LÉOCADIE
Anecdotti Espagnole ixbitée de CERYANIES.
Une nuit dëtë, par un beau clair de lune, > ers les onze heures à peu près , un pauvre yieux gentilhomme revenait de se promener hors de la ville de Tolède avec sa femme, dont il tenait le bras , sa fille âgée de seize ans y et une servante qui composait tout son domestique. Ce vieux gentilhomme , indigent et vertueux, s'appelait don Louis; sa femme, dona Maria; sa fille, dont la figure était céleste , et dont l'âme était encore plus belle , se nommait Léocadie.
Dans le même instant sortait de la ville, pour aller ^ la promenade, un cavalier de dixhuit ans appelé Kodolphe , qui se crojait dispensé d'avoir des mœurs parc^e qu'il avait de la noblesse et de la fortune. Il venait de quit^ ter la table ; il était environné de ses compagnons de débauche , échauffés comme lui pai le vin. Bientôt cette troupe bruyante se trouva vis-à-vis du vieux don Louis et de sa famille ^ c'était la rencontre des loups et des brebis.
Les jeunes gens s'arrêtèrent en regardant d une manière insolente la bonne mère et sa
làS LÉOGADIE.
fille. L'un d eux embrasse la serrante , le vieux gentilhomme yeut dire un mot, il «st insulté : sa main tremblante tire son épée; Rodolphe en riant le désarme, saisit la jeune Léocadie ; l'enlève dans ses bras , et fiiit avec elle vers la ville, escorté de ses coupables amis.
Tandis que le vieux don L'onît ftisait des imprécations contre sa faiblesse , qâe doua Maria jetait des cris , et que la seryant» l'an^ ehait les cheveux, la malheureuse Léocadie était évanouie dans les bras de Rodolpbe, , qui, pai-yenu jusqu'à son hdtel,. ouvre nat poitc secrète , congédie ses amis, et gagne ton appartement avec sa victime. Il entre sans lor mière , sans être vu de ses valets : il s'enftnne dans sa chambre ; et , avant que Léocadie ait repris ses sens, il consomme le plus grand crime que puissent faire commettre l'ivrefit Gt la brutalité.
Rodolphe, après avoir satisfait ses BésîM infâmes, demeura un moment indécis sur le parti qu'il avait à prendre : il éprouvait sani doute un sentiment de remords , lorsque Léocadie revint à elle. La plus profonde obscurité régnait dans l'appartement. Elle soupire , elle tremble, et s'écrie d'une voix faible : Ma mère! ma mère , où êtes- vous ? Mon père ! répondez-
ANECDOTE ESPAGNOLE. H^y
moi. .foù suis-je? quel est ce lit?... G Dieu! à mon Dieu! m'avez -vous abandonnée? Quel-
qu'un m'entend-il?... Suis-je dans mon tombeau?.. Ab! malheureuse!... plût au ciel!...
Dans ce moment Rodolphe saisi t. sa main ; l'infortunée jette un cri perçant , s'échappe ayec précipitation , et va tomber à quelques pas. Rodolphe la suit. Alors , à genoux , avec des sanglots, avec un accent lamentable : G vous, luijdit-elle, qui que vous soyez, vous qui avez causé tous mes maux, vous qui venez de me rendre la plus malheureuse et la plus méprisable des créatures , s'il reste dans votre àme le moindre sentiment d'honneur, si vous êtes capable de la moindre pitié , je vous supplie, je vous conjure de m'ôter la vie; vous n*avez que ce seul moyen de réparer le mal que vous m*avez fait. Au nom du ciel, -au nom de tout ce que vous aimez, si vous aimez quelque chose , égorgez-moi. Vous le pouvez sans courir le moindre péril : nous sommes sans témoins , personne ne saura votre crime ; il sera moins grand que celui que vous avez commis ; et je crois , oui , je crois que je vous pardonnerai tout , si vous m'accordez cette mort devenue ma seule ressource.
£n disant ces mots elle te traînait sur le
i39 LÊOCADIE.
carreau [our embrasser les genoux de Rodolphe.
