‹ ŒuvresChapitre 18 sur 35 · S. IL · texte numérisé non relu

S. IL

Lorsqu'une fois il est bien prouvé que la vie du tronc a son principe dans la moëlle épimére, et que , pour la prolonger , il n’est besoin que de suppléer à la respirauon naturelle par l’insufflauon pulmonaire, la première question qui se présente est de savoir combien de temps on pourrait l’entretenir par ce procédé.

Il semblerait que la meilleure manière de décider cette question, serait d'essayer de faire vivre le plus long-temps possible, un certain nombre d'individus. Mais si l’on s’en tenait à ce procédé purement empirique, on n’obuendraitqu’une soluüon imparfaite. Car la mort d’un animal décapité peut être occasionnée ou accélérée par beaucoup de causes, dont les unes tiennent à l’imperfecuon OU au mauvais succès des moyens employés pour entretenir la vie, les auires aux accidens dont il est assez chfficile qu'une plaie aussi considérable et aussi grave que celle résultante de la décapitation, ne soit pas compliquée. Or, toutes ces causes sont plus où moins étrangeres au fond de la question. Ce qu’on désire particulièrement savoir quand on demande combien de temps un animal peut survivre à la décapitauion, c’est jusqu’à quel point le tronc peut se passer de l’action du cerveau ;

où ce qui revient au même, à quelle époque et de

quélle manière la mort y survient par le seul fait de la cessation de cette action (a). C'est donc cette dermière et principale cause dont il faut d’abord étudier le genre et le degré d'influence, abstraction faite de toute autre, Nues

Le cerveau ne peut exercer d’acuon sur le tronc que par l'intermédiaire de la moëlle épinière et des nerfs de la huitième paire (pneumo-gastriqnes), et il est évident qu'après la décapitauon , ce double mode d’action est anéanu. Nous avons vu qu'on peut y suppléer, au moins pour quelque temps, par linsufflation pulmonaire ; mais cette insufflauon ne üent réellement lieu que des phénomenes mécaniques de la respiration; et nous avons vu aussi que c’est par la moëlle épinière que le cerveau préside à ces phénomènes. En insufflant un animal décapité, on ne fait donc que remédier à la cessation de l’influence que le cerveau exerçait par la moëlle épinière sur la respiralion ; mais rien n'indique qu’on remédie en méme temps à la cessauon de celle qu’il exerçait par les nerfs de la huitième paire, de manière qu’on puisse prolonger la vie indéfiniment,

Pour le savoir, 1l fallait étudier les effets im-

(a) À quelle époque, etc. — En d’autres termes: Pourquoi un animal capable de vivre deux minutes sans tête ne l’est pas de vivre deux heures, deux jours , deux semaines , deux mois, deux ans? etc.

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médiats de la cessation de ce dernier genre d’influence , considérés seuls et sans aucune autre complication , tels qu’ils ont lieu après la section ou la ligature des nerfs de la huitième paire. Antérieurement à la question qui m'occupe ici, j'avais déjà eu occasion, comme je le dirai biéntôt, de praüquer la section de ces nerfs. En reprenant ensuite cette expérience dans la vue d’en approprier les résultats à mon objet actuel, j'avais trois choses à examiner : 1°. combien de temps les animaux peuvent survivre à li section des nerfs pneumogastriques; 2°. quelle est la cause de leur mort ; 30, si le temps durant lequel on peut entretenir la vie dans les animaux décapités, et si la cause de leur mort, telle que la font présumer les ouvertures des cadavres, ont quelque rapport avec ce qu’on observe après la section des nerfs pneumogastriques.

L'expérience dont il s’agit, est une des plus anciennes qui aient été faites sur les animaux, et üne de celles qui ont été le plus fréquemment répétées. Avant d'aller plus loin, je crois devoir indiquer les principaux auteurs qui l’ont pratiquée, ainsi que les différens points de vue sous lesquels ils en ont présenté les résultats.”

Rufus d’Ephèse (1), médecin grec, qui vivait

(1) Apellationes part. hum. corp. græcè. Parisiis , 1554,

sous Trajan, vers Île commencement du second siècle de l’ère chréuenne, parle de la compression ou de la ligature des nerfs de la paire vague. À la vérité, il ne désigne ces nerfs que sous le nom de nerfs voisins des carotides ; ce qui a fait penser à quelques auteurs , entr’autres à Daniel Leclerc (1), que Rufus n'avait voulu parler que des nefs récurrens ( laryngés inférieurs ). Mais Morgagni (2) à fait savoir que Damiel Leclerc avait mal saisi le passage de Rufus, et que les nerfs récurrens n’étaient pas encore connus du temps de ce dernier

auteur (5). Du reste, les seuls effeis que Rufus

(1) Histoire de la Médecine, 1723, p. 657.

