EGLOGUE V
Ma muse , la première , a daigné , dans les bois , Du pasteur de Sicile emboucher le hautbois. '
Il commence. Aussitôt les animaux des bois S'assemblent tous en foule autour du vieux Silène ; Des Faunes, avec eux , se jouant dans la plaine. Marquent d'un pied léger les accens de sa voix , Et les pins, en cadence, agitent leurs feuillages.
Il chantait tous ces corps, ces principes divers De l'air , du feu léger , de la terre et des mers ,
• Cest Théocrite, célèbre poète grec, natif de Syracuse. Il vivait deux cent quatre-vingt-cinq ans avant J.-C. On a de lui des églogues qui portent le titre d'idylles : elles ont servi de modèle aux pastorales de Virgile. ( JYote de Milfh.xtkb.)
Qui, dans le vide immense épars à l'aventure,- S'unirent pour former les premiers élémens, Ces élémens féconds qui , d'êtres diflerens Par leur mélange heureux peuplèrent la nature '.
'^On peut rendre ainsi en vers, blancs le reste du système :
La lerre tendre encor par degrés s'endurcit , Dans l'abîme profond les ondes descendirent ; La matière bientôt prit des formes sans nombre. De la terre étonnée il peint renchanlement , Quand le soleil nouveau s'alluma dans les nues. U dit comment le ciel , au lever de l'aurore , Potir la première fois se fondit en rosée ; Comment , du haut des airs , les nuages épais Sur les champs altérés versèrent des torrens. Il décrit et les fleurs et les jeunes forêts , El des troupeaux naissans d'animaux peu nombreux , Sur des monts inconnus errant de toutes parts.
Mon dessein n'est pas de rendre en vers blancs les beaux endroits de Virgile. Tai cru cependant que ceux-ci feraient au lecteur plus de plaisir que de la prose. M. de Voltaire dit quelque part : Les vers blancs, ou non rimes , ne coûtent que la peine de les dicter : cela n'est pas plus difficile a faire qu'une lettre. Ce que dit M. de Voltaire est vrai quelquefois , et surtout à l'e'gard des vers familiers j mais il n'en est pas ainsi des bons vers , et de ceux qui renferment des images et de la poe'sie. Us doivent avoir du nombre , du rythme , une harmonie sensible et flatteuse pour l'oreille , souvent même imitalive ; et il n'est pas toujours aussi aisé qu'on le pense de combiner assez heureusement les syllabes , pour qu'il en résulte sur le champ une belle cadence. Il s'ensuivrait de ce jugement de M. de Voltaire , que la seule difficulté des vers français serait dans la rime 5 ce qui ne peut être soutenu que par ceux qui n'ont pas une oreille aussi délicate que celle de cet illustre poète. Je ne veux pas dire , au reste , que les vers blancs doivent être admis , et que nous puissions jamais nous en contenter. Quand on peut avoir le plus , en nialière de beaux arts , on n'est jamais satisfait du moins. (iVote t/e Ma lfilatre. )
280 FRÂGMENS
Je suivi*ai mon taureau : ses traces vagabondes Pourront frapper mes yeux dans les forêts profondes.