Rodolphe , sans lui répondre , sortit de la chambre , ferma la porte sur lui , et conrat sans doute s'assurer que personne dans sa maison ou dans la i-ue ne pourrait s opposer au dessein qu'il méditait.
Aussitôt qu'il est sorti, Léocadie se lère, s'approche des murailles , cherche ayec ses mains, et trouve une fenêtre qu^elle onyie pour se précipiter. Une forte jalousie l'en empêche ; mais la lune , ^ans son plein , pénétre par la jalousie et vient éclairer l'appartement. Léocadie demeuie immobile, en proie à ses réflexions, et, regardant autour d'elle, examine avec soin cette chambre , observe les meubles , regarde les tableaux , la tapisserie , découvre sur un oratoire un crucifix d'or, s'en empare , et le cache dans son sein. Ensuite refermant la fenêtre, elle attend dans l'obscurité le barbare qui doit décider de son sort.
Rodolphe ne tarde pas à revenir : il était soûl , et toujours sans lumière. Il s approche de Léocadie , lui bande les jeux avec lin mouchoir, la prend par la main sans lui dire une seule parole, sans qu'elle ose prononcer uit mot, la fait soi*tir de la chambre, descend uvcc elle dans la rue, fait plusieurs tourft et
ANECDOTE ESPAGNOLE. i39
âétonrs , arrive près de la grande église , quitte le bras de Tinfortunée , et 8 enfuit précipitamment.
Léocadie fut qtfçlqne temps sans oser ôter le mouchoir qui lui couvrait les yeux. Enfin , n'entendant plus le moindre bruit , elle le àétache , et porte ses regards autour d'elle. Se vojant seule pré^ de la grande église , qu'elle reconnut , son premier mouvement fat de tomber à genoux, et d'adresser à Dieu une prière fermente. Sa prière achevée , elle se lève , et gagne en trembïant la maison de don Louis.
Ce malheureux père', avec son épouse désolée , pleurait sa fille dans ce moment. Il entend frapper, il court à la porte , ouvre, voit Léocadie, et s'élance à son cou ex^ poussant an cri de joie.
La mère accourt à ce cri , elle se. précipite dans les bras de sa fille ; tous deux l'embrassent et lui parlent à la fois ; tous deux l'appel-. lent leur enfant chéri , leur unique joie , le seul soutien de leurs vieux jours ; tous denit, en la baignant de pleurs , multiplient les questÎQAs , et ne lui donnent pas le temps d'y ré^ pondre.
La triste Céocadie , après s'être livrée à de il tendres transports , se jette aux genoux Be
l4o LÉOCADIE,
son père , et , les yeux baissés , la rougeiir inr le front , raconte tout ce qui était arrivé. Elle put à peine achever ce récit.
Le vieux don Louis la relève et la presse contre son sein : Bfa chère fille, lui dit-il, le déshonneur n'est que dans le crime, et tu n'en as point commis. Interroge ta conscience; peut-elle te reprocher la moindre parole, la moindre action , la moindre pensée? Non, ma fille , tu es toujours la même , tu es toujours ma sage Léocadie ; et mon cœur paternel t'estime, te respecte, te vénère peut-être plus qu'avant ton malheur.
Léocadie , soulagée par*ces paroles , ose lever les jeux vers son père : elle lui montre le crucifix qu'elle avait emporté dans l'espoir qu'il pourrait un jour lui servir à reconnaître son ravisseur. Le vieillard regarde long-temps ce crucifix, sur lequel tombaient ses larmes : O mon Dieu, lui disait-il, que votre justice éternelle daigne me faire connaître le barbare qui m'a outragé dans la moitié la plus chère de moi-même , qu'elle daigne l'offrir à mes yeux ; et , malgré mes cheveux blancs , malgré ma faiblesse , je suis sûr de laver mon oùtrajge dans son coupable sang !
Les transports de don Louis redoublent la douleur de Léocadie î sa bonne mère l'apaise ,
ANECDOTE ESPAGNOLE. i4i
arrache le (crucifix au vieillard , et celui-ci oublie sa colère pour aller de nouveau consoler aa fille.