(2) De sedib. et causis morborum. Epist. XIX , art. 23. (3) Voici le passage de Rufus: Kaporidus dù ras durs (OE , >, \ :/ 150 \ { ” | TRUXNAS HOIAUSG ayomaSGoy FahEI , o7t mieCoil @y xapo de nai apaoyor CNT. 2. \ \ ! di Ye > y ° Er 7 :

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On voit par ce passage que les anciens avaient déané le nom de carotides aux artères du cou, parce qu "ils croyaient que la compression de ces vaisseaux occastoanArt un état soporeux et Paphonie, et que , du temps de Rufus, on savait que ce n’était pas la compression de ces artères, mais celle des nerfs qui sont auprès qui produisent ces effets. Ce qui suppose que ces nerfs sont tellement situés par rapport aux carotides , qué ces vaisseaux ne peuvent être comprimés sans que les nerfs dont il s’agit ne soient exposés à l’être en même temps. Or, il est évident que cela ne peut, en aucune

mauivre, s'appliquer aux nerfs récurrens , mais bien à ceux

( 156 ) attribue à la compression des nerfs pneumo-gastriques, sont l’assoupissement et la perte de la VOIX.

Galien (1) fait mention de la même expérience, comme l'ayant pratiquée non-seulement par ligalure , mais encore par seclion , et il n’en indique point d’autres effets, ou plutôt il réduit les deux dont je viens de parler à un seul, la perte de la voix.

Après Galien, Piccolhomini (2) paraît être un des premiers qui s’en soit occupé. Il n’est pas sûr ioutefois qu'il ait fait cette expérience ; ses expres-

de la huitième paire, qui non-seulement sont voisins des carotides, mais qui leur sont contigus , tellement qu’on ne peut éviter de les comprimer ou de les lier en même temps que ces artères, qu’en y apportant une attention particulière. C’est pareillement sous le nom de nerfs voisins ou contigus aux carotides que Galien désigne les nerfs de la buitième paire, en parlant des effets de leur compression dans leIf° livre , chap. VI, de !’Hippocr. et Platon. decretis ; et dans le livre ler, chap. VI, de Jocis affectis; et ce qui ne permet aucun doute à cet égard, c’est que dans ce dernier Traité il compare les effets de la section et de la ligature de ces nerfs contigus aux carotides à ceux de la section et de Ja ligature des nerfs récurnens,.

(2) Galeni opera. Venetiis, apud Juntas 1576, de Hippoc, et Plat, Decretis. Lib. I, cap. 6, p. 239. et de locis affectis. Libs:1, cap, 6, p. 6, verso,

(2) Anatomicæ prælectionnes archang. Piecolhomini. Romæ;, 1906, p. 272.

sions portent à éroiré qu’il en à parlé plutôt par conjecture que d’après l'observation. Quoi qu’il en soit, ce qu'il en dit ést fort rémarquable; nonseulement il annonce que cette expérience 6$t mortelle ; mais il émet sur la cause de la mort une Opinion qui, reproduite ensuite par des hommes célébres dont elle favorisait les systèmes dret combattue par d’autres qu’elle contrariait, à été tour-à-tour défendue ou attaquée pendant deux siècles. Il prétend que c’est en arrêtant les mouvemens du cœur que cette expérience tue les animaux (1).

Riolan, qui n’admettait point de nerfs dans le le cœur (2), ne manqua pas d’ attaquer cette opInion (3). Il trouva, en répétant l'expérience , que les animaux continuaiént de vivre ; et même de

courir comme auparavant. Plempius (4) pensa emmener annee eme

(1) C’est à tort que Riolan tantôt attribue (*) à Bawhin Vopinion de Piccolhomini , tantôt la lui fait partager (**). Bauhin cite Piccolhomini , mais c’est pour le réfuter, et ilse fonde sur l’autorité de Galien pour avancer que les nerfs ne font rien aux fonctions du cœur , et que cet organe récèle en | fui-même le principe de ses mouvemens (***). |

(2) Opera anatom. p. 227.

(3) Ibidem. pag. 414.

(4) Fandamenta Medicinæ. Lovanii , 1644, pag. 112.

(# Jo. Riolani opera anatomica. Lutetiæ Parisiorum , F4 p. 414.

C*#) Ibidem , p. 227.

: £RKE) Caspari Bauhini Theatrum anatomicum. 1621, p. 21G.

( 156 ) comme Riolan, et vit, dans l’expérience dont il s’agit, la preuve que le cœur trouve en [ui-même le principe de ses mouvemens, mais 1l ne parait pas qu'il l'ait pratiquée.

WVillis (1) la répéta. I avait un intérêt particulier à en étudier les résultats. Comme il avait établi dans le cervelet le principe des foncuons intérieures , et qu'il pensait que c’était principalement par les nerfs de la huitième paire que le cœur ÿ puisait celui de ses mouvemens, les effets de la secuon des nerfs de la huitième paire paraissaient devoir être la pierre de touche de sa doctrine. Il trouva qu’en effet cette expérience déposait en sa faveur, puisqu'elle jetait le trouble dans les mouvemens du cœur, au: point de faire périr les animaux plutôt ou plus tard ; et il prétendit que si la mort n'était pas subite, c’est que la puissance nerveuse pouvait CLP LONPAE quelqu’influence sur le cœur, par les nerfs récurrens et par les grands sympathiques.-Ce fut pareillement au désordre des mouvemens du cœur que Lower (2) et Boyle (3) SH n, la mort des animaux qu ils sounurent

à cette expérience.

