‹ uvres oratoires de Bossuet (volume 2)Chapitre 107 sur 397 · Rom., I · texte numérisé non relu

Rom., I

SIR LA PROVIOENCE. 169

mais la possession assurée, c'est un repos, c'est comme un sommeil : on s'y endort, on ne le sent pas. C'est ce que dit l'apôtre saint Paul, que ceux qui amassent de grandes richesses^, « tombent dans les lacets, incidunt in laqueum~. » C'est que la possession des richesses a des filets invisibles où le cœur se prend insensiblement. Peu à peu il se détache du Créateur par l'amour désordonné de la créature, et à peine s'aperçoit-il de cet attachement vicieux. Mais qu'on lui dise que cette maison est brûlée, que cette somme est perdue sans ressource par la banqueroute de ce marchand : aussitôt le cœur saignera, la douleur de la plaie lui fera sentir « combien ces richesses étaient fortement attachées aux fibres de l'âme, et combien il s'écartait de la droite voie par cet attachement excessif^. Quantum [/ia?c] amando peccaverint, perdendo senserunt », dit saint Augustin*. Il verra combien ces richesses pouvaient être plus utilement employées; et qu'enfin il n'a rien sauvé de tous ses grands biens, que ce qu'il a mis en sûreté dans le ciel, l'y faisant passer par les mains des pauvres : il ouvrira les yeux aux biens éternels qu'il commençait déjà d'oublier. Ainsi ce petit mal guérira les grands, et sa blessure sera son salut.

Mais si Dieu laisse à ses serviteurs quelque possession des biens de la terre, ce qu'il peut faire de meilleur pour eux, c'est de leur en donner du dégoût, de répandre mille amertumes secrètes sur tous les plaisirs qui les environnent, de ne leur i>ermettre jamais de s'y reposer^, de secouer et d'abattre cette fleur du monde ([ui leur rit trop agréablement : de lein- faire naître des difficultés, de peur que cet exil ne leur plaise et qu'ils ne le prennent pour la patrie ; de piquer leurs cœurs jusqu'au vif, pour leur faire sentir la misère de ce pèlerinage laborieux et exciter leurs affections endormies à la jouissance des biens véritables. C'est ainsi qu'il vous faut traiter, ô enfants de Dieu, jusqu'à ce que

] . Bossuet ajoute entre les ligues : 2. I Tim., vi. 'J.

TrXoua'.âÇovTî^. Mais le texte grec îî. Var. : vicieus.

porte: SooXouEvo'. -lo-jzv.v. On le 4. Be Civit. Dei, lib. 1. cap. x. —

voit, sa' mémoire ne lui a fourni ni la Ms. : Quantum amando deliquerint

leçon exacte, ni un véritable syno- 5. Passage souligné au manus-

nvnie. ' crit.

170 PREMIER SERMOX

votre santé soit parfaite, vos aiitem [contristahimini}. Cette convoitise qui vous rend malade [s] demande nécessairement cette médecine. Il importe que vous ayez des maux à souffrir, tant que vous en aurez à corriger ; il importe que vous ayez des maux à souffrir, tant que vous serez au milieu des biens où il [est] dangereux de se plaire trop \ Si ces remèdes vous semblent durs, « ils excusent, dit Tertullien, le mal qu'ils vous font, par l'utilité qu'ils vous apportent, emohuncnto curationis offensam siii excusant'. »

[Troisième Point.]

