Yar. : tombe — coule
ensemble l'excellence de la personne, l'autorité des exemples et la gloire du souverain, c'est-à-dire de Jésus- Christ même \
Mais en considérant les bienfaits dont le Fils de Dieu honore sa mère, [p. 10] rappelons en notre mémoire ceux que nous avons reçus de la grâce ; imprimons en notre pensée. Chrétiens, combien dure et inévitable est la sentence qui nous condamne, puisque, pour en exempter la très sainte Vierge, il ne faut rien y employer moins que l'autorité souveraine. Et ce qui est bien plus étonnant, c'est qu'avec toutes les prérogatives qui sont dues à sa qualité, l'Église n'a pas encore voulu décider c[u'elle en ait été exemptée. Déplorable condition de notre naissance, qui, par un long enchaînement de misères sous lesquelles nous gémissons pendant cette vie, nous traîne à un supplice éternel par un juste et impénétrable jugement de Dieu ! Mais, grâce à la miséricorde divine, cet arrêt de mort a été cassé, à la requête de Jésus mourant ; son sang a rompu nos liens et a ôté ce joug de fer de dessus nos têtes. Nous ne sommes plus sous la loi de mort. Chrétien, ne sois pas ingrat envers ton libérateur; respecte l'autorité souveraine qui t'a exempté d'une loi si rigoureuse. Souviens-toi que nous avons dit Cjue cette autorité souveraine a deux fonctions principales : elle commande et elle dispense ; elle ordonne et elle exempte, ainsi qu'il lui plaît. Après l'avoir trouvée favorable dans l'exemption qu'elle t'a donnée, révère-la aussi dans les lois c^u'elle te prescrit. Tu es redevable aux commandements, tu ne l'es pas moins aux dispenses. Tu dois aux commandements une obéissance fidèle ; tu dois à la dispense qui t'a délivré d'une loi si rigoureuse, de continuelles actions de grâces. C'est ce que pratique " excellemment la très sainte Vierge : « Fecit mihi magna qui potcns eut: le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses. » Voyez comme elle se sent obligée à la puissance qui l'a exemptée de la loi funeste qui rend toutes les conceptions criminelles. Mais elle n'a pas moins d'obligation à la sagesse qui l'a séparée de la contagion générale. C'est la seconde partie.
1. Édit. : « Un célèbre auteur ec- jimpos qu'on place ici. clésiastique... » C'est tout l'avant- "J. Yar. : ce que fait.
Deuxième Point.
La théologie nous enseigne que c'est à la sagesse divine de produire la diversité ; et comme c'est à elle qu'il appartient d'établir l'ordre dans les choses, elle y doit mettre aussi la distinction, sans laquelle l'ordre ne peut subsister. En effet, nous voyons, Fidèles, qu'elle s'y est, pour ainsi dire, exercée dès l'origine de l'univers, lorsque, se répandant sur cette matière qui n'était encore [p. 11] qu'à demi formée, elle sépara la lumière d'avec les ténèbres, les eaux d'ici-bas d'avec les célestes, et démêla la confusion qui enveloppait tous les éléments. Mais ce qu'elle a fait une fois dans la création, elle le fait tous les jours dans la réparation de notre nature. Elle a autrefois séparé les parties du monde qui n'était qu'une masse sans forme ^ : elle fait maintenant la séparation dans le genre humain, qui n'est qu'une masse criminelle. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre ^ : Quand il a phi (i celui qui in\i séparé; c'est-à-dire qui m'a délivré, c'est-à-dire qui m'a sauvé. Si bien que la grâce nous sauve par une bienheureuse séparation qui nous tire de cette masse gâtée ; et c'est l'ouvrage de la sagesse, parce que c'est elle qui nous choisit dès l'éternité, et qui nous prépare les moyens certains par lesquels nous sommes justifiés.