Après quelque temps donné aux larmes , la malheureuse Léocadie semblait goûter un peu de calme : elle ne sortait jamais de sa maison; il lui semblait que tout le monde aurait lu son outrage sur son front. Hélas! elle eut bientôt des motifs plus cruels de se cacher.
Léocadie s aperçut qu'elle était enceinte; et son pjère et sa mère purent à peine ol^tenir d'elle qu'elle ne se laissât pas mourir. Elle fut plusieurs jours sans vouloir prendre de nourriture; enfin, pour l'amour de ses parens et par respect pour son état de mère, elle con* sentit à supporter ses maux.
Dès que le terme approcha, don Louis et ssk femme louèrent une petite maison de campagne où ils se rendirent sansi domestiques t ils ne voulurent pas même appeler de sagefemme; ce fut doua Maria qui en tint lieu.
Avec son unique secours, Léocadie mit au monde un garçon plus beau que le jour. Don Louis le porta sur les fonts de baptême , où il lui donna son ndm. Bientôt la mère fut rétablie ; et sa tendresse pour son fils fiit si vive , la vue de cet enfant devint si nécessaire à son existence , qu'on résolut de garder dans la
i49 LEOCADIE.
aaison k petit Louis, en le iasam pMier pour on nereD du TieillardL
Ils rcTinrent tons à Tolède . où ptnomme bc t'était donté du motif de leur abseace. L'aveDtnic de Rodolphe n'arait hit aneim cdat; il était parti peu de temps après pour Kapks :
et Léocadie , respectée , aimée de toat le monde . jouissait dn bonlienr de l'étf t maternel et de tous les honneurs de 1 état de fille.
Cependant le petit Louis croissait et derenait tons les jours plus aimable et plus charmant. Son esprit , ses grâces dcTançaicnt son âge , qui n'était encore que de sept ans, lots* qu'un jour où il dcTait j avoir un grand conbat de taureaux , cet en^t se mit à la porte de la maison de sa mère pour Toir passer ki jeunes caraliers qui allaient cond>attre. 11 était seul ; il Toulut trarerser la me pour Toir une troupe de jeunes gens qui Tenait de lautre côté : dans le moment un de ces étourdis , emporte par son cheral, rient au grand galop, et passe sur le corps do petit Louis. Le pauvre enfant reste étendu sur le pavé, jetant dei rris, perdant beaucoup de sang d'une plaie que le fer du cheval lui avait fisùte à la tête. Le peuple s'amasse et s'écrie. Tout à coup un es- ▼aller vénérable, suivi de beaucoup de valets, qui passait pour aller aux courses , voit cet
ANECDOTE ESPAGNOLE. i43
enfant , court à lui , le prend dans ses bras , le baise , le caresse , essuie le «ang qui couvrait •on visage , envoie un de ses gens chercher le meilleur chirurgien de la ville ; et , perçant la Ibule qui l'environnait , il «mporte lenfant chez lui.
Pendant ce temps , don Louis , sa femme et sa fille , avaient appris l'acciident. Léocadie , comme une insensée , courait déjà dans la rue en criant , en demandant son fils. Son père la suivait à peine , et lui recommandait en yain de ne pas l'appeler son fils. Tout le monde les plaignait, et leur indiquait le chemin qu'avait pris le vieux cavalier. Ils courent , ils volent à sa maison; ils montent en jetant des cris jusqu'à la chambre où l'enfant était déjà entre les mains du chirurgien. Léocadie arrive la première , se précipite vers lui , le presse , le serre contre son cœur, le baigne de douces larmes, et demande à voir sa blessure. L'aimable enfant , qui pleurait encore , se met à sourire en voyant sa mère; il la caresse , il l'assure qu'il n'a point de mal. Le chirurgien visite la plaie, et ne la trouve pas clangereuse : Léocadie se le fait répéter cent fois, tandis que don Louis et sa femme rendent grâce au vieux cavalier, lui disent que cet enfant est
i44 LÉOeADIE.
leur petit neyen , et cherchent à excuser Ta-
mour extrême que leur fille montre pour lui.
