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NOTICE SUR FLORIAN

poète et philosophe , d'une manière digne de lui , et le mérite de louer dignement aussi le monarque à qui la France avait dû cet acte éclatant de justice , ainsi que rhomme illustre qui l'avait provoqué le premier.

Florian a composé plusieurs pastorales en prose , mêlées de romances et de vers , à r^xemple de Tadmiral^e auteur de don Quichotte , dont il faisait une étude particulière , et dont il se plaisait à reproduire ou à imiter les originales productions. Il traduisit et acheva Galatée , que Cervantes n'avait pas terminée; et ce fut son premier ouvrage en ce genre. Il finit sa carrière littéraire par la traduction abrégée du roman de Cervantes , sans eontredit le premier titre de gloire du peuple chez lequel il fut écrit ; je dirais presque le seul , si Ton pouvait ne pas compter pour beaucoup des pièces de théâtre où le grand Corneille n'a pas dédaigné de puiser un grand nombre de ses hautes idées et de ses magnifiques situations dramatiques.

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Galatée est remplie de délicatesse et de grâce; mais le succès de la traduction, ou plutôt de l'imitation de don Quicliotte, ne fut pas aussi complet : elle ne servit guère qu*à prouver de plus en plus Timpossibilité de faire passer dans notre langue le charme enchanteur de l'original.

Le roman d'Estelle , dont la scène se passe en Languedoc dans les contrées même où est né l'auteur , et dont les sites et les mœurs locales sont tracés avec une rigoureiise exactitude , est un ouvrage du genre de Galatée , et présente des situations plus touchantes et d'une mélancolie plus profonde. C'est à propos de cet ouvrage , et du défaut d'opposition dans les caractères et dans les événemens , que le vicomte de Ségur disait : Ces bergeries sont charmantes ; mais elles le serment bien davantage , si de temps en temps on y rencontrait quelques loups.

Un des plus agréables ouvrages de Florian est celui qui a pour titre ÉUézer et Nephthali, lequel n'a paru que quelques

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années après la mort de l'auteur. C'est un poème en prose en plusieurs chants , et dans les mœurs juives : la scène se passe du temps des juges, et le sujet est l'héroïsme de ramitié fraternelle. L'auteur, dans cette composition , semble s'être étudié à imiter la manière de Gessner ; et il y a plus d'une fois réussi. On croit souvent lire la Mort d'Abel, ou quelque production du même poète. L'ouvrage est rempli de sentimens touchans, et offre quelquefois des situations pathétiques, quoiqu'il y en ait aussi de forcées. Le style en est extrêmement agréable, sans manquer de noblesse et de sentiment : c'est la simplicité juive dans toute sa pureté ; et après la Mort d'Abel , dont j'ai déjà parlé , c'est l'ouvrage profane où l'on retrouve le mieux le charme des livres saints.

Gonsalve de Cordoue et Numa n'eurent que peu de succès; et le jugement que l'on en porta ne fut pas injuste : rien n'y rachetait la monotonie de cette prose poétique , dont on a de nos jours fait un si

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grand abus^ et qu'il est bien plus aisé de construire qu'il ne l'est d'exprimer correetement avec méthode et clarté , et d'une manière naturelle , des pensées simples et justes. Dans Numa , l'auteur s'excusait fort spirituellement d'avoir essayé de marcher sur les traces de l'auteur de Télémaque ; il se trompait , du moins quant au style : la prose de Fénélon est simple , harmonieuse , correcte , facile même et quelquefois traînante / comme dit Voltaire, dans la charmante pièce du Mondain; mais elle n'est point poétique, quoique son ton soit élevé quand il le faut. U serait souvent impossible d'exprimer autrement que ne l'a fait l'auteur, la plus grande partie des choses qu'il veut dire; et s'il a presque toujours l'air antique, c'est moins par l'expression dont il se sert c|ue par le fond même des idées.

A la tête de Gonsalve de Cordoue, on trouve un morceau historique sur les Maures, qui a été universellement ap- }>laudi : il réunit toutes les qualités quji

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constituent un bon historien ; et on regrette , en le lisant , que Fauteur n'ait pu exécuter le projet qu'il avait conçu de publier d'après RoUin un abrégé de l'histoire ancienne.

Florian a fait un grand nombre de romances, soit pour les placer dans ses pastorales , soit pour les publier séparémen-t.

Elles sont pleines de délicatesse et de grâce, quelquefois plus spirituelles que naïves , mais toujours remplies de mélancolie et de douceur '. Ses arlequins, dont j'ai déjà fait mention , ont un caractère particulier , aussi neuf que piquant : c'est encore le sentiment joint à l'esprit et à la gaieté, et il fait naître en nous tout à la fois l'attendrissement et le rire.

Mais le genre dans lequel Florian a le mieux réussi , c'est celui de la fable : les siennes sont supérieures à toutes celles

' Celles qu'on trouve dans Estelle sont fort agréables, et plusieurs compositeurs habiles se sont empressés de les mettre en musique.