[P. 11^^^] La sainte Vierge est donc séparée, et elle a cela de commun avec tout le peuple fidèle ; mais, pour voir ce qu'elle a d'extraordinaire, il faut considérer l'alliance qu'elle a contractée avec Jésus-Christ^. Chrétiens, apprenez-en le mystère du docte et éloquent saint Eucher *, dans la seconde Homélie qu'il a composée sur la Nativité de Notre-Seigneur. C'est là que, se réjouissant avec Marie de ce qu'elle a conçu le Sauveur dans ses bénites entrailles, il lui adresse ces belles paroles : « Que vous êtes heureuse. Mère incomparable, puisque vous recevez la première ce qui a été promis à tous les
1. Var : informe et confuse. 4. En 1G()8, Bossuet nttribuera cet
2. Gai., I, 15. ouvrage àEusèbe d'Emè.se. D'au- ;?. Var. : Mais, pour voir ce qu'elle très tiennent pour l'origine f ran-
a de particulier, Chrétien.=, appre- çaise. (Voy. Godescard, note C, sur nez-en le my.stùre. saint Patient, au 1 1 septembre. )
hommes, et que vous possédez toute seule la joie commune de l'univers! Per tôt sa'Cida promîssum prima suscipere mereris adventum, et commune mundi gaiidium pecuîiari munere soJa possides. » Que ^ veut dire ce saint évoque? Si Jésus-Christ est un bien commun, si ses mystères sont à tout le monde, de quelle sorte la très sainte Vierge pourra-t-elle le posséder toute seule? Sa mort est le sacrifice public, son sang est le prix de tous les péchés, sa prédication instruit tous les peuples ; et ce qui fait voir clairement qu'il est le bien commun de toute la terre, c'est que ce divin Enfant n'est pas plus tôt né, que les Juifs sont appelés à lui par les anges, et les Gentils par les astres. [P, llv°] Cependant, ô dignité de Marie ! dans cette libéralité générale, elle a un droit particulier de le posséder toute seule, parce qu'elle peut le posséder comme fils. Nulle autre créature n'a part à ce titre. Il n'y a que Dieu et Marie qui puissent avoir le Sauveur pour fils ; et par cette sainte alliance Jésus-Christ se donne tellement à elle, qu'on peut dire que le trésor commun de tous les hommes devient son bien particulier,
La sainte Vierge" séparée; et dans sa séparation, [p. 13*"^] quelque chose de commun avec tous les hommes, quelque chose de particulier. Pour l'entendre, il faut savoir que nous sommes séparés de la masse, parce que nous appartenons à Jésus-Christ et que nous avons alliance avec lui. Deux alliances de Jésus-Christ avec la sainte Vierge : l'une comme sauveur, l'autre comme fils. Comme sauveur, commune avec tous les hommes : Jésus-Christ est un bien commun, etc. ; mais sur ce bien commun, la \ ierge y a un droit particulier : Pecuîiari titido soJa possides, par cette alliance particulière en qualité de fils. L'alliance avec Jésus-Christ comme sauveur fait qu'elle doit être séparée de la masse ainsi que les autres; l'alliance particulière avec Jésus-Christ comme fils fait qu'elle en doit être séparée d'une façon
1. On peut voir la première rédac- tive. Le premier crayon, que nous tion à la fin de ce sermon. donnons, p. 264, lui fournissait au
2. Bossuet a refondu ici sa pre- besoin de quoi suppléer. — « Qui
mière rédaction, dans le dessein de n'admirerait ») (Voir plu.* bas.
