LE VIEUX MOINE AMBROSIO , LE COMTE LUDOVIC
AMBROSIO
Il est onze heures du soir; encore un jour qui vient de s'éteindre , un pas de plus vers la tombe. Seigneur , recevez ma prière, et donnez à ma vieillesse le calme et la piété. Je sens ma conscience tranquille et j'ai foi dans l'autre vie.... Mais l'homme, en voyant ses cheveux blanchir, en sentant faiblir sa démarche et ses veines se glacer, frémit involontairement, même quand l'éternité lui sourit ! Toutefois , je ne crains pas la mort ; je l'ai contemplée dans le silence du cloître... et puis je comprends , Seigneur , votre infinie bonté et votre miséricorde.... {Apercevant Ludovic debout comme unestatue). Qui donc est là, debout?... Ce ne peut être encore ma pénitente, je crois. Ah ! c'est un de mes frères en Dieu.
Soyez le bien-venu, mon frère, au nom du Christ. Quel motif vous amène en ce lieu désert ?
LUDOVIC
Je viens demander au ministre du Très-Haut indulgence et pitié....
AMBROSÏO.
Sans doute , mon frère , quelque faute ou quelque mauvaise pensée pèse sur votre conscience. Parlez sans crainte : mes prières guériront peut-être votre blessure intérieure. Parlez! L'apôtre de l'Evangile est l'ami du pécheur repentant.
LUDOVIC (relevant son capuchon).
C'est moi, père, me reconnaissez-vous?...
AMBROSIO {surpris).
Vous ici, messire comte , à cette heure!... Que voulez-vous de moi?... Pourquoi ces habits?... Si je puis vous être utile , dites : mon amitié est toute acquise à l'époux d'fïéléna, ma fille adoptive. Dites vite, messire ; je vous écoute et vous bénis....
LUDOVIC
Ambrosio, vous allez tout savoir : quand vous m'avez uni à la belle Héléna, j'étais, il doit vous en souvenir, le plus heureux des mortels , et je priais le ciel avec ferveur et joie, tellement la vie me semblait douce avec son amour. Aujourd'hui je me surprends parfois à blasphémer , parce que je tremble qu'elle ne m'aime plus , qu'elle en aime un autre.... Enfin, je suis jaloux! Vous comprenez ?
AMBROSIO
Soyez calme , Ludovic.
LUDOVIC
Vous ne comprenez pas? — Je suis jaloux ! — Il y a depuis un mois dans Venise un certain duc Juliano d'Aï-
conni qui vient de Naples et qui parait dans toutes nos fêtes avec un air d'arrogance et de fatuité qui m'a de suite déplu comme par un instinct secret.... Il regardait toutes nos femmes d'un œil fier et presque dédaigneux. — Cet homme est très-beau : de grands yeux noirs , un vaste front , un superbe manteau d'or qui luit comme un soleil. Enfin, c'est un beau seigneur... Je le déteste* La première fois qu'il s'est mis à parler à ma femme, c'était au bal ; j'ai senti mon cœur d'italien se glacer et ma tête s'étourdir; il m'a pris comme un vertige , et j'étais sur le point de lui donner de mon gantelet à travers la figure. Mais je me suis contenu... on m'aurait -traité de fou. C'est que vraiment, père Ambrosio, jalousie , c'est folie ! — Depuis , il poursuit Héléna d'hommages.... Je les observe, et même j'ai cru comprendre.....
AMBROSIO
Vous la soupçonnez , elle ! . . .
LUDOVIC
Puisque je vous ai dit que je suis jaloux ! — Mais je ne me borne pas à de vains soupçons. Tenez , lisez ce billet que j'ai surpris -, et répondez-moi !
AMBROSIO , Usant.
« Belle Héléna, demain soir, au bal masqué du doge. » Votre bien-aimé Juliano.... » Je ne vois pas ce qui peut si fort vous troubler là-dedans.
LUDOVIC
Ah! vous n'avez pas d'âme , pas de cœur , pas d'entrailles.... Comment , ce Juliano lui écrit de la sorte, et je dois être calme! Mais ce bal masqué a eu lieu voici trois jours. Héléna y a été , elle lui a parlé , elle lui a souri. Et je dois être calme ! Ambrosio, vous n'êtes plus guère bon qu'à dormir dans un tombeau ; vous êtes mort, mon vieux moine ; vous ne savez plus ce que c'est qu'un homme qui souffre, un homme qui aime ou qui
sent de la haine. Vous ne savez plus cela. Heureux vieillard , vous avez un sommeil paisible ; vous êtes content dans cette humble chapelle , avec vos prières et votre solitude.... Heureux vieillard! Moi , je me crois damné, tant je brûle.... Lisez donc, lisez donc. Il y a : « Votre bien-aimé Juliano! » Puis elle lui a souri!... Non , vraiment , ce n'est pas là de quoi me mettre en peine; je vous admire.... L'heure s'écoule cependant ; il faut que je me hâte de vous apprendre mon dessein.
