudit , ce jeune et brillant seigneur qui veut me ravir l'amour d'Héléna; ce duc napolitain, Julianod'Alconni, qui fait trembler tous les maris de Venise, depuis

le doge jusqu'au gondolier le plus insouciant ... Ils ne savent que trembler et se plaindre ; moi , je dois me venger , si elle l'aime. Quel supplice que l'attente et l'incertitude, mon Dieu I — Je crois entendre?... Non, rien! le vaste silence du soir. — Mais il faut que le vieux moine serve mes projets ; oh ! s'il vient, tout est perdu ; il ne consentira pas à ce qu'il appelle un sacrilège... et puis, il a tant de confiance en Eîéléna dont il a dirigé les premiers ans ! Le soupçon lui semblerait une injure. C'est un bien vénérable prêtre que cet Ambrosio ; mais ces vieux moines ont le cœur mort : ils ne connaissent pas l'amour , la jalousie , la fièvre.... Oh ! je souffre ! S'il ne consent pas, ce vieillard, alors Horreur! taistoi, Satan î-rRelisons un peu ce billet que Juliano a osé écrire à mon Héléna, ce billet fatal qu'un messager maladroit a fait tomber entre mes mains (il tiré un papier de son sein) : « Belle Héléna, demain soir, au bal mas-

» que du doge , votre bien-aimé Juliano » — Il y a

trois jours de ce bal : elle y a été , elle lui a parlé , je l'ai vu. (Froissant le billet avec colère). Pourquoi ce napolitain de l'enfer est-il venu dans notre Venise?... N'avait-il pas dans sa ville assez de vin pétillant , de brunes courtisanes et de femmes adultères ?. . . 0 Juliano ! maudit sois-tu qui m'as enlevé mon bonheur et mon repos, toi qui me fais bouillonner le cœur et vas me faire perdre mon âme. Pourtant, j'aime à douter : l'espérance ne nous quitte jamais tout entière, et la nuit la plus sombre a toujours une lueur incertaine et pâle que les yeux poursuivent avidement. Comme je tremble! je vais tout savoir... à moins que le père Ambrosio n'arrive et ne refuse de me prêter pour une heure son rôle de confesseur,... Il viendra, car c'est bien aujourd'hui que le bon moine doit confesser ma femme.... Il va me chasser comme un impie de cet asile sacré : il me traitera d'insensé et de profane.... Mais ce billet , ce billet qui depuis trois nuits m'empêche de dormir et me donne des sueurs froides par tout le corps.... Comment expliquer

te mot du fat : « Votre bien-aimé Juliano ? » — Hélas ! quand j'y songe , ce que je fais là est un grand sacrilège; il vaudrait mieux retourner chez moi et trouver d'autres expédiens pour connaître la vérité. Mais attendre encore , attendre toujours , quand on est jaloux ! C'est impossible.... La jalousie! quelle torture 1 Est-ce donc que je suis en enfer et que les démons font brûler mon âme?... La jalousie! j'ai besoin de sentir la pointe de mon stylet. (// essaie la pointe d'un poignard). Bien ! Si ce moine vient , ma foi , et s'il refuse de l'or pour s'en aller, la jalousie me donnera des forces.... La souffrance engendre le crime ; le plus criminel, c'est le destin.... Pourquoi Juliano d'Alconni est-il venu à Venise? et pourquoi veut-il l'amour d'Héléna?. . . — Oh ! j'entends du bruit ; cette fois , ce sont des pas. C'est elle ! . . . Non , pas encore.... C'est le révérend père Ambrosio. Courage, mon cœur !

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