ACTE I, SCÈNE I
De Yoîr qu'un inconnu céans s'impatronise ;
Qu'un gueux, qui, quand il vint, n'avait pas de souliers,
Et dont l'habit entier valait bien six deniers,
En Tienne jusque-là que de se méconnaître,
De contrarier tout, et de faire le maître.
MADAME PERNELLE
Hé ! merci de ma vie ! il en irait bien mieux Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.
DORINE
Il passe pour un saint dans votre fantaisie : Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.
MADAME PERNELLE
Voyez la langue !
DORINE
A lui, non plus qu'à son Laurent, Je ne me fierais moi , que sur un bon garant.
MADAME PERXELLE.
J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être ; Mais pour homme de bien je garantis le maître. Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités. C'est contre le péché que son cœur se courrouce , Et l'intérêt du ciel est tout ce qui le pousso.
DORINE
Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
Ne saurait-il souffrir qu'aucun hante céans.
En quoi blesse le ciel une visite honnête,
Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête?
Veut-on que là-dessus je «^'explique entre nous?...
(Montrant Elmire.) Je*crois que de madame il. est, ma foi, jaloux.
MADAME PERNELLE
Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites. Ce n'est pas lui tout seul qui blàme ces visites : Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez. Ces carrosses sans cesse à la porte plantés, Et de tant de laquais le bruyant assemblage. Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage. Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien ; Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.
Hé! voulez-vous. Madame, empêcher qu'on ne cause?
Ce serait dans la vie une fâcheuse chose,
Si, pour les sots discours où l'on peut être mis.
11 fallait renoncer à ses meilleurs amis. Et quand même on pourrait se résoudre à le faire , Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ? Contre la médisance il n'est point de rempart. A tous les sots caquets n'ayons donc nul é^ard ; Efforçons- nous de yiyre avec toute innocence, Et laissons aux causeurs une pleine licence.
DORINE
Daphné, notre voisine, et son petit époux, Ne seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous? Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire ; Ils ne manquent jamais de saisir promptement L'apparente lueur du moindre attachement. D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie. Des actions d'autrui, teinte de leurs couleurs, Ils pensent dans le monde autoriser les leurs , Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance^ Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence, Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
MADAME PERNELLE
Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire. On sait qu'Orante mène une vie exemplaire ; Tous ses soins vont au ciel ; et j'ai su, par des gens. Qu'elle condamne fort le train qui vient céans.
L'exemple est admirable, et cette dame est bonne !
11 est* vrai qu'elle vit en austère personne ;
Mais l'âge dans son Ame a mis ce zèle ardent ,
Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant.
Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages,
Elle a fort bien joui de tous ses avantages :
Mais, voyant de ses yeux tous les* brillants baisser.
Au monde (fui la quitte elle veut renoncer.
Et du voile pompeux d'une haute sagesse
De ses attraits usés déguiser la faiblesse.
Ce sont là les retours des coquettes du temps :
Il leur est dur de voir déserter les galants.
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
Ne voit d'autre recours que le métier de prude;
Et la sévérité de ces femmes de bien
Censure toute chose et ne pardonne à rien ;