LUDOVIC , LA COMTESSE HÉLÉNA
HÉLÉNA, entrant.
Va, Julia, retourne à mon palais , et viens me cher^ cher dans une heure. — Comme cette chapelle est sombre , ce silence me glace. Le bon Ambrosio n'est pas ici sans doute, il ne tardera pas à venir. Ah! j'avais besoin de prier.... Ma tête est remplie de pensées tumultueuses qui se heurtent comme les flots de la mer. La prière seule peut me rendre à moi-même , et me donner ce calme intérieur que je crains bien avoir pour jamais perdu. Que va dire mon vénérable prêtre, lorsqu'il connaîtra l'état de mon âme? J'ai besoin de ses conseils.... Il m'ordonnera de renoncer aux coupables projets dont
j'ai pu concevoir un moment l'idée funeste. Pourrai-jelui obéir? Dieu m'en prêtera la force, je l'espère.... Mais je souffrirai bien pour cela. Et lui donc ! comme il sera malheureux! [Elle aperçoit Ludovic qui s'est levé.) Quoi! mon père , vous étiez là?... Absorbé par vos prières ,. sans doute , vous ne m'avez pas vue. Il me semble qu'auprès de vous je sens renaître l'espérance , comme îe malade devant un habile médecin. Vous prierez pour moi , mon père; bénissez votre fille....
LUDOVIC , sombre.
Madame, cette agitation que je remarque en vous est le signe d'un cœur bien malade.... Votre conscience a sans doute perdu son repos habituel.
HËLÉN.V.
Ce ton sévère me fait peur , Ambrosio ; n'avez-vous plus pour moi ce langage indulgent et doux qui fait aimer Dieu et qui verse le repentir au sein du pécheur?... Me croiriez-vous indigne de votre bonne amitié?... Ce n'est pas avec de si graves paroles que vous accueillez ordinairement ma visite.... Et maintenant me voilà tremblante auprès de vous!...
LUDOVIC
Vous tremblez.... Seriez-vous coupable?... Et ce Juliano d'Alconni?...
HÊLËNA-.
Quoi! l'on vous a dit?... Qui donc?... — Mais je suis innocente , je vous le jure! et je viens puiser dans vos conseils la force de résister encore. Ecoutez-moi , de grâce. Oui, comme je vous ouvre mon âme, je dois vous avouer que je l'aime... et depuis longtemps, mon Dieu !.
LUDOVIC , bas.
Elle l'aime.... 0 rage !
hélënà, Que dites- vous ?
LUDOVIC
Rien, madame; continuez, continuez.».;
HÉLÉNA
C'est pour moi qu'il a quitté Naples et ses fêtes, c'est pour moi qu'il est revenu dans cette ville , tant il conserve d'amour pour la malheureuse Héléna. Il devait naguère être mon époux ; mais vous savez que mon père , peu de temps avant sa mort , eut une grande querelle avec la famille d'Alconni. Jujiano quitta Venise : mon mariage était rompu. . . . Moi, je n'avais pas de mère pour essuyer mes larmes.... Mon père s'irritait de me voir malheureuse ; et vous , Ambrosio , loin de me donner de l'espoir , vous ne me parliez que d'obéir aux volontés paternelles. Douloureux sacrifice!... Il le fallut pourtant... et je lui renvoyai plusieurs de ses lettres sans les ouvrir. On songea dès-lors à me faire épouser Ludovic; vous-même, Ambrosio, me donnâtes ce conseil après la mort de mon père. Que vous dirai-je? Je crus ne plus aimer Juliano, parce qu'il était loin de ma vue, et je devins la femme du comte Ludovic.
LUDOVIC
Sans l'aimer?...
HÉLÉNA
Je m'en accuse : je n'ai jamais aimé ce seigneur ; il a dans le regard quelque chose de terrible qui m'épouvante... et son sourire ressemble à celui du démon. Je ne sais vraiment s'il m'aime ou s'il me hait. Jugez donc de quelle émotion je fus saisie , lorsqu'il y a deux mois je revis Juliano dans un de nos bals. D'abord je me crus l'objet d'un songe ; mais non, c'était bien lui : je le sentis aux battements de mon cœur, au tremblement fébrile de tout mon corps.... C'était lui; bientôt il s'approcha... il n'y eut plus de doute. — (Avec enthousiasme.) Comme il est beau, noble et fier ! Comme il souffre de me savoir
l'épouse du farouche Ludovic ! — Enfin Juliano me dit à voix basse: « Je le vois, Héléna, vous m'aimez encore... » moi, je vous aimerai toujours. »
LUDOVIC
Oh!!
HËLËNA.
Toujours.... Je reportai les yeux sur Ludovic , mon mauvais génie : quel regard infernal le méchant me lançait. Quand j'y songe , j'en suis toute froide.... Depuis , mon beau fiancé vient chaque soir dans mon appartement par la petite porte du jardin , et
LUDOVIC
C'était donc vrai?...
HÉLÉNA
Mais je suis innocente : s'il m'aimait moins, il ne me respecterait pas. Nous parlons d'amour , il m'enivre d'espoir; car demain je vais fuir avec lui, et nous irons à Rome demander au Saint-Père la rupture de mon mariage.... Demain! que c'est encore long!... — En y songeant bien , il m'a pris un peu d'inquiétude , une sorte de remords.... Fuir avec lui! n'est-ce pas mal faire? Cependant, mon père, vous savez comme on nous a trompés.... On nous avait assuré que Juliano était mort.... Mon consentement n'a pas été libre.... Juliano seul devait être mon époux. Tenez , Àmbrosio , vous qui avez toujours guidé mon âme par vos bons conseils , vous qui , depuis mon enfance , m'avez entourée d'une paternelle tendresse, dites, puis-je aller avec lui à Rome sans perdre mon honneur et mon repos ?...
LUDOVIC (abaissant son capuchon et lui saisissant le poignet).
Tu me demandes ce que je te conseille?... Ah! ah!
HÉLÉNÀ (le reconnaissant).
Dieu! pitié ! [Elle s'évanouit.)
LUDOVIC
Holà, mes fidèles! {Trois hommes masqués paraissent.) Portez cette femrae aux oubliettes du palais , par l'entrée secrète des jardins,.. . Et ce cadavre [il désigne le corps du moine) , qu'il disparaisse cette nuit même au fond de la mer !