Var. : cruel
d'une postulante bernardine. 217
nous n'avons pas la liberté de penser à nous. O servitude cruelle et insupportable, qui ne nous permet pas de nous regarder ! C'est ainsi que vivent les enfants du siècle. Parmi tant de servitudes diverses, nous nous imaginons être libres. De quelque liberté que nous nous flattions, jamais nous ne serons vraiment libres, jusqu'à ce que le Fils de Dieu nous ait délivrés.
Mais qui sont ceux qui seront plus tôt délivrés par votre toute-puissante bonté, ô miséricordieux Sauveur de nos âmes \ si ce n'est ces âmes pures et célestes, qui ont tout quitté pour l'amour de vous? C'est donc vous, mes très chères Sœurs, c'est vous que je considère comme vraiment libres, parce C[ue le Fils vous a délivrées [p. 4] de la triple servitude qu'on voit dans le monde : du péché, des passions, de l'empressement. I.e péché doit être exclu du milieu de vous, par l'ordre et la discipline religieuse ; les passions y perdent leur force, par l'exercice de la pénitence ; la loi de la prétendue bienséance, que la vanité humaine s'impose, n'y est pas reçue, par le mépris qu'on y fait du monde : et ainsi l'on y peut jouir pleinement de la liberté bienheureuse que le Fils de Dieu a rendue à l'homme : Si vos Films liberaverit, [vere liheri eritisl. C'est ce que j'espère vous faire entendre aujourd'hui avec le secours de la grâce.
[Premier Point.]
C'est une juste punition de Dieu, que l'homme, après avoir méprisé la solide possession des biens véritables que son Créateur lui avait donnés, soit abandonné à l'illusion des biens apparents. Les plaisirs du paradis ne lui ont pas plu : il sera captif des plaisirs trompeurs qui mènent les âmes à la perdition ; il ne s'est pas voulu contenter de l'espérance de l'immortalité bienheureuse : il se repaîtra d'espérances vaines, que souvent le mauvais succès, et toujours la mort rendra inutiles. Il n'a point voulu de la liberté qu'il avait reçue de son souverain : il se plaira dans la liberté imaginaire que sa raison volage lui a figurée. Justement, certes justement. Seigneur : car il est juste que ceux-là n'aient que de
1. Les éditelu■^; corrigent : « des hommes »), pour éviter la répétition.
faux plaisirs, qui ne veulent pas les recevoir de vos mains; qu'ils n'aient qu'une fausse liberté, puisqu'ils ne veulent pas la tenir de vous ; et enfin qu'ils soient livrés à l'erreur, puisqu'ils ne se contentent pas ^ de vos vérités.
En effet, considérons, mes très chères Sœurs, quelle image de liberté se proposent ordinairement les pécheurs. Qu'elle est fausse, qu'elle est ridicule, qu'elle est, si je puis parler ainsi, chimérique ! Écoutons»-les parler, et voyons de quelle liberté ils se vantent. Nous sommes libres, nous disent-ils ; nous pouvons faire ce que nous voulons. Mes Sœurs, examinons leurs pensées, et nous verrons combien ils se trompent, et nous confesserons devant Dieu, dans l'elfusion de nos cœurs, que nul pécheur ne peut être libre, que tous les pécheurs sont captifs. Tu peux faire ce que tu veux, et de là tu conclus : Je suis libre. Et moi, je te réponds, au contraire : Tu ne peux pas faire ce que tu veux ; et quand tu le pourrais, tu n'es pas libre. Montrons premièrement aux pécheurs qu'ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent.
Et certainement nous pourrions leur dire qu'ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent, puisqu'ils ne peuvent pas empêcher que leur fortune ne soit [p. 5] inconstante, que leur félicité ne soit fragile", que ce qu'ils aiment ne leur échappe, que la vie ne leur manque, comme un faux ami, au milieu de leurs entreprises, et que la mort ne dissipe toutes leurs pensées. Nous pourrions leur dire véritablement qu'ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent, puisqu'ils ne peuvent pas empêcher qu'ils ne soient trompés dans leurs vaines prétentions. Ou ils les manquent, ou elles leur manquent : ils les manquent, quand ils ne parviennent pas à leur but ; elles leur manquent, quand, obtenant ce qu'ils veulent, ils nj- trouvent pas ce qu'ils cherchent. C'est ainsi que nous pouvons montrer aux pécheurs qu'ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent.
1. Yar. : ne veulent pas. — Ce sermon ne nous est i)as parvenu, passage a été souligné à l'époque 2. Ms. : ne soient fragiles. —
des sommaires. Celui du présent C'est une distraction.
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Mais pressons-les de plus près encore, et déplorons l'aveuglement de ces malheureux qui se vantent de leur liberté, pendant qu'ils gémissent dans un si honteux esclavage. Ha ! les misérables captifs, ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent le plus ; ce qu'ils détestent le plus, il faut qu'il arrive. Que prétendez-vous, ô pécheur, dans ces plaisirs que vous recherchez, dans ces biens Cjue vous amassez par des voleries ; que prétendez-vous ? — Je veux être heureux. — Hé quoi ! heureux, même malgré Dieu? Insensé, qui vous imaginez avoir aucun bien contre la volonté du souverain bien ! digne, certes, qu'on dise de vous ce que nous lisons dans les Psaumes : Voilii rhommc qui n'a pas mis son secours en Dieu, mais qui a espéré dans la multitude de ses richesses, et s^est plu dans sa vanité^. Mais non seulement vous ne pouvez obtenir ce que vous avez le plus désiré ; ce que vous détestez le plus, il faut qu'il arrive : cette justice divine c^ui vous poursuit, ces étangs de feu et de soufre, ce gi'incement de dents éternel. Car quelle force vous peut arracher des mains toutes-puissantes de Dieu, que vous irritez par vos crimes, et dont vous attirez sur vous les vengeances?
Telle est la liberté de l'homme pécheur : malheureux, qui, croyant faire ce qu'il veut, attire sur lui nécessairement ce qu'il veut le moins; qui, pour trop faire ses volontés, par une étrange contradiction de désirs, s'empêche lui-même d'être ce qu'il veut, c'est-à-dire heureux" ; qui s'imagine être vraiment libre, parce qu'il est en effet trop libre à pécher, c'est-à-dire libre à se perdre ; et qui ne s'aperçoit pas qu'il forge ses fers par l'usage de sa liberté prétendue. Et de là nous pouvons apprendre que ce n'est pas être vraiment libres, que de faire ce que nous voulons ; mais que notre liberté véritable, c'est de faire ce que Dieu veut. De là vient que nous lisons dans notre évangile, que les hommes sont vraiment libres quand le Fils les a délivrés : où nous devons entendre, mes Sœurs, que le Fils de Dieu, nous parlant d'une liberté véritable, il nous explique [p. 6] assez qu'il y en a aussi une fausse.