Mais admirez la bonté de notre Sauveur, qui, de peur que vous soyez accablés, vous donne de quoi vous mettre au-dessus de tous les malheurs de la vie. Et quel est ce secours qu'il vous donne? C'est une espérance assurée que la joie de l'immortalité bienheureuse suivra de près vos afflictions. Or il n'est rien de plus solide" que cette espérance, appuyée sur la parole ^ qui porte le monde, et si évidemment attestée par toute la suite de notre évangile. Attestée, premièrement par la joie du siècle : car si Dieu donne de la joie à ses ennemis, songez à ce qu'il prépare à ses serviteurs; si tel est le contentement des captifs, quelle sera la félicité des enfants? Attestée, en second lieu, par la tristesse des justes : car si tel est le plaisir de Dieu ^, que, durant tout le cours de la vie présente, la vertu soit toujours aux mains avec tant de maux qui l'attaquent; si, d'ailleurs, selon la règle immuable de la véritable sagesse, la guerre se fait pour avoir la paix : donc cette vertu, qu'on met à l'épreuve,

1. On trouve à la suite du dis- plaisir s'émonsse par la souffrance,

cours (f. 128, p. 14) l'addition sui- Le contraire: Alia quœ per patien-

vante : tiam gugtinemus (ils. -.JerinDis). alia

(( Il y a des maux qui nous blés- quœ per continentiam (Ms. : frmpe-

sent, il y a des maux qui nous ranfiam) refrenamus (Ms. : coerce-

flattent : ceux-là. nou.s les devons mus). S. Aug.. ('ontra Julian., V,

supporter ; ceux-ci, nous les devons 22.) In itsus (Ms. : itsum) juditiœ

modérer : le premier, par la patience peccati pana conversa est. » (S. Aug..

et par le courage; le second, parla de Civit. Dei, XIII, iv.)

tempérance, par la retenue. Et les 2. De Pœnit., u. 1&. '

maux qui nous affligent nous ser- o. Yar. : de mieux établi,

vent à corriger ceux qui flattent. 4. Tar. : sur cette parole,

parce que la force de ces derniers est 5. Var. : si c"est une maxime éta-

dans le plaisir, et que la pointe du blie.

enfin un jour se verra paisible, et ce Dieu qui la fait combattre lui donnera un jour la paix assurée. Et si nous apprenons de saint Paul ^ que la souffrance produit Vépreuve ~ ; si, lorsque le capitaine éprouve un soldat, c'est qu'il lui destine quelque bel emploi, consoletoi, ô juste souffrant! Puisque Dieu t'éprouve par la patience, c'est une marque qu'il veut t'élever, et tu dois mesurer ta grandeur future par la difficulté de l'épreuve. Et c'est pourquoi l'Apôtre ayant dit que la souffrance produit l'épreuve, il ajoute aussitôt que l'épreuve produit l'espérance ".

Mais quelle parole pourrait exjirimer quelle est la force de cette espérance? C'est elle qui nous fait trouver un port assuré parmi toutes les tempêtes de cette vie. C'est jDOurquoi l'Apôtre l'appelle notre ancre ^ ; et de même que l'ancre empêche que la ^ navire ne soit emportée, et, quoiqu'elle soit au milieu des ondes, elle l'établit sur la terre, lui faisant en quelque sorte rencontrer un port entre ° les vagues dont elle est battue : ainsi, quoique nous flottions encore ici-bas, l'espérance, qui est l'ancre de notre âme, nous donnera de la consistance, si nous la savons jeter dans le ciel.

Donc, ô justes', consolez-vous dans toutes les disgrâces qui vous arrivent ; et quand la terre tremblerait jusqu'aux fondements, quand le ciel se mêlerait* avec les enfers, quand toute la nature serait renversée, que votre espérance demeure ferme : le ciel et la terre passeront, mais la parole de celui qui a dit que notre tristesse sera changée en joie sera éternellement immuable ; et quelque fléau qui tombe sur vous, ne croyez jamais que Dieu vous oublie. Le Seigneur sait ceux qui sont à lui'^ et son œil veille toujours sur les justes ^^'. Quoiqu'ils soient mêlés avec les impies, désolés par les mêmes guerres, emportés par les mêmes pestes, battus enfin des mêmes tempêtes, Dieu sait bien démêler les siens de

1. Var. : du divin Apôti-e. exemple, p. US.) Ce latinisme est

"2. Rom.. A'. ;{. exceptionnel dans ses manuscrits.

."i. Jbid.. 4. t). Yar. : parmi.

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