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qui ont paru depuis notre inimitable La Fontaine , avec lequel personne , dans aucune langue , ne peut soutenir de comparaison, sans en excepter Tabbé Aubert, à qui Voltaire écrivait, et faisait graver sous son portrait : que ses fahles étaient du sublime écrit avec naïveté. Celles de Florian ne sont pas sublimes ; mais elles ont de Toriginalité , et les sujets en sont neufs et heureux. Le style en est simple, spirituel et concis ; la morale en est aussi aimable que naturelle ; les pensées en sont justes et piquantes , et elles sont toujours racontées avec la facilité la plus heureuse.

La révolution surprit Florian au milieu de sa carrière , au moment où il y marchait avec avantage, et recevait déjà la récompense de ses premiers travaux :

Il prit peu de part à ces mouvemens politiques , et ne semblait guère occupé qu*à se défendre de leurs atteintes , lorsqu'il en devint la victime.

Le décret qui forçait les nobles de s'éloigner de Paris l'obligea d'aller s'éta-

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blir à Sceaux , où il avait conservé un petit appartement, par reconnaissance pour les habitans de ce village , dont il était véritablement aimé. Je n'épargnai rien pour obtenir en sa faveur une exception à cette loi, non moins impolitique qu'injuste. Je hasardai d'aller solliciter le comité d'instruction publique , dont je connaissais à peine deux membres , de le mettre en réquisition, c'est-à-dire, de l'autoriser à rester à Paris pour se livrer à des travaux utiles. Je lus même, pour appuyer ma demande , quelques morceaux de l'ouvrage historique ' dont j'ai parlé, en choisissant de préférence ceux qui pouvaient avoir pour objet les républiques de la Grèce. On m'avait écouté avec intérêt, et je me croyais sur le point de réussir lorsqu'un membre du comité , nommé Bouquier, en qui je n'eusse pas soupçonné cet excès de mémoire, se mit

» L'Histoire ancienne abrégée.

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à réciter Tépître dédicatoire de Numa, adressée plus de dix ans auparavant à la reine , et en conclut qu'on ne pouvait rien attendre de bon ni d'utile de celui qui en était Fauteur, quoique j'osasse le recommander. Ma demande fut donc rejçtée ; elle le fut tout d'une voix : il ne me resta que le regret de l'avoir faite , et la crainte qu'elle ne fût nuisible à celui qui en était le sujet.

Hélas! il ne m'-est pas démontré qu'elle ne lui ait pas été funeste. A peine était-il établi à Sceaux , qu'un ordre du comité de sûreté générale vint l'enlever à cette retraite , et le traduire dans une des prisons de Paris. Dès qu'il y fut , il m'écrivit pour réclamer encore mon faible appui :

l'illustre et respectable Ducis, qui avait pour lui beaucoup d'amitié , vint se joindre à moi pour solliciter sa liberté ; mais nos démarches furent inutiles, quoique répétées jusques à l'obstination. On nous parla encore de la dédicace de Numa^ et

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on nous conseilla impérieusement de lais ser oublier notre ami , pour son intérêt , comme pour le nôtre.

Enfin , le 9 thermidor arriva : il fit justice des oppresseurs de la Convention , et rendit sa marche moins tyrannique. Beaucoup de prisons furent ouvertes aussitôt , et celle de Florian fut de ce nombre. J'eus le bonheur de briser ses fers , -ainsi que ceux de plusieurs autres ' ; mais , hélas! je ne pus sauver sa vie : son âme avait été trop rudement froissée , pour que ses fa-

' Ces mises en liberté, il les fallait solliciter du comité de sûreté générale, composé encore comme au temps de Roberspierre , et on ne les obtenait qu'avec peine. Un jour que mou obstination m'en avait fait obtenir plusieurs, un de ceux à qui je m'adreséais de nouveau , fatigué de mes nombreuses demandes , me dit brusquement : Te Doilà encore ! combien te dofinC't'On pour faire ce métier? Je dévorai cet outrage ; mais j'obtins la délivrance de celui pour qui je sollicitais, et je me crus bien dé* dommage.

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cultes physiques ne s'en ressentissent pas cruellement. Il avait vu , pendant les derniers temps de sa captivité yTéchafaud dressé sous ses yeux , et sans doute aussi pour lui-même ; il avait vu plusieurs de ses amis y monter, comme pour lui en montrer le chemin; il avait vu journellement des compagnons de sa captivité s'arracher de ses bras pour aller recevoir la mort ; enfin il avait vu la France couverte de deuil et de larmes, envahie et dévastée par des forcenés qid s'en disputaient les lambeaux , et s'efforçaient d'en détruire jusques aux débris. Sans consolation comme sans espoir , sans avenir comme sans passé, ne pouvant plus se rattacher à rien , il n'avait pu éprouver impunément de si terribles impressions.

Il emporta de la prison le germe d'une maladie mortelle dont il fut frappé peu de temps après son retour à Sceauii: , et à laquelle il succomba promptement.

Je ne l'y vis que deux fois , l'une des deux avec son ami Ducis , qui se réjouis-

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