la concentrer : mais il s'est contenté p. 264. )
d'esquisser l'argumentation défini-
extraordinaire. Sagesse divine, je vous appelle : vous avez autrefois démêlé la confusion des éléments ; il y a encore ici de la confusion à démêler. Voilà une masse toute criminelle, de laquelle il faut séparer une créature pour la rendre mère de son Créateur. [P. 13 v°] Jésus est son sauveur : elle doit être séparée comme les autres ; mais Jésus est son fils : il y a une alliance particulière, elle doit être même séparée des autres. Si les autres sont délivrés du mal, il faut qu'elle en soit préservée, que l'on en empêche le cours. Et comment? Par une plus particulière communication des privilèges de son fils. Il est exempt du péché, et Marie aussi en doit être exempte. O Sagesse, vous l'avez séparée des autres ; mais ne la confondez pas avec son fils, puisqu'elle doit être infiniment au-dessous. Comment la distinguerons-nous d'avec lui, s'ils sont tous deux exempts de péché ? Jésus-Christ l'est par nature, et Marie, par grâce ; Jésus-C'hrist, de droit, et Marie, par privilège et par indulgence. La voilà séparée : Fecit mihi magna qui potens est. C'en est assez : voyons maintenant conunent nous sommes aussi séparés \
Encore que nous ne soyons pas séparés aussi excellemment que la sainte Vierge, nous ne laissons pas que de l'être. Car qu'est-ce que le peuple fidèle? C'est un peuple séparé des autres, tiré de la masse de perdition et de la contagion générale. C'est un peuple qui habite au monde, mais néanmoins qui n'est pas du monde. Il a sa possession dans le ciel ; il y a sa maison et son héritage. Dieu lui a imprimé sur le front le caractère sacré du baptême, afin de le séparer pour lui seul. Oui, Chrétien, si tu t'engages dans l'amour du monfle, si tu ne vis comme séparé, tu perds la grâce du christianisme. — Mais comment se séparer? direz-vous. Nous sommes au milieu du monde, dans les divertissements, dans les compagnies. Faut-il se bannir de la société? faut-il s'exclure de tout commerce? — Que te dirai-je ici. Chrétien, sinon que tu sépares du moins le cœur? C'est par
1. Edit. : (( C'est ma troisième artificiel de la seconde rédaction
partie, à laquelle je passerai, Chré- avec la première. On fait ains^i tenir
tiens, après vous avoir fait remar- à Bossuet un langage des plus inco-
quer qu'encore que... )) — Raccord hérents.
Sermons de Bo>siiet. — II. 17
le cœur que nous sommes chrétiens : Corde creditur ' ; c'est le cœur qu'il faut séparer. — Mais c'est là, direzvous, la difficulté. Ce cœur est attiré de tant de côtés ! c'est à lui qu'on en veut. Le monde le flatte, le monde lui rit. Là il voit des honneurs, et là des plaisirs. L'un lui présente de l'amour, l'autre en veut recevoir de lui. Comment pourra-t-il se défendre? p]t comment nous dites-vous donc qu'il faut du moins séparer le cœur? — Je le savais bien. Chrétiens, que cette entreprise est bien difficile, d'être toujours au milieu du monde et de tenir son cœur séparé des plaisirs qui nous environnent. — Eh ! je ne vois ici qu'un conseil ! — Mais " que voulez-vous que je dise? Puis-je vous prêcher un autre Évang'ûo [p. 15] à suivre? De tant d'heures que vous donnez inutilement aux occupations de la terre, séparez-en du moins quelques-unes pour vous retirer en vous-mêmes. Faites-vous quelquefois une solitude, où vous méditiez en secret les douceurs des biens éternels et la vanité des choses mortelles. Séparez-vous avec Jésus-Christ, répandez votre âme devant sa face ; pressez-le de vous donner cette grâce dont les attraits divins puissent vous enlever aux plaisirs du monde, cette grâce qui a séparé la très sainte Vierge, et qui l'a tellement remplie, que la colère qui menace les enfants d'Adam n'a pu trouver place en sa conception, parce qu'elle a été prévenue par un amour miséricordieux.
Troisième Point.
[P. 15J Si nous voyons dans les Écritures sacrées que le Fils de Dieu prenant notre chair a pris aussi toutes nos faiblesses, à l'exception du péché : si le dessein qu'il avait conçu de se rendre semblable à nous a fait qu'il n'a pas dédaigné la faim ni la soif, ni la crainte ni la tristesse, ni tant d'autres infirmités qui semblaient indignes de sa grandeur ; à plus forte raison doit-on croire qu'il a été vivement touché de cet amour si juste et si saint, que la nature imprime en nos cœurs pour ceux qui nous donnent la vie. Cette vérité est très claire ;
\. Rom., X, 10. vois ici qu'un conseil. Mais...