‹ Œuvres nouvelles de Des Forges Maillard;Chapitre 3 sur 10 · I.BTTRRS NOUVRf.LRS \^J · texte numérisé non relu

I.BTTRRS NOUVRf.LRS \^J

de trouver des journaux que des raisons. Qttsnt aux scrupules de La Morinière» avant comme après l'approbation des journaux, ils étaient nuls. A preuve, le travestissement infligé par lui à Tode de Racan au comte de Bussi, que nous ferons connaître en comparant simplement deux strophes de ^original aux deux strophes correspondantes de la pi^tendue reproduction de La Mori-* nfère. Dans le texte de Racan, voici la première strophe de la pièce (édit. Latour, 1867, 1, p. i55-i56) :

Biissf , notre printemps s'en va presqiw «xpiré ; 11 est temps de jouir du repos asseuiîs

Où rage nous convie ; Fuyons donc ces grandeun qu'insensés nous suivons, Et, sans penser plus loin, jouissons de la vie

Tandis quç nous l'avons.

Dans La Morinière {Choix de poésies, etc., I, p. 56) cette strophe devient :

Bussy, notre printemps est bientôt expiré; Il est temps de jouir du repos assuré

Où rage nous convie :

Renonçons aux grandeurs qu'insensés nous suivons Et ne songeons enfin qu'aux biens de Vautre vie,

Lorsq^ nous le pouvons,

La huitième strophe de la pièce, dans le texte de Racan (édit. Latour, I, p. 1 57), porte :

Employons mieux le temps qui nous est limité ; Quittons ce fol espoir, par qui la vanité

Nous en fait tant accroire.

Qu'amour soit désormais la fin de nos désirs ; Car pour eux seulement les dieux ont fait la gloire,

Et pour nous les plaisirs.

Ainsi arrangée par La Morinière {Choix de poésies, etc., I, p. 57-58) :

Employons mieux le temps qui nous est limité ; Quittons ce vain espoir, dont la témérité Nous en foit tant accroire :

DU rOHGBS MAILLAItll

Qm Ditu loil déiormait Fabjtt de no* Jétirt ;

Il forma Ittmortrlt p<mr Jouir de ta gloire.

Et non p<u det pUiitirt,

Inutile d'iniister. Ne pas oublier que La Horinièce donne ccli pour une reproduction eucte de l'ode i BuHi : pu une note, pu un mot qui puiiie faire loupçonner cette ftUiËca^oD. C'eH ainsi qu'on comprenail alori l'suctitmle ~ on peut dire la probité — en nutiiie littéraire et hiitorique. Lei joiirntui trouvaient cela admirable, il y aialt donc du mérite i proteiter hautement contre de telles pratiques : d'autant que 11 protealttion de Dei Foi^ea (il aérait facile, mail un peu long de le prouver) contribua efficacement i amener la réaction en km invene, qui grlcei Dieu dure encore — et qui n'a qu'à se préurverde certaJDf excit frisant la auperstltion.

Lettre 2« à l'abbé Philippe *.

A Poitiers, ce i6 décembre 1741.

ARMi rembarras infini de mes afaires, Monsieur mon très cher ami, vous voyez que je pense en vous et que je vous donne le peu de temps que je puis dérober à mes obligations laborieuses *. Aller au bureau le matin à huit heures, y demeurer jusqu^à midi, y retourner à deux heures jusqu^à sept, jugez si je puis me donner à la littérature.

Je vais changer de lieu, car telle est la vie que je dois mener à présent. J^ay pour mon département deux élections des plus grandes, celle de Fontenay le Comte et celle des Sables d^Olonne, et je serai presque toujours à cheval.

Mon adresse sera donc désormais à Fontenay le Comte j en Poitou, Cest là que je vous prie de m'écrire, si j^ay encore le temps de vous envoyer Fode de Faret et quelques pièces y jointes, afin que cela entre dans votre douzième volume ^. Je comptois bien le faire aujourd'hui ; mais comme je suis sur * Lettre autographe, appartenant à M. René Kerviler.

■ 40 Mis rORGLS MA1IJ.AUI>

le moment de mon dépan, cela ne m^a point été possible.

Ce que vous aurez à m^envoyer, mettez-le, je vous prie, chez M. Thon, qui me le fera rendre à Poitiers, car ce sera toujours notre chef-lieu, et de là on me fera tenir tout ce qui m^y viendra. Jç vous informerai de ma marche et de mes courses, qui seront au moins de quatre ou cinq mois ; après quoi je reviendrai encore m^héberger à Poitiers. La saison n^est pas belle pour les voyageurs, mais le printemps et Télé auront leur tour.

Je vous envoyé par original des veci que M*"' do Hallay m^a adressez, et qui viennent de me tomber sou» la main '.

Je sois sans réserve. Monsieur mon très cher ami, votre très humble et très obéissant serviteur.

Des Forges Majllaud.

NOTES

* Des Forges Maillard venait d'être nommé contrdleui do dixième dans la génô^ité de Poitiers.

3 Cette ode de Faret, encadrée dans une lettre à Titon du Tillet, fut imprimée en 1742 au tome XIU des Amuscmens du cœur et de l'esprit^ p. 279 à 286^ Comme celle de Racan qui donna lieu à la lettre précédente, Des Forges l'avait exhumée du Sacrifice des Muses au cardinal 4e Richelieu (V. ci-dessus p. 127-128); msis elle est bien inférieure à Pode de Racan, et la lettre de Dca Forges qui Raccompagne est loin aussi 4'svoir rintérét de celle qu'on vie;it de lire sous notre a* XXV.

> On trouvé des vers de M** du Hallay, adressés à Des Forges, au tome II, p. 70, des Amusemens du cœur et de l'esprit; mais ceux dont il. est question ici ne semblent pas avoir été publiés.

Lettre J« au président Bouhier *.

Aux Sables d'Olonne, ce 3 septembre 1742.

|es diférentes afaires. Monsieur^ et mémo tracasseries, qui m^occupem depuis dix moia S ne m^ont laissé ny à mes amis ny à moi-même. Je vous ai fait plus d^une fois confidence de ma situation. Vous nUgnorez pas qu^avec tous mes soins je ne puis gagner la bienveillance de la fortune, et que si elle paroît me rire un moment, c^est pour me le vendre bientôt après au prix de beaucoup d^ennuis et d^inquiétudes. Peutêtre aussi n^ai-)e pas les talens qu^il faut pour la fixer, la honteuse souplesse et la tortueuse politique. Mais n^est-il pas singulier qu^il faut que le public gémisse de son son pour que je paroisse avoir un peu dç bonheur, et que le tocsin de la joye d^un homme de mon état annonce le commencement de la misère publique ' ? Je dis d^un homme de mon état, car ppur moi, fe suis toujours tout prêt à remettre les

« BibUocfa. Nst;, Ma. fr. Si^^Ai. '• 6i. LettTQ «itognphe.

haches et les faisceaux, et lorsque j^entré dans ces emplois, je serois très-ravi de n'en point avoir Poccasion. Mais j^espère que ce sera un véhicule qui me mènera à quelque chose de plus commode, — et je me trompe.

L^amitié des enfans de la fortune n^est qu^une ombre fugitive, à moins qu^on ne se soit en naissant abreuvé des mêmes eaux qu^eux. J Vn ai connu plusieurs qui m^ont dit : « Je vous aime, mais je ne puis me résoudre à rien demander. » — Qu^est-ce donc que cette amitié qui, sûre de réussir, croiroit se déshonorer en faisant quelque démarche ? Il y a toujours eu plus de masques que d^hommes, et le fond des caractères ne se réformera point.

Notre ami M. Titon n'aura pas manqué de vous informer que je suis contrôleur du dixième dans le bas Poitou. Il m'a fait tenir de votre part un nouveau recueil de vos poésies. J'y ai trouvé de la finesse, de la l^éreté et de l'élégance, toutes qualitez qui partent d'un esprit qui a un fond de bon goût.

J'ai lu avec plaisir votre traduction de l'ode d'Horace Nox erat, etc. Une fille que j'aimois, plus belle peut-être mais à coup sûr aussi lubrique que Phriné, m'a inspiré par son inconstance les vers imitez de la même ode que je vous transcrirai sur l'autre feuillet de cette lettre. Vous me direz si vous croyez que je sentois quelque chose quand je les ai faits ».

Je suis dans un pays où l'on ne connoît que les lettres de l'alphabet, et où j'ignore toutes les nou-

veautez du Parnasse. Je suis bien fâché de n^avoir pas prié M. de Fulvy de me donner l^emploi que j^ai ici ou à Dijon ou aux environs. J^aurois eu l^agrément d^y vivre quelquefois avec vous, et vous eussiez guidé ma main dans la correction de plusieurs ouvrages de prose et de vers que j'ai faits depuis vous avoir vu, et que je ne retouche pas faute de conseils.

J'ai rhonneur d'être, etc.

Des Forges Maillard.

NOTES

* C'est-à-dire, depuis que Des Forges avait été nommé contrôleur du dixième en Poitou, dans les derniers mois de 1741.

> Des Forges feit allusion à la misère générale, causée alors par les charges d'une nouvelle guerre et surtout par l'impôt du dixième, qui était fort lourd.

* Cette imitation du Nox erat a été imprimée par Des Forges dans l'édition de ses Œuvres de lySg, II, p. i8i-i83. La version manuscrite offre des variantes, mais l'imprimé a une strophe de plus, la dernière, ajoutée depuis par l'auteur.

Lettre 7* à René Ckevaye *

Aux Sables d'Olonne, ce 19 décembre 1742.

|uoiQUB peu de personnes , Monsieur et cher ami, tiennent dans mon cœur le même rang que vous, il me semble, si je ne me trompe, quMl y a bien près d^un an que je ne vous ai écrit. Jamais silence n^avoit tant duré entre nous. Mais est-on si longtemps sans se donner de ses nouvelles les uns aux autres, quand rindiférence ne s^en mêle pas ? Oui de mon côté, je vous rassure. Mais mon emploi m'a occupé de tant de choses que j'ai toujours remis à vous écrire, n'ayant aucune particularité littéraire à vous dire de ces lieux, où Ton ne s'inquiète pas plus de littérature que de la réformation de l'Alcoran.

Vous avez eu de mes nouvelles de Fontenai, Monsieur ; j'y ai demeuré environ sept mois. Depuis, je suis aux Sables d'Olonne et dans quelques autres

* Biblioth. de Nantes. Lettre autographe.

endroits de mon dépanement ; mais c^est toujours ici mon adresse.

Il y a bien plus d^un an que je dois des réponses à MM. de la Grange * et Destouches. Je ne sçais où sont leurs lettres, et je ne me souviens plus de ce quelles contenoient. M. le président Bouhier m^a tiré de ma tacitumité en m^envoyant son nouveau Recueil de poésies, où il y a de très jolies choses.

Et vous, mon très cher, à quoi vous étes-vous amusé depuis ? Avez-vous fait quelque œuvre poétique en latin où en François ? Je n^ai presque le temps de rien faire, et si ce n^étoit quelques folies en prose, je n^aurois point augmenté mon portefeuille ou du moins de bien peu.

Il y a longtemps que je n^ai écrit à Pabbé Philippe ; je ne lui écris même plus, parce que je Vai trouvé de mauvaise foi. Cependant, si vous avez encore quelques pièces comme Tode de Racan,de Faret, etc., dont j'ai fait part au public ', je vous prie de me les minuter en deux oi) trois colonnes. Si vous avez même quelques passages curieux en latin ou en françois, quelques difficultez littéraires, communiquezles moi. Enrichissez ma vie, oisive chez les Muses, laborieuse chez Plutus, de quelques pièces de votre trésor : je pourrai renouer avec Tabbé Philippe et les insérer dans mes Lettres. Tous mes manuscrits^ toutes mes remarques, et presque tous les livres que j'avois aportez sont à Poitiers^ entre les mains de M. de la Broulière.

Parmi le peu de vers que j'ai faits depuis que je

146 DKS POUOKS MAILLARD

suis dana le dixiàme, voici un sonnet sur M^ du Hallai, qui a perdu la vue d^un œil par la petite vé^ raie. Comment exprimeriez^vous bien le titre de ce sonnet '?

Je vous souhaite par avance bonheur, joye et santé, de même qu^à madame Chevaje et à toute votre famille. Je suis, Monsieur mon très cher ami, etc.

Des Forges Maillard.

Mes amitiés à nos amis de Clissoo.

NOTES

* La Grange-Chancd (Joseph de\ poète latirique, né à Périgueux en x675| mort en 1758.

> Voir les Lettres XXV et XXVI ci-dessus. Sur l'abbé Philippe, voir ci-dessus p. 107 la note i de notre n* XX.

* A cette lettre est joint le sonnet imprimé en lybq au 1. 1" (p. 325) des Œuvres de Des Foiges. Ici il a pour titre : Sonnet à Madame du Hailajr, qui a perdu un œil par la petite vérole, sans en être défigurée. Dans la Lettre XVin( ci-dessus, p. 91 et 98) du 12 octobre 1739, il est question de cette petite vérole.

Lettre &• à René Chevaye *

Au Croisic, ce 6 juillet 1743.

E suis toujours reconnaissant, Monsieur et très cher ami, des avis qu^on veut bien me donne/, car en me plaçant entre mon sentiment et les conseils que je reçois, ceux-ci servent à me mettre en état de juger de la vraye ou fausse valeur de ce que j^ai fait, et à me comporter avec plus de prudence et de réflexion.

Ce que vous m^écrivez, Monsieur et cher ami, du rapport de mon génie avec celui de M*** Deshoulières, me flâne beaucoup. Mais IVrangement de mes pièces * est la dernière chose et la moins laborieuse ; quand il ne nous restera plus que cela, la besogne sera faite. Ce dont je vous avois prié et reprié, et ce qui pouvoit m'être utile, cMtoit de relire mon Recueil avec attention, et premièrement de vouloir bien y faire quelques corrections. Vous me dites qu^il faudroit vous transporter dans Penthousiasme où j^étois quand j^ai composé ; mais je ne demande pas

* Biblioth. de Nantes. Lettre autographe.

14^ DBS rORGBS MAILLARD

que TOUS me changiez des quatre ou cinq vers; cda ferolt bigarure et cela feroit mal. Ce que je désirois de vous, c^étoit d^y changer quelquefois une épithète, un verbe, et de m^avertir du reste. En second lieu, ce que jesouhaitois encore, c^estque vous m^eussiez marqué les pièces qui vous paroissent les plus foibles, pour les supprimer, la morale à pan, car pour ce soin là je vous en décharge en plein. Voilà, mon très cher, les grâces, au juste, que je vous demandois.

Il me seroit bien impossible de ne faire qu^un volume de mes pièces, en y comprenant mes meilleures lettres en prose et en vers, s^entend, si Pédition est en beaux caractères et d^une grosseur ordinaire.

M. Néricault des Touches a^fait, suivant ce quMl écrit, une comédie intitulée l'Homme singulier, L^absence et Tindisposition de quelques acteurs Pont fait remettre à Phiver prochain la représentation de cette pièce. Vous savez que j^ai eu quelque dessein de faire une comédie sur le même sujet, et vous m^y avez même engagé. Tout cela m^étant revenu dans Pesprit en Poitou, j^avois imaginé et même arrangé une intrigue. Mais, dans ma déroute ', ce que j^avois jette sur le papier s^est perdu ; je ne me ressouviens que du fond, que voici.

Philinte, homme singulier, est amoureux d^une jeune personne fort aimable, mais il a de la répugnance à lui en faire Paveu, disant quUl ne convient point aux hommes, dont le sexe est plus noble que celui des femmes, de faire les premières avances. La fille aime Philinte, mais elle ne veut point lui faire

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de déclaration, disant que cela n^est point dans la bienséance, etc. Un rival noue la pièce. Il n^estguëres aimé, cependant par ses assiduitez il donne la tor« ture à PhiHnte qui, par son obstination à taire sa tendresse, met le rival dans le cas d'épouser celle qu'il aime. A la fin, la crainte Toblige de se déterminer à lui dire qu'il l'aime et l'aimera toujours, et qu'il seroit au comble de ses vœux si leurs destinées étoient à jamais unies.

Voilà, mon très cher, l'idée de mon sujet, autant que je me la remémore. Je voudrois que vous voulussiez m'aider à la conduire et à former mes caractères. Je ne sçais pas le premier mot du plan de M. Destouches, c'est pourquoi nous ne devons pas nous rencontrer; pendant qu'on joûroit sa pièce aux François, ou joûroit la mienne aux Italiens. La sienne est probablement en cinq actes, et je ne ferois la mienne qu'en un acte, parce que cette mesure m'est plus familière. J'attends vos avis. Vous voyez que je ne veux point faire ici une pièce gaillarde, ainsi votre prud'hommie peut glisser là-dessus.

J'ai achevé ma traduction en vers des Sept pseaumes, et jeserois ravi de vous la communiquer •. Je comptois aller passer à la Maillardière quelque temps de cet été, et nous nous fussions vus ; mais le silence de M«« Darquistade là dessus m'a déterminé à m'aller distraire du côté de Vannes pendant quinze jours. Écrivez-moi toujours au Croisic, madame de Mondoret prend soin de retirer mes lettres et elle me les envoyé oti je suis.

l5o DBS PORGIS MAILLARD

J'ai rhonneur de présenter mes très humbles respectt à madame Chevaye, à toute Totre famille, et à MM. du Bourgblanc.

Comme nos lettres nous coûtent autant que si elles venoient de Paris, vous pourriez, par des occasions, adresser les vôtres à M»* de L^Or {sic) , pour les mettre à Nantes à la poste, et moi je vous écrirois toujours à Nantes chez M»* de L^Or, qui les retireroit et vous les feroit également tenir par les mêmes occasions. Ne croyez pas que ce soit par avarice : le plaisir de recevoir de vos nouvelles est inappréciable pour moi ; mais c^est que Tœconomie est un bien quand elle ne retranche rien du plaisir. Je n'en puis avoir de plus sensible que celui de vous dire que je suis, avec une sincère cordialité. Monsieur et très cher ami, votre très humble et très obéissant serviteur^

Des Forgm Maillard.

NOTES

* Il 6'agit ici de l'ordre à donner aux pièces de Des Forges dans le recueil de ses Poésies diverses» dont il méditait la publication et qui ne parut qu'en lybo,

> L'histoire de cette déroute, c'est«à-dire de la disgrftce qui fit perdre à Des Forges l'emploi de contrôleur du dixième, est racontée tout au long dans la Lettre XXXI ci -dessous.

* La traduction des Psaumes de la pénitence, fiiite par notre auteur, est imprimée dans l'édition de ses Œuvres de 1739}

t. Il, p. I à 20.

LeUre $• à René Chevaye *.

Le mariage de Des Forges Maillard.

Au Croisic, ce 22 décembre 1743.

^£ suis marié, Monsieur et cher ami ; la chose est faite, il n^ a plus à s^en dédire.

Je trouve un peu d^embrouillemem , mais qu^y faire ? Il faut s^en tirer, si Ton peut. Ma femme ^ est très aimable, elle a beaucoup d^esprit, mais elle joue, prend du café et tracasse la petite pretintaille des personnes qui ont vécu dans le grand monde *. Je n^aime rien de tout cela ; mais iraî^je heurter ses goûts de front, ab abrupto ? Cela m^est échappé d^abord ; je Taî chagrinée, j'en ai été fâché. Ma foi, dans ce monde, undiquê ambages et amgustiûf. Je me déplaisois garçon : suis-je plus content marié ? Oui, si je n'examine que l'agrément de vivre avec une femme que j'aime ; mais si je pense aux suites, le fiel naît sur mes lèvres. Ma femme a ses quarante ans. Je me disois : Je l'épouse âgée,

* Biblioth. de Nantes, Lettre autographe.

I Si DKS rORGIS MAILLARD

nous n^aurons point de postérité, et au moyen de nos revenus, dont elle ne redevra rien à ses enfans, ni moi non plus, pendant que nous serons ensemble, nous verrons s^écouler nos jours dans la douceur. - Elle est déjà grosse, mon pauvre ami, poveretto ! Tu sais quVn italien cela signifie caro. De fréquents maux de cœur annoncent ma paternité.

J^ai eu de la peine à devenir possesseur de cette femme. Elle a dans la cathédrale de Vannes deux parents chanoines, un beau-fils et un frère de son mari. Tu sais que Tespèce des gens d'Église est litigieuse et même turbulente. Ils étoient fâchés que je Pépousasse, à cause de trois enfans qu'elle a du premier lit, et ils s'employèrent auprès du grand- vicaire, avec qui ils ont quelque parenté, afin qu'il n'eût pas donné dispense de deux bans à mon épouse future, et que, parce moyen, en nous renvoyant dans l'Avent, nous nous vissions retarder jusqu'aux Roys, et de là plus loin s'il étoit possible. Mais, m'étant rendu à Vannes dans le dessein d'épouser le dimanche, et piquez l'un et l'autre des vains obstacles que l'on nous opposoit, nous partîmes le jour même, après avoir laissé commission de bannir pour la première fois, et nous arrivâmes au Croisic en chaise de poste, avec sa fille et une domestique. L'évéque de Nantes mon ami m'envoya, sur ma première requête et sur le champ, la permission gratuite d'épouser dans l'Avent, et les Vannetois sont demeurez avec un demi-pied de nez '.

Nous sommes chez ma mère, qui s'est engagée de

LSTTftES NOUVtLLCS l53

nous héberger jusqu^au premier mars ; après quoi il nous faudra nous nicher dans notre domicile. Je voit que Tœconomie veut que je demeure au Croisic, otïr, quoique tout soit cher, on ne fait qtie la dépense conforme à ses rentes. Cependant je pfoftxte de solli-' citer un emploi aux environs du Croisic, s^il est possible ; car la iamille venant, il faut songer à gagner quelque chose au loin on an près, er mes lettres du premier de Pan rouleront là-dessus.

C^est ce qui feit que jt vous envoie Tode Sur Pu-sage des richesses. Elle étoit laite d^abord pour M. Helvétins, fermier^général, composée, comme elle est dans mon manuscrit, de quinze ou seize strophes; je Pavois envoyée à M^* la comtesse de Verteillac qui, pour quelques raisons, ne la lui donna pas. Et ce premier jour de Pan, je voulois mVn faire honnettr en Penroyant entière avec son adresse, comme vous Paver vue, à M. de la Portr^ intendant du Bourbofl^ flois, qui me protège et qui m'aime. Cest un homme d'esprit et de sens, et même ce qu^o» appelle un bel esprit Mais en la relisant, je me suis figuré qu'elle pourroit peut-être mériter un prix aux Jeux Floraux en la réduisant à dix strophes, comme je vous l'envoyé. Dites-moi, mon très cher, ce que vous en pensez. Si vous ne la croyez pas assez fone pour disputer un prix, je Penvoyrai, aussitôt votre réponse, à- M. de la Porte. Ce qu*^ilf y a de vraîsemblafble, c'est qu'il n'en doit point être allé de nouvelles à Toulouse^ M^ de Verteillac et M. Titon en ayant eu eux seuls des copies, et Pi^vnt probaUeni«n< renfermée

1 54 DBS PORGKS lUlLLARD

daoB leurs portefeuilles. Répondez-moi le plus tôt que faire se pourra, afin que cette pièce me serve d^un ou d^autre côté \

Pen suis encore à la fin du troisième acte de l'Homme singulier *. L^hlmen m^a un peu dérangé, mais je me remettrai à Touvrage bientôt. Je t^envoyrat, par une occasion, ces trois aaes, à l^adresse de M. Marie, libraire à Nantes, comme tu me Vas indiqué. Il faudra bien que nous nous revoyons ce printemps. Si je ne vais point en mission maltôtière, ou tu viendras ici ou j^irai te voir *.

Je vous souhaite par avance, mon très-cher ami, tout ce que les hommes sincères se peuvent souhaiter de plus heureux, surtout une santé parfaite. Vous vous donnerez le reste vous-même, avec Fesprit et la fortune que vous avez. Je souhaite pareillement santé et joie à madame Chevaye et à toute votre famille. Je suis, avec la plus tendre et la plus sincère amitié, Monsieur mon très cher ami, votre très humble et très obéissant serviteur,

Dbs Forges Maillard.

NOTES

* Marie-Anne Le François, veuve de Guillaume de Boutouil* lie, conseiller au présidial de Vannes.

* La pretintaille était proprement un ornement en découpure, ordinairement fait de pièces rapportées de toutes les couleurs, dont on garnissait les robes des dames. Cétait donc un

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