Enfin , lorsque Léecadie ent bien embrassé le petit Louis , lorsqu'elle fiit bien certaine qu'il n'j avait aucun danger pour sa yie , elle s'assied au chevet du lit) et jette les jeux sur cette chambre.
Quelle est sa surprise en reconnaissant les mêmes meubles, les mêmes tableaux qu'elle •Tait obseryés au clair de la lune ! Elle reroit le même oratoire, sur lequel elle avait pris le crucifix; la tapisserie est la même, rien n'est changé dans l'appartement : Léocadie ne peut douter qu'elle ne soit dans la maison , dans la chambre où la conduisit son ravisseur.
A cette vue , elle demeure interdite , la pâleur couvre son visage , une vive rougeur lui succède , elle tombe sans connaissance. On s'empresse , on la secourt , on la ramène cher elle : on veut j rapporter l'enfant; mais le vieux cavalier s'j oppose , il demande , il supplie qu'on le lui baisse jusqu'à ce qu'il soit rétabli. Don Louis, occupé de sa fille, cède aux instances du vieux . cavalier , et retourne dans sa maison avec sa femme et Léocadic«
A peine furent-ils seuls', que Léocadie lenr déclara ce qu'elle avait vu , et les assura que
ANECDOTE ESPAGNOLE. ii45
Icette maison était celle de son ravisseur, ^on Louis court sur-le-champ prendre des informations sur celui qu'il 9, tant d'intérêt de connaître : il savait déjà que le. vieux cavalier s'appelait dont Dièguê de Lara; il apprend bientôt qu'il a un fils unique nommé Rodolphe , que ce fils est à Naples dépuis près ide sept ans , et que son séjour en Italie l'a, disaiton y rendu aussi sage , aussi retenu , que jnsqu'à son départ il avait été fougueux et^ii^réglé. On ajoute que ce jeune Homme est le phts (^ beau , le plus aimable de la ville , et le métl^ leur parti de Gastille.
Don Louis vient rapporter ces nouvelles à sa femme et à sa fille. On ne pouvait douter que ce Rodolphe ne fiXt celui qui av^t déshonoré Léocadie; mais pouvait-on se flatter qu'il ' réparerait cet outrage en, donnant la main à une personne , noble il est vrai , mais la plus pauvre de Tolède? Don Louis ne l'espérait pas , et méditait 'déjà la vengeance. Léocadie le supplia de lui laisser conduire toute cette affaire, et de ne s'en mêler que lorsqu'elle viendrait recourir à lui. Le vieillard eut de.la peine à faire cette promesse; mais «nfin il &e rendit , et Léocadie^t plus tranquille.
Elle réfléchit mûrement sur le parti qu'elle avait à prendre. Son enfant -était toujours
Mûlangei.] l3.
i46 LÉOCADIE.
dm don Diifpie , où ce bon Yieillurd lui procU^^uah les soins les pl«s tendres, fia blessure se guérissait ; et sa mère , don Loais et sa femme passaient les joamées près dn convalescent.
Un jonr qae Léocadie était senle avec don Diègpue, et que ce bon vieillard tenait dans ses bras le petit Louis , le baisait , le caressait , et parlait avec complaisance du sentiment si vif et si tendre qui l'attachait à cet enfant, Léocadie ne put retenir ses larmes , et voulut en vain les cacher. Don Dièg^ lui en de- w manda le sujet avec tant d mtérét et d'amitié , qu eniin Léocadie, les jreui; baissés et avec des sanglqts , lui raconta tout ce qui s était passé dans sa maison, lui inontra le crucifix, que don Diègue reconnut ; et finissant par tomber aux pieds du vieillard : Votre fils m'a désho- ' norée , lui dit-elle , et j'embrasse vos genoux; votre fils m'a condamnée à l'opprobre et au malheur , et je ne puis m*empècher de vous aimer comme le père le plus tendre.
Le petit Louis , qui voit pleurer Léocadie , tombe lui-même aux genoux de -don Diègue, lui tend les bras , et lui demande de ne pas affliger sa bonne amie; c'est ainsi qu'il appelait sa.mèsa.
Don' Diègue né put résister k ce tonohant