AMBROSIO
Je vous plains , messire , je vous plains. Celui qui blasphème le Seigneur est vite abandonné du Ciel. Le démon vous inspire ces pensées fiévreuses et ces inquiétudes terribles pour perdre votre àme. De grâce, revenez à vous. Songez que votre épouse doit venir ici tout-àl'heure , et je dois être seul avec elle pour recueillir sa confession. Vous ne l'ignorez pas , car c'est vous-même qui me l'avez fait savoir....
LUDOVIC
Oui , et c'est justement pour cela que je suis venu. — Mon bon Ambrosio , pardonnez mes impiétés ; je suis en délire.... Mais j'ai une grande faveur à vous demander. Voyez-vous , ce qui me déchire surtout le cœur , c'est le doute où je suis. J'aimerais mieux être sûr de mon malheur pour pouvoir me venger. Je veux tout découvrir. Eh bien I père, laissez-moi dans cette chapelle avec Héléna. Cet habit me déguisera à ses yeux; elle me prendra pour vous... et je connaîtrai de la sorte tous les secrets de son âme. Ne me refusez pas. Allez l je souffre tant.... Ne me refusez pas....
AMBROSIO
Qu'osez-vous me proposer, monseigneur?... Moi, devenir complice du sacrilège abominable conçu par votre esprit égaré! moi le vieil Ambrosio !... Jamais.... Croyez-vous
LUDOVIC
Tiens, voici de l'or, prêtre ; va-t'en !
AMBROSIO
De l'or! pour que je me souille d'un péché mortel , quand j'ai usé toute ma vie dans la prière et l'amour divin. De l'or! mais j'ai fait vœu de pauvreté , et j'ai déjà de trop avec les offrandes que m'apporte la charité chrétienne. De l'or! est-ce pour me faire une tombe somptueuse avec du marbre et de riches statues, lorsque j'ai toujours eu assez d'une cellule pour dormir et d'une dalle pour prier.... Arrière , tentateur ; au nom du Christ, arrière! ou je vais te maudire....
LUDOVIC
Tu ne sais donc pas ce que je suis , Àmbrosio? Vois comme le feu me monte au visage ; écoute battre mon cœur; sens ma main frémissante , et dis : ne suis-je pas bien malheureux? Je te crie encore : j'aime mieux l'enfer que le doute et la jalousie. Ainsi, va-t'en.
AMBROSIO
Non.
LUDOVIC
Va-t'en \. va-f en !
AMBROSIO
0 mon pauvre Ludovic , que ma voix paternelle te ramène à de meilleurs sentiments. Va : demain tu reviendras ici. Je te parlerai de la religion qui console ; va rafraîchir ta pensée avec un peu de sommeil.
LUDOVIC
Ah ! tu crois que je dors ? — Il y a longtemps que je ne dors plus ! — Après tout , je suis bon de te supplier : moi , le comte Ludovic , ton seigneur et maître , je t'ordonne de quitter ces lieux. . . . Entends-tu ?. . . Hâte-toL
AMBROSIO
Je n'ai d'autre seigneur que Dieu , ni d'autre maître que mon devoir. Les grands de la terre ne sont auprès du Très-Haut que des atomes. Je ne partirai pas.
LUDOVIC , avec rage.
Vieil arrogant , il est tard : elle va venir , tu es de trop ici. J'ai un poignard.... Ne comprends- tu donc rien ?. . .
AMBROSIO , calme.
Eh! que me font les quelques jours que le Ciel peut me destiner à vivre ici-bas?... Qu'est-ce que cette misère auprès de mon éternité?... Je ne crains pas plus un poignard que de l'or. Que la volonté du Ciel s'accomplisse !
LUDOVIC , V entraînant au fond.
Meurs donc! tiens! {Il le frappe.) J'appartiens à l'enfer ! . . . — Oh ! oh ! comme il fait froid ici. . . . J'ai la fièvre. (Il s'assied haletant et brisé.)