A SOPHIE ARNOULD
Qu'un sot oisif partout raconte Ce qu'il inventa sur mon compte , Un autre sot croira le cas.
A tous ces bruits sans vraisemblance
• Cette épître , dont M. Desfontaines , ami de notre poète , a conservé l'original , a été communiquée à M. Gautier , qui l'a insérée dans son édition. Elle est d'autant plus précieuse qu'elle fait connaître le talent de Malfilâtre pour la poésie légère. Combien nous devons regretter la perte des nombreuses pièces fugitives qu'il avait , dit-on, laissé échapper de sa plume.
» Amould (Sophie) , première actrice de l'Opéra , née à Paris en 1744' Ell^ débuta le i5 décembre 1757 , et fut accueillie par des applaudissemens unanimes qu'elle mérita jusqu'à sa retraite , arrivée en, 1778. Sa belle voix, qu'elle savait conduire avec art, allait à l'âme du spectateur j la sensibilité qui animait son jeu tirait des larmes de tous les yeux ; sa beauté lui gagnait tous les cœurs. On n'oubliera jamais avec quel talent remarquable elle remplissait les rôles de JTiélaire dans Castor et PoUux , à'Iphigénie en Aulide , et le brillant succès qu'obtint le premier de ces deux ouvrages, lui est dû autant qu'à la musique de Rameau et aux vers de Bernard. Elle mourut en i8o3. Cette femme célèbre, dont l'esprit suppléait au défaut d'éduca-
L'homme éclairé , l'homme qui pense,
Assurément ne croira pas ;
Mais quoiqu'un sage les méprise,
Un faux dévot y donne cours ,
La malice les autorise,
Et le peuple les croit toujours.
Le bigot sait l'art de médire ,
Mais la bigote est cent fois pire,
Et l'œil élevé vers le ciel ,
Elle offre à Dieu, d'un œil tranquille ,
Un cœur impur , nourri du fiel
Qu'en secret sa bouche distille. >
A ces traits te reconnais-tu ,
Noire béate , âme hypocrite ,
Singe et bourreau de la vertu ,
Dont l'éclat te brûle et t'irrite ,
Ennemi caché du mérite ,
Et de ses habits revêtu?
Mais pardonnez si je m'emporte
lion , est connue par ses saillies originales , empreintes trop souvent du cynisme des coulisses. Les bornes et la nature d'une note nous défendent de rapporter les plus ingénieuses. Un homme de qualité' qui se piquait de le'gèrete' , e'tant son amant en titre, la surprit en tête à tête avec un chevalier de Malte , et lui adressa de violens reprochas j «Votre procède' est injuste, dit-elle à son amant, Monsieur accomplit sou vœu de chevalier de Malte, il fait la guerre aux infidèles.» On sait qu'au commencement de la re'volutioa , elle acheta un presbytère de campagne pour s'y retirer , et fit écrire sur la porte : Ite , missa est. Ses bons mots , dont la délicatesse n'est pas le caractère, sont épars dans nos recueils d'anecdotes. On lui a sans doute prêté bien des réparties qui ne sont jamais sorties de sa bouche.
En faisant ici son procès.
De la fureur qui me transporte , Au lieu de suivre les accès , En badinant , j'aurais dû peindre Cet œil saintement entr'ouvert , Ce zèle inquiet qu'on sait feindre Sur'un front de rides couvert , Lorsqu'à l'ombre de cette feinte , On veut, en charitable sainte, Déchirer quelqu'un qui déplaît, Et, sans bruit , vous porter atteinte ; Et le tout pour votre intérêt.
En riant, j'aurais dû décrire
Mais que dis-je? et pourrait-on rire
En décrivant tant de noirceurs ?
D'épouvante alors je recule :
Je plaisante du ridicule ;
Mais le vice me fait horreur.
A l'a^ect d'un monstre en fureur ,
De ma muse vive et légère
La gaité se change en frayeur ,
Une jeune nymphe aurait peur
De badiner avec Mégère.
Toutefois , j'en veux convenir , De ces objets hideux et sombres Qui dans l'esprit jettent des ombres, J'ai tort de vous entretenir.
Est-ce bien à vous que j'envoie
La trace de ces noirs crayons ?
Vous êtes faite pour la joie , Et moi j'en éteins les rayons.
Mais cette faute est réparable.
S'il vous faut des traits gracieux , Je connais un objet aimable Que vous trouverez agréable , Puisqu'il enchante tous les yeux.
Un jour j'en tracerai l'image ; Vous y verrez naître les ris ; L'enjoûment viendra sur l'ouvrage Répandre un brillant coloris ; Vous verrez un air de déesse Qui commande , par sa noblesse , Le respect , mais sans le vouloir ; , Qui , cependant , vous intéresse Et vous touche sans le savoir.
Alors, Sophie, alors peut-être Vous pourrez , sans le reconnaître Admirer ce portrait charmant; Vous l'aimerez comme je l'aime , Et vous vous aimerez vous-même :
Jadis, Narxîisse en fit autant '.
> Nous sommes tentés de croire , d'après ce vers , que Malfilàtrc travaillait à sou poème de Narcisse , ou du moins qu'il avait le projet de l'entreprendre lorsqu'il e'crivit cette e'pttre. Il aurait doiic connu Sophie Arnould en 1766 ou 1767. Nous ne savons pas quels rapports d'intimité existaient entre celte actrice et lui; le ton poli et réservé
De nos pieuses cantharides Laissez donc les essaims nombreux , Et de tous ces êtres stupides , Les cœurs faux , les coups ténébreux ; Dans le tableau de ces femelles Tout nous présente des dégoûts, Je n'ai que des cyprès pour elles, Je n'ai que des roses pour vous.
de cette pièce n'annonce pas que leur liaison fût bien e'iroite. Nous ne pouvons former là dessus que des conjectures bien vagues.