Ces tentauves et ces prétentions diverses ayant

(1) Opera omnia, edente Blasio.. 1682. Ton. I". Nervorum descriptio, p. 86. |

(2) Tractatus de Corde, 1708, p. 90.:

(3) Birch. History of the royal Society. Tom. Ier. p. 504.

. donné de l’importance et de la célébrité à la section des nerfs de la huiuème paire, beaucoup d’auteurs voulurent en constater les effets par euxmêmes. De ce nombre furent Chirac (1), Bohn (2), Duverney (3), Vieussens (4), Schrader (5), Valsalva (6), Morgagni (7), Baglivi (8), Courten (9); Berger (10), Ens(11), Senac(12), Heuermann (13), Haller (14), Brunn (15), Molinelli (16).

Parmi ces auteurs, les uns admirent, les autres

(1).Gité par Senac , Traité du Cœur, deuxième édition, tom. IT, pag. 120.

(2) Circulus Anatom. physiol. Lipsiæ, 1697, pag. 104. (3) Cité par Senac, loco citato.

(4) Traité du cœur. Toulouse, 1715, pag. 122. (5) Cité par Morgagni dans son édition des OBuvres de Valsalve. Venise, 1740 , epist. XIIL, art. 30. (6) Ibidem, art. 28 et seq.

NEA Ibidem. :

(8) Georg. Baglivi opera omnia. Lugduni 1710. Dissertatie de observ. anatom. pract. nos. 7 et8, pag. 676-7. (9) Cité par Haller, Element. physiol., tom. I, pag. 462. (10) Physiologia medica:'Francofurti, 1737, pag. 63. {11) De causa vices cordi altern. ne. 4.

(12) Traité du Cœur, tom. IL, pag. 122.

(13) Cité par Haller, md physiol., tom. [, p. fie (14) Mémoires sur les parties sensibles et irritables, tom. [, pag. 224-6. ; (15) Commentarii de rebus in Scient. nat. et medic, Lipsiæ, tom.IV, pag. 432-8.

(216) Ibidem, tom. V, pag, 301.

( 160 ) rejetérent le sentiment de WVillis. La principale raison que firent valoir ces derniers, c’est que, si les mouvemens du cœur dépendent spécialement du cerveau par les nerfs de la huitième paire, la mort devrait être subite 6ù très-prompte, dans tous les cas, après la section de ces nerfs, tandis qu’elle n'avait Heu qu’au bout d’nn tenrps plus ou moins long, et quelquefois de plusieurs jours; et explication donnée par Willis paraïssart inadimissible, en ce que la section des grands sympathiques, jointe par beaucoup des auteurs cités à celle des nerfs de la huitième paire , n’avait pas sensiblement accéléré la mort, ou du moins pas autant qu’on aurait dû s’y attendre, si cette explication eût été vraie. Mais précisément 1l était arrivé plusieurs fois que les animaux étaient morts aussitôt après la ligature ou la section des nerfs de la buiuème paire. Ce fait avait été observé par Piccolhômini (1), par Bohn (2), par Varignon dans ün cas dont il rendit compte à l’académie des sciences en 1706 (3); par Berger (4), par Ens (5), par Schrader (6), pat Molinelli (7), et à ce qu'il pa-

(1) Loco citaté, en PRRRE qu’il ait fait RAR (>) Loco citato: | (3) Hist. de l’Acad. des Sétéros. An 7 p. 23, (4) Loco citato.

(5) Loco citato.

(6) Loco citato.

(7) Loco citato,

( 161 ) raît par Senac (1 (r): Ni Morgagni (2), qui cite quel-

ques-uns de ces faits, ni Haller (3), qui était

particulièrement intéressé à les éclurcir, n’ont pu en donner une explication satisfaisante. L’embarras de Haller sur-tout était d’autant plus grand qu’il'avait lui-même rencontré un cas semblable (4). Îl avait vu un chien expirer entre ses mains, aussitôt après la ligature de la paire vague.

Dans ce conflit de recherches et d'opinion, V’attention ne se porta pas uniquement sur les mouvemens du cœur. D’autres phénomènes furent observés, et l’on en déduisit de nouvelles causes de mort. VVillis Iui-même paraît avoir attribué la mort en partie à ce que les animaux ne voulaient plus manger (5). Baglivi semble croire aussi que, dans quelques cas au moins, ils périssaient d’inamiuon. Valsalva remarqua qu’à de fréquens efforts pour vomir, 1l se joignait un dérangement de la digestion , et que même les alimens avaient peine à parvenir jusque dans l’estomac, et s’arrétaient

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