Is., LV. «. 5. Ps. LXXII
SUR LA rUOVIDENCE. 165
peccantiuni, qiia pscnalis nutritur impunitas, et inala voluntas vehit hostis intcrior rohoratur^ : Il n'est rien (le plus misérable que la félicité des pécheurs, qui entretient une impunité qui tient lieu de peine et fortifie cet ennemi domestique, je veux dire, la volonté déréglée, )) en contentant ses mauvais désirs. Mais si nous voyons par là, Chrétiens, que la prospérité peut être une peine, ne pouvons-nous pas faire voir aussi que l'affliction peut être un remède? [p. 11] Ainsi notre première partie ayant montré à l'homme de bien qu'il doit considérer sans envie les enfants du siècle qui se réjouissent, nous lui ferons voir dans le second point qu'il doit tirer de l'utilité des disgrâces que Dieu lui envoie.
[Second Point.]
Donc, Fidèles, pour vous faire voir combien les afflictions sont utiles, connaissons premièrement quelle est leur nature et disons que la cause générale de toutes nos peines, c'est le trouble qu'on nous apporte dans les choses que nous aimons. Or nous pouvons y être troublés en trois différentes manières, qui me semblent être comme les trois sources d'où découlent toutes les misères dont nous nous plaignons".
Premièrement, on nous inquiète quand on nous refuse ce que nous aimons ; car il n'est rien de plus misérable que cette soif qui jamais n'est rassasiée, que ces désirs toujours suspendus qui courent éternellement sans rien f)rendre. On ne peut assez exprimer combien l'âme est travaillée par ce mouvement.
Mais on l'afflige beaucoup davant-age quand on la trouble dans la possession du bien qu'elle tient : parce que, dit saint Augustin^, quand elle possède ce qu^elle aimait, comme les honneurs, les richesses, elle se l'attache h elle-même par la joie qu'elle a de l'avoir; elle se l'incorpore en quelque façon, si je puis parler de la sorte; cela devient comme une partie de nous-mêmes, et, pour dire le mot de saint Augustin, comme un
1. Ep. cxxxviii. ad Marcell.. second sennon pour TExaltation de n. 14. — Ms. : quasi hostis... la sainte Croix (1659).
2. Ces idées reviendront dans le '.\. De Jih. Arhit.. I. x v. .S.^.
membre de notre cœur; de sorte que, si on vient à nous l'arracher, aussitôt le cœur en gémit ; il est tout déchiré, tout ensanglanté par la violence qu'il souffre.
La troisième espèce d'affliction, qui est si ordinaire dans la vie humaine, ne nous ôte pas entièrement le bien qui nous plaît ; [p. 12] mais elle nous traverse de tamt de côtés, elle nous presse tellement d'ailleurs, qu'elle ne nous permet pas d'en jouir. Vous avez acquis de grands biens, il semble que vous deviez être heureux, mais vos continuelles infirmités vous empêchent de goûter le fruit de votre bonne fortune : est-il rien de plus importun? C'est avoir le verre en main et ne pouvoir boire, bien que vous soyez tourmenté d'une soif ardente, et cela nous cause un chagrin extrême.
Voilà les trois genres d'afflictions qui produisent toutes nos plaintes : n'avoir pas ce que nous aimons ; le perdre après l'avoir possédé ; le posséder sans en goûter la douceur, à cause des empêchements que les autres maux y apportent. Si donc je vous fais voir. Chrétiens, que ces trois choses nous sont salutaires, n'aurai-je pas prouvé manifestement que c'est un effet merveilleux de la bonté paternelle de Dieu sur les justes de vouloir qu'ils soient attristés dans la vie présente, comme Jésus leur prédit dans notre évangile? C'est ce que j'entreprends de montrer avec le secours de la grâce ^.
Et premièrement il nous est utile de n'avoir pas ce que nous aimons; et c'est en quoi le monde s'abuse, qui, voyant un homme qui a ce qu'il veut, s'écrie, avec un grand applaudissement, qu'il est heureux, qu'il est fortuné. Il a ce qu'il veut: est-il pas heureux? Il est vrai, le monde le dit; mais l'Évangile de Jésus-Christ s'y oppose : et la raison, c'est que nous sommes malades. Je vous nie, délicats du siècle, que la misère consiste à n'avoir pas ce que vous aimez ; c'est plutôt à n'aimer pas ce qu'il faut; et de même, la félicité n'est pas tant à posséder ce que vous aimez, qu'à aimer ce qui le doit être ".
1. Les subdivisions, rares daus les mené une de ces pieuses formules, autres époques de la prédication de par lesquelles il se préparait à eu- Bossuet, sont fréquentes, au con- trer dans la confirmation de ses distraire, vers 1656. Ici, par un curieux cours, entraînement, l'auteur a même ra- 2. Peu correct. Entendez : ce qui
Pour entendre solidement cette vérité, remarquez que la félicité, c'est la santé de l'âme. Nulle créature n'est heureuse si elle n'est saine; et c'est la même chose à l'égard de l'âme, qu'elle soit heureuse et qu'elle soit saine, à cause qu'elle est saine quand elle est dans une bonne constitution, et cela même la rend bienheureuse ^. Comparez maintenant ces deux choses : n'avoir pas ce que nous aimons, et aimer ce qui ne doit pas être aimé ; et considérez lequel des deux rend l'homme plus véritablement misérable. Direz-vous que c'est n'avoir pas ce que vous aimez? Mais quand vous n'avez pas ce que vous aimez, c'est un empêchement qui vient du dehors. Au .contraire, quand vous aimez ce qu'il ne faut pas, c'est un dérèglement au dedans. Le premier, c'est une mauvaise fortune : il se peut faire que l'intérieur n'en soit point troublé ; le second est une maladie qui l'altère et qui le corrompt. Et puisqu'il n'y a point de bonheur sans la santé et le bon état du dedans, il s'ensuit que celui-là est plus malheureux, qui aime sans une juste raison, que celui qui aime sans un bon succès, parce qu'il est plus déréglé, et par conséquent plus malade. Dans les autres maux : Délivrez-moi ; mais où il y a du désordre et ensuite du péché : Ha ! guérissez-moi, s'écrie-t-il ; c'est qu'il y a du dérèglement, et conséquemment de la maladie. D'où il résulte très évidemment que le bonheur ne consiste pas à obtenir ce que l'on désire.
Cela est bon quand on est en bonne santé. On accorde à un homme sain de manger à son appétit ; mais i! y a des appétits de malade, qu'il est nécessaire de tenir en bride, et ce serait une opinion bien brutale d'établir la félicité à contenter les désirs irréguliers qui sont causés par la maladie. Or, Fidèles, toute notre nature est remplie de ces appétits de malade qui naissent de la faiblesse de notre raison et de la mortalité qui nous environne. N'est-ce pas un appétit de malade que cet amour désordonné des richesses, qui nous fait mépriser les biens éternels? N'est-ce pas un appétit de
doit être aimé. — Ce ï^ennon e.st p. 152, en rabattant un f)eu de la écrit avec beaucoup de précipita- sévérité outrée des critiques. ) tion. (Cf. Gandar, i?o»s((rt orateur. 1. Gandar : heureuse.
malade, que de courir après les plaisirs et de négliger en nous la partie céleste pour satisfaire la partie mortelle? Et parce qu'il naît en nous une infinité de ces appétits de malades, de là vient que nous lisons dans les saintes Lettres que Dieu se venge souvent de ses ennemis en satisfaisant leurs désirs. Étrange manière de se venger, mais qui de toutes est la plus terrible.
C'est ainsi qu'il traita les Israélites qui murmuraient au désert contre sa bonté. Qui est-ce, disait ce peuple brutal, qui nous donnera de la chair? Nous ne pouvons plus souffrir cette manne \ Dieu les exauça en sa fureur ; et leur donnant les viandes qu'ils demandaient, sa colère en même temps s'éleva contre eux. C'est ainsi que, pour punir les plus grands pécheurs, nous apprenons du divin Apôtre^, qu'il les livre à leurs propres désirs ; comme s'il disait : Il les livre entre les mains des bourreaux, ou de leurs plus cruels ennemis. Que s'il est ainsi, Chrétiens, comme l'expérience nous l'apprend assez, que nous- nourrissons en nous-mêmes^ tant de désirs ciui nous sont nuisibles et pernicieux, donc c'est un effet de miséricorde, de nous contrarier souvent dans nos appétits, d'appauvrir nos convoitises, qui sont infinies, en leur refusant ce qu'elles demandent ; et le vrai remède de nos maladies, c'est de contenir nos affections déréglées par une discipline forte et vigoureuse, et non pas de les contenter par une molle condescendance, [p. 13] « T'o.s autem contristahimini^, [pour vous, vous serez dans la tristesse,] » en n'ayant pas ce que vous aimez : c'est la première peine qui nous est utile.
Mais, Fidèle, il ne t'est pas moins salutaire qu'on t'enlève quelquefois ce que tu possèdes. Connaissons-le par expérience. Quand nous possédons les biens temporels, il se fait certains nœuds secrets qui engagent le cœur insensiblement dans l'amour des choses présentes, et cet engagement est plus dangereux, en ce qu'il est ordinairement plus imperceptible. I.e désir se fait mieux sentir, parce qu'il a de l'agitation et du mouvement;
1. Nuni., XI. 4, fi: Ps.. i.x.wii. ;i. Yar. : nous nous nourrissons... 21, 27. 31. 4. Joan.